LIVRE IV.— CHAPITRE II
C’est par là que les Arabes furent de puissants artistes. Par des rapports de lignes, ils sont arrivés à dire les sensibilités cachées aux plus profonds replis de Pâme humaine; et, ce problème résolu, ils ont su affiner encore cette expression jusqu’à l’en rendre douloureuse. Le procédé mis par eux en œuvre pour y arriver a été fort simple. Parmi les formes abstraites, ils ont choisi celles qui par leur régularité sont toujours symétriques , et par conséquent toujours semblables à elles-mêmes ; et de là une idée d’éternité, d’autant plus forte que la figure sera un plus grand nombre de fois reproduite. Mais ces figures, ils les réunissent par une infinité d’assemblages où, des retours périodiques les ramènent régulièrement à des places fixes ; et de cette disposition naît l’idée d’évolutions accomplies, d’autant plus sinueuses et d’autant plus subtiles que le détail de l’assemblage sera plus ténu. A l’inverse des artistes qui dans la nature n’ont perçu que l’extérieur des choses, ils ne distinguent que la pensée qui dort au fond de ces choses et ne s’attachent qu’à elle. Peu leur importent les mille variantes par lesquelles elle se manifestera. Ils la transcrivent vivante et palpitante, dépouillée de tous les accessoires qui, pour d’autres moins habiles qu’eux, seraient la pensée elle-même : ils sont avant tout spiritualistes; ils voient avec l’âme de leur âme, alors que leurs rivaux tant admirés de l’école imitative voient avec leurs yeux et jamais au delà.
On imaginerait volontiers, d’après cette définition, que l’art arabe eut une uniformité absolue. Il n’en est rien cependant. La même idée n’est-elle pas traduite en littérature sous vingt formes différentes? C’est une
littérature que l’art arabe. Un même esprit anime et dirige les artistes; chacun conserve sa personnalité. Beaucoup, sans doute, tombèrent dans des redites. Le climat d’Orient leur a rendu trop présents certains phénomènes de la nature dont la religion s’était inspirée; mais encore chacun a-t-il connu ce phénomène selon son cœur et l’a-t-il interprété à sa manière; et puis, n’est-ce pas encore une sentimentalité que cette fidélité à certains dogmes, une grandeur que cette redite? Immuable, la religion ne demande-t-elle pas une interprétation immuable, oü perce seulement la piété du fidèle et où s’affine sa spiritualité.
Oui, je le répète, les Arabes furent de grands maîtres. Ils ont pénétré le sens des choses, ils en ont extrait les enseignements. Chaque ligne de leur dessin a renfermé un monde d’idées enchevêtrées; ils ont senti, d’autres ont vu : et ce n’est point, j’espère, nier la beauté de la plastique antique, que de prétendre qu’une mosaïque arabe contient infiniment plus de sensations que la plus parfaite des statues iconiques, fût-elle d’un Praxitèle. Celle-là est un frémissement de l’âme; celle-ci, le moulage anatomique des muscles d’un hercule forain.