LIVRE IV.— CHAPITRE I
laoûn, Rokh-ed-dîn-Beïbars-el-Djachenguir, redonnèrent à l’Égypte la place que depuis les Fatimites elle avait perdue. Les croisés sont rejetés en Syrie, puis celle-ci est reprise et Saint-Jean-d’Acre, le dernier rempart des chrétiens, enlevé d’assaut. L’invasion tartare est arrêtée par Kottouz ; et Houlakou, petit-fils de Djen- Giz-Khan, taillé, en pièces, en trois batailles rangées par Beïbars. En même temps, celui-ci met avec une extrême habileté ses victoires au service de sa politique. En 65 5 (1257), les Abbassides avaient fui de Baghdad devant les Tartares pour venir au Caire demander asile au sultan. Vainqueur, Beïbars s’empresse de reconnaître la suzeraineté des réfugiés et fait proclamer khalife le fils d’El- Daher-b-amr-Illah, en remplacement d’El-Motassemb-Illah, mis à mort par ordre de Houlakou. Mais en même temps le Caire devenait le siège du khalifat abbasside et tout pouvoir était perdu pour celui-ci. Ce n'était plus qu’une dignité purement spirituelle, dont l’autorité s’exerça dès lors sous la protection des sultans d’Egypte, qui tirèrent de l’investiture qu’elle leur donna un prestige précieux et une suprématie absolue et incontestée de tout le reste du monde musulman.
Une fois encore l’Égypte était le foyer de la civilisation arabe. L’art y refleurissait ; non pas que les nouveaux souverains fussent des protecteurs éclairés, des hommes doués de goûts délicats et enclins aux idées artistiques; anciens esclaves, ils gardaient une âme d’esclaves et l’art n’était à leurs yeux qu’un moyen d’étaler leur autorité et leurs richesses et de satisfaire à leurs caprices les plus extravagants. Mais, entravée quatre-vingts ans par des influences étrangères, l’école
d’art des Fatimites reprenait son indépendance et se donnait librement essor.
L’architecture de la chapelle funéraire devient celle de la mosquée, au mépris de ce passage de la Sounnah : « Vous n’enterrerez pas vos morts dans le temple. » L’emploi de la voûte se généralise, toutes les droites se courbent et le développement des lignes ascendantes va s’accentuant progressivement. L’architecte renonce à la plate-bande et, libre de toute contrainte, remanie le plan du sanctuaire à son gré.
Au retour de la campagne glorieuse qu’il venait de soutenir contre Houlakou, Beïbars, le premier, fait construire sur le terrain du meidan — champ de course aménagé pour le jeu de paume à cheval — du célèbre ministre de Saleh-ed-dîn, Karagouch, une mosquée dont la coupole disparue était, au dire des contemporains, une copie de celle de l’une des tombes les plus saintes du karafah } la chapelle de l’iman Chaffey. « On expédia des ordres, dit Makrîsi, dans toutes les provinces pour faire venir des colonnes, des dalles de marbre et du bois pour la construction des plafonds. La plupart des matériaux furent dus à la destruction du château de Jaffa. » A lire ces récits, on se croirait transporté au temps oü les Pharaons chargeaient leurs principaux officiers d’aller enlever les blocs de granit destinés à leurs temples, et les comblaient de dignités pour la réussite de leur mission. Car ce sont les principaux émirs qui président aux travaux et sont récompensés quand le sultan est satisfait. C’est l’émir Alemed-dîn-Sangar-ech-Chougaï qui dirige la construction du mâristan de Kalaoûn : « Il faisait travailler les ou-