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LES CROCHETS DU PERE MARTIN

Théâtre de la République (25 juillet).

Cette imbécile et désolante pièce, qui offre un prix Monthyon à l'approbation de la claque, cette pièce escroqueuse, par les plus bas moyens, des plus nobles émotions, a retrouvé un très grand succès, grâce au parfait talent de M. Taillade ; et ce succès, j'en suis sûr, se prolongera longtemps. Car je ne pense pas qu'aucun comédien

soit capable de montrer la douceur, si aimante et si vraie, la bonhomie si héroïque, et la tendresse forte dont M. Taillade transforme jusqu'au chefd'œuvre le rôle absurde qu'il joue. D'ailleurs, depuis longtemps, notre admiration entoure et vénère cet admirable acteur, qui, resté viril comme un jeune homme après tant de travaux, nous rend, par la magnifique envergure du geste et la fierté de la voix, et la sincérité de l'émotion, les plus grands artistes des drames magnanimes.

Mais lui, loin de céder aux ans, il a gardé, en toute leur vigueur, les merveilleux éclats de sa jeunesse romantique, en y joignant toute la vérité qu'il doit à une étude attentive de la vie et des moyens du comédien moderne. De sorte qu'il a, avec les gloires du passé, les nouveautés de l'heure présente. Voici, vraiment, après un des plus furieux artistes de naguère, un des plus sûrs artistes d'à présent. Et quelle joie^ quand, l'an prochain, au Théâtre-Libre de M. Larochelle, Taillade jouera le Roi Lear! Là, nous pourrons fêter dignement, en un rôle digne de lui, un des plus hauts artistes de ce siècle.

Théodore Barrière et Ernest Capendu

LES FAUX-BONSHOMMES Comédie en quatre actes,' en prose.

Comédie-Française (30 juiUet).

Théodore de Banville et Théodore Barrière furent grands amis. Notre ardente vénération

pour celui-là nous ordonnait de la sympathie pour celui-ci. L'auteur comique, à qui notre maître avait dédié un de ses livres, devait être un homme d'un vrai talent; car nous portions des âmes dociles de disciples. Dans nos batailles d'alors contre le Drame larmoyant, l'Opérette égrillarde et le bas Vaudeville, — batailles menées avec un parti-pris féroce dont nous nous enorgueillissons encore, — toujours nous épargnâmes Théodore Barrière, et nous le tenions pour un des nôtres, prisonnier de nos ennemis communs. Nous n'avions point tort. Il différait noblement de la populace des hommes de théâtre. Gomme il partageait, malheureusement, l'imbécile opinion que le public ne saurait se plaire qu'à l'art médiocre ou vil, il lui arrivait, en l'espoir de se dépêtrer des soucis d'une vie qui fut toujours précaire, de bâcler n'importe quelle pièce en collaboration avec n'importe qui ; mais bientôt, plein de remords et obéissant à sa conscience, il tentait quelque œuvre hautaine, digne de lui et de nous ; et, justement, c'était cette pièce-là qui réussissait triomphalement, et le faisait presque riche en même temps que plus fameux. Car le Grand Public, — gens du monde, bourgeois, petites gens, n'importe, la foule enfin — est admirablement sensible, crovezle bien, à la Beauté. Elle supplée, par l'instinct, à l'intelligence raffinée des hauts lettrés; ce qu'ils comprennent, elle l'éprouve, si elle ne le comprend pas toujours. Quand il lui arrive, parfois, de s'étonner, tout d'abord, d'un chef-d'œuvre, de bafouer même un génie nouveau ou un talent qui diffère, ce n'est pas de sa faute, c'est qu'on la conseilla mal. Livrée à elle-même, elle eût, tout de suite, subi la splendeur ou la nouveauté du

chef-d'œuvre ; et, bientôt, elle rétractera son erreur. Poètes, romanciers, auteurs dramatiques, peintres, musiciens, sculpteurs, loin de dédaigner la multitude, ayez confiance en elle. Composée, parbleu ! d'un tas de médiocres esprits et même de vilaines âmes, elle devient, en sa généralité, ingénument docile à l'Art. Malgré la niaiserie des propos que Ton entend devant la cimaise, c'est aux visiteurs des Salons, les jours où Ton paie peu et les jours où. l'on ne paie pas, bien plus qu'aux Jurys et à la critique routinière ou révolutionnaire, qu'est due la mise à leur légitime rang des grands peintres contemporains ; le triomphe de la Musique moderne et du mélodrame wâgnérien est ne des Concerts Populaires. Honteuse enfin de s'être plu, parce qu'on l'y conviait, au répertoire de Scribe et de ses pareils, elle s*en est écartée résolument, malgré les exhortations des feuilletonistes survivant à un théâtre mort, oui, écartée, — car si Scribe peut encore faire de l'argent, pourquoi ne le joue-t-on plus ? — et elle abonde aux drames de Hugo, aux comédies de Musset, malgré les haussements d'épaules et les impertinences ricaneuses des petits messieurs qui, habillés d'ailleurs à la mode de 1830, — contradiction bouffbne, — traitent ces chefs-d'œuvre de friperies romantiques. Elle est simple, donc instinctivement juste, et prête à toutes les nobles émotions. Je m'ofl're à tenir un pari : que dans une vaste salle, celle du Château-d'Eau ou du Châtelet, par exemple, le prix des places étant peu élevé, des artistes, pas même illustres, mais parlant d'une voix forte et articulant bien, jouent les dimanches, ou récitent des drames de fière envergure ou de nobles poèmes, je gage que la

salle sera comble, tous les dimanches, et que le sincère enthousiasme du peuple (par le mot peuple j'entends tout le monde) glorifiera la Beauté. Il n'y a de vraiment rebelles, d'irrémédiablement clos, à ce que les directeurs de théâtre et les éditeurs de romans-feuilletons nomment avec une aimable ironie le Grand Art, que les déplorables coteries boulevardières, que la menuaille des malins, des sceptiques, gens d'esprit qui sont des sots. L'Agora est meilleur juge que les Aéropages, et mieux vaut tout Paris que le Tout- Paris. •

Théodore Barrière, souvent, sut remuer la grande foule en même temps que charmer les délicats artistes. Il avait la force et lia verve, la bonne rudesse franche, le coup de gueule qui crie bien, et mord bien. Sa drôlerie s'exaspérait jusqu'à l'enragement. Dans ses vraies œuvres, je veux dire dans celles où. il se mit entier, les concessions à la vulgarité, le tour de l'obstacle, les facilités du métier, la prudence de ne point choquer les gens^ sont rares. Il fut, souvent, le primesaut qui va droit au but 1 et, satiriste engueuleur, son talent,, cru et dur, hargneux, s'incarnait bien en ce Des-gênais honnête et mal élevé, brutal, qui tient d'Alceste et de Thomas Vireloque, — mais un Alceste et un Thomas Vireloque joueurs de dominos au café Véron, — et qui, d'une voix acerbe,, sifflante comme un coup de cravache, ordonne les austérités qu'il n'a pas, conseille les vertus familiales auxquelles il ne se résigne point, contempte les vices qu'il partage, et prêche, avec des calembours, les deux mains dans les poches»

De là une personnalité très intéressante et qui vaut, certes, que la Comédie-Française ait repris

les Faux Bonshommes. Mais une chose manqua à Théodore Barrière, qui fut un bon auteur comique, pour