L^IDÉAL
Récollets; il représente la dernière communion du séraphique Patriarche. « Comme le Saint Jérôme du Dominiquin, saint François s’est dépouillé de ses vêtements ; lui, le pauvre de profession, il a voulu paraître devant son Maître dans un dénûment absolu. Aucune parole ne saurait rendre Tardeur de la foi de ce moribond, qui n’a plus de vivant que son regard clair et .enfiévré, et qui craint de mourir avant d’avoir reçu l’Eucharistie. On voit encore sur ses lèvres « le sourire extraordinaire propre aux mourants, le sourire plus extraordinaire encore du juste qui croit, espère, attend la fin, se précipite audevant du salut et regarde l’hostie, comme il regarderait son Dieu présent (i). »
Ce sont des tableaux qui justifient la parole de Kant : « Le Beau, c’est le reflet de l’infini sur le fini; c’est Dieu entrevu. » Le propre de l’art chrétien est précisément d’établir un rapport entre les objets qu’il veut montrer et l’idée de Dieu, en la manifestant à l’esprit et aux sens.
Si l’on considère les belles œuvres de l’architecture et de la musique, on voit également que
(i) Porée, Annales de Notre-Dame des Arts; E. Fromentin, les Maîtres d'autrefois^
leur excellence vient de ce qu’elles expriment fortement un caractère, une idée, qu’elles disent bien ce qu’elles sont.
Les édifices grecs avec leur ordonnance si belle et si savante, leurs lignes si harmonieuses, avec « le rythme et la proportion élégante de leurs colonnes harmoniques comme une ode », révèlent bien le génie d’un peuple éminemment artistique.
Ce qui frappe dans les monuments de la Rome conquérante c’est leur caractère de force et de solidité.
Une cathédrale gothique est une admirable traduction de la pensée qui a fait naître dans l’Europe chrétienne un art nouveau de construire. Elle exprime d’une façon en quelque sorte matérielle les croyances, l’élan de foi, les sollicitudes qui portèrent les générations du Moyen Age à se bâtir des églises à la fois solides, spacieuses et élevées. Elle rend à merveille Tidée qui a présidé à sa conception, en même temps qu’elle manifeste l’effort qui lui a donné naissance. Le caractère de l’église du xiii® siècle est d’être largement ouverte et puissamment élancée. C’est l’église de la foule et de la foi. Tout y est vaste et ascensionnel. Dans cette architecture la multiplication
l’idéal 357
des lignes et la multitude des ornements sont un symbole d’épanouissement de la pensée et de la vie chrétiennes.
Les bâtisseurs de cathédrales n’étaient pas seulement d’habiles praticiens, de savants géomètres, c’étaient aussi des poètes. Tout en résolvant mathématiquement le problème de la stabilité de leur construction, tout en calculant les forces de poussée des voûtes et les forces de résistance des colonnes, des murs, des arcs-boutants et des piliers-butants, tout en combinant les diverses dispositions de l’édifice, ils avaient un idéal auquel ils rapportaient leur plan. Ils voulaient faire la rnaison de Dieu.
C’est ce caractère éminemment religieux et saint et cette auguste destination qui donnent àux églises du Moyen Age leur beauté architecturale. Elles sont l’affirmation la plus grandiose de la divinité. Mais en même temps qu’elles sont l’œuvre de l’idée chrétienne, elles sont aussi Tœuvre du sentiment national. Le peuple alors croyait en Jésus-Christ. C’est de son sein que sortaient ces corporations d’ouvriers qu’on appelait « les logeurs du Bon Dieu » et qui s’en allaient partout bâtissant des églises.
L’idéal que le Moyen Age s’était fait len-
tement, progressivement, sous Tinfluence des événements et selon ses besoins sociaux, s’est trouvé réalisé dans ces admirables constructions qui portent si bien l’empreinte de l’inspiration dont elles procèdent et du temps qui les a produites.
