‹ L'art au théâtre (volume 2)Chapitre 13 sur 20 · MATINEE GRATUITE DU « JOURNAL » AUX BOUFFES- PARISIENS · texte numérisé non relu

MATINEE GRATUITE DU « JOURNAL » AUX BOUFFES- PARISIENS

(14 juillet).

Pleine, plus que pleine, et de quelle exquise foule parisienne, artistes, poètes, gens du monde, — une princesse et une marquise (non, pas celle-là, une autre), ont fait la queue, et j'ai vu, au paradis, un peintre qui est de l'Institut! — la salle des Bouffes-Parisiens a retenti, trois heures durant, d'applaudissements et de rires. Ah ! la jolie fête de poésie et de musique! Cela avait commencé un peu sérieusement par Kèmener, un drame de M. Eugène Le Mouël, écrit en vers non dénués d'élégance, — tantôt fort tendres, tantôt fort éloquents, trop faciles à vrai dire, où la pensée s'espace, — et qui, joué avec une autorité réelle par M. Léger, avec quelque charme par M. Godeau (un tout jeune artiste, M. Ch. Krauss, a remplacé au pied levé un camarade absent, et n'a point mal lu), mélancoliquement soupiré par Mlle Lia Salmon, si chastement jolie, comme une nonne qui serait une sainte, égayé, par la petite Bouffé, d'un ahurissement vraiment plaisant et d'une sincère gaminerie, a retrouvé tous le succès qu'il mérita et obtint au Théâtre des Poètes. Puis, avec son accent si curieux, si primesautier,- avec cette étrange et inquiétante personnalité d'attitude et de geste, par qui, même quand elle n'est pas très bonne, elle intéresse mille fois plus que d'autres qui sont excellentes, Mlle Nau a déclamé d'admirables vers d'Armand

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Silvestre et de Jean Richepin,€t un poème très loîntainement rythmique et berceur où Jean Lorrain évoque mystérieusement la langueur des hanches remuées et la cadence des caravanes passantes. Dans ses chansons de bergère enrubannée, Mme Bob Walter a été toute grâce, fin libertinage, art aimable et discret. Des mélodies russes ont valu à Mme Nirwana, comtesse de Péthion (c'est surtout Zéphirs et soupirs^ que Mme de Péthion a bien chanté), le succès auquel elle est habituée. Mais le triomphe le plus unanime, le plus enthousiaste, le plus tumultueux de l'après-midi a été pour la Peur des coups, de Georges Courteline. Vous connaissez cette petite pièce, à deux personnages, qui dure une demi-heure, et qui, par la gaieté et par la vérité, par la plus éblouissante fantaisie mêlée à la plus sûre observation, est un des plus heureux chefs-d'œuvre de l'admirable poète comique auteur de Boubouroche^ de Lidoire^ et des Gaietés de VEscadron. Je ne raconterai pas la Peur des cdiips; on Ta jouée un peu partout, cette saynette, dans les cercles et dans les salons : elle va faire, de casino en casino, son tour de France ; partout elle a été et sera accueillie par le fou rire, fou rire dont on n'a pas honte après s'être esclaffé, car cette drôlerie est œuvre de penseur et d'artiste. Mais il faut parler de Mlle Suzanne Berty — elle a été au Gymnase et y reviendra, — tout à fait hors de pair dans la pièce de Georges Courteline.

Je ne crois pas qu'aucune comédienne — et je pense aux plus fameuses — pourrait égaler la vérité de voix et d'attitude, toute pareille à la vie elle-même, qu'a montrée Mlle Berty, — adorablement jolie, par surcroît — et voilà une création

qui affirme, vraiment, nae très originale artiste. Quant au rôle da mari, il était joué par un jeune comédien, hier inconnu, célèbre demain ; dans les couloirs, on donnait comme certain son prochain engagement (le Sociétariat tout de suite, avec part entière), à la Comédie-Française- Ce qui n'a pas nui à son succè-, c'est sa ressemblance vraiment frapî)ante avec Georges Gourteline lui-même. En vérité, je serais peu étonné d'apprendre qu'ils sont un peu parents. Et l'on a applaudi, rappelé, crié, hurlé d'enthousiasme, plus de dix minutes durant ! Enfin, Mlle Nau, témérairement habillée en farouche et brutale Marianne, le bonnet. rouge crânement sur l'oreille, ardente, emportée, emballée, eflfrénée, superbe, a magniflqueiment vociféré la sanglante et victorieuse Marseillaise I Bsii^i^éls encore et ovations, et le public, à force d'applaudir, a fini par n'en avoir plus la force-., et moi, je n'ai plus de fleurs !

K. Taillade.

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