Rien n’est plus saisissant, sous ce rapport, que de suivre les transformations de la cathédrale du Mans qui, partie de l’humble basilique de Saint- Juliende-Pauvre, aux murs petitement appareillés en moellons, aux lourds et bas piliers supportant de pesants combles de bois, aux maigres arcades décoratives des murs intérieurs, est devenue d’abord la spacieuse et belle nef romane, largement ou» verte, richement sculptée, capable de contenir une grande assemblée de fidèles, et s’est terminée enfin par un chœur immense, majestueux, le plus beau et le plus savant ouvrage de l’art gothique. Emergeant d’une ceinture de onze chapelles absidales rayonnantes, il s’élève par trois étages d’architecture, puissamment soutenus par des arcs-boutants à triple volée, à une hauteur de près de cinquante mètres, et montre à l’intérieur, dans la splendeur d’un triple rang da verrières, un sanctuaire aux colonnes aériennes, ceint d’un double déambulatoire, dont les deux collatéraux
l’idéal 35g
hardiment surélevés et combinés pour le plus merveilleux effet de perspective et de Jour, offrent aux processions et aux pèlerinages les plus vastes dégagements, en même temps qu’ils répandent, par leurs baies vitrées, des flots de lumière multicolore.
L’impression de grandeur et de beauté qui se dégage de cette admirable construction n’est surpassée que par le profond sentiment de respect et de foi qu’elle inspire. C’est bien là le temple de la divinité et c’est bien là aussi l’œuvre d’un temps de religion. Rien ne saurait donner plus vivement que ce grandiose et magnifique sanctuaire, où l’on trouve réuni tout l’art des cathédrales de Bourges, de Paris, d’Amiens, de Rouen, de Séez, de Coutances, la vision du Moyen Age chrétien.
La cathédrale du Mans n’est si belle que parce qu’elle est la plus sensible expression de l’idée et de la foi catholiques en architecture.
Dans un genre moins élevé, l’architecture réalisera encore l’idéal en donnant à la construction d’une simple maison le type de forme et de disposition qui conviendra le mieux à une demeure et qui sera le plus en rapport avec le sentiment de la famille. A l’intérieur la maison répondra aux
besoins moraux comme aux besoins physiques de ses habitants, tandis qu’à l’extérieur elle saura plaire aux yeux et donner l’idée d’une vie heureuse et paisible.
Plus encore peut-être que l’architecture, la musique vaut par l’expression.
Il est un morceau de musique célèbre entre tous, c’est VAve verum de Mozart, chant d’adoration et d’amour. L’art de la composition n’offre rien, au point de vue technique, de plus parfait, de plus beau. Cette toute céleste harmonie, qu’on croirait descendue des hauteurs infinies, n’est pas admirable seulement comme la combinaison la plus mélodieuse et la plus savante de sons que l’on puisse imaginer, mais elle est surtout belle parce que, dans sa divine inspiration, elle accorde les sens avec l’âme et l’âme avec Dieu, parce qu’elle élève les sens au-dessus de la terre et du temps et l’âme au-dessus des sens pour la porter Jusqu’au sommet de l’idéal religieux.
C’est l’expression musicale la plus sublime de la prière et de l’adoration.
11 y a pourtant quelque chose au-dessus de la divine musique de Mozart, c’est le chant grégorien dans ses plus beaux morceaux, et il lui est
l’idéal
précisément supérieur parce que, avec les moyens les plus simples, ce qui est le comble de l’art, il atteint à une intensité plus grande d’expression, unie à la suavité et à l’onction. Il faudrait analyser tout cet incomparable répertoire musical, non dans les déformations grossières qu’il a subies et dans la mauvaise exécution qui achève de le défigurer, mais dans sa forme authentique et tel qu’il doit être interprété, pour apprécier la puissance expressive du chant sacré, qui sait si bien rendre les sentiments les plus divers de l’ame chrétienne et qui agit en même temps si efficacement sur elle.
Aucune musique ne répond mieux à son objet, aucune ne traduit avec plus d’accent et de vérité les divers sentiments de la piété, les diverses affections de l’âme unie à Dieu, aucune n’a plus de caractère et de force d’expression.
C’est ce qui faisait dire à l’éminent organiste Lemmens, en commentant l’angélique Sanctus de la liturgie du Carême, ce grand mot : « Celui qui a fait cela, savait ce qui allait se passer sur l’autel. » Et, en effet, nul chant ne saurait plus convenablement préluder au saint Sacrifice, ni en exprimer plus fortement le caractère divinement mystérieux.
l’art
Le chant liturgique constitué par saint Ambroise et saint Grégoire le Grand, avec les données de Part grec et les traditions hébraïques, remplit excellemment les conditions de la musique destinée à accompagner la liturgie. « Ces chants sacrés, comme les caractérise si bien saint Denys PAréopagite, forment comme une hymne générale où sont exposées les choses divines et opèrent en ceux qui les émettent saintement une heureuse disposition soit à conférer, soit à recevoir les divins sacrements de PEglise. Par les charmes de Pharmonie, le cantique sacré prépare les puissances de notre âme à la célébration immédiate des mystères; il les soumet, dans Pentraînement de ce concert, aux cadences d’un unanime et divin transport; il les harmonise avec Dieu, avec les frères, avec elles-mêmes. »
Tel est Pidéal de la musique sacrée, bien supérieur à celui de Part profane. Cet idéal, le chant grégorien Pa réalisé par Paccord de la voix avec Pâme.
Le peintre, le sculpteur, et il faut en dire autant de l’architecte et du musicien, peut très bien rendre le caractère de la chose qu’il a conçue,
l’idéal
en donner une idée saisissante, une vive impression, sans que les qualités matérielles de l’œuvre répondent à la conception.
H y a deux choses à distinguer dans toute œuvre d’art, l’expression et l’exécution, l’idée et la technique; d’une part, le sentiment, de l’autre, le rendu, ou la représentation de l’objet. La réunion des deux conditions à un degré qui réalise le beau, constitue la perfection de l’œuvre d’^rt.
Souvent elles ne se rencontrent pas au même point. Selon les temps, selon les écoles, l’une l’emporte sur l’autre. En général, l’art du Moyen Age se distingue par l’expression, et l’art moderne par l’exécution. La peinture, la statuaire, l’architecture gothiques, de même que la musique grégorienne, représentent un art qui était plus dans l’expression que dans l’exécution^ et, à l’inverse, l’ensemble des œuvres de peinture et de sculpture, d’architecture et de musique de l’époque moderne donnent l’idée d’un art plus remarquable par le faire que par le sentiment.
« L’expression, partie essentielle de l’art, dit Ingres, est intimement liée à la forme. »
Pour la réalisation pleine et entière du beau, il est nécessaire que la manifestation de l’idée
réponde à l’idée elle-même. L’exécution doit être en rapport avec la conception. Pour chacun des arts, l’effet qu’il vise à produire ne sera obtenu, c’est-à-dire c( la pensée ne sera sollicitée, l’émotion ne sera provoquée, l’admiration ne sera suscitée, qu’autant que la conception de l’artiste aura trouvé son expression, sa formule, dans une interprétation extérieure équivalente (i). »
Les maîtres en esthétique ont toujours considéré la proportion harmonieuse entre l’idée et la forme comme la condition du beau intégral. Saint Augustin, par exemple, loin d’opposer la matière à l’idée, comme l’ont fait les faux philosophes de l’Ecole d’Alexandrie, qui enseignaient que la matière était l’ennemie du beau, considérait, au contraire, la matière « comme l’épanouissement naturel de l’idée, comme la condition artistique réclamée par la nature humaine, qui ne peut percevoir l’intelligible qu’à travers les formes sensibles. )) (L. Gerbier.)
On a dit que la religion, la poésie et l’art grecs n’étaient qu’une admirable divinisation de la matière, tandis que la religion, la poésie et l’art vraiment chrétiens ne sont qu’une mortification
(i) Boiseguin, Les arts plastiques à la fin du xix* siècle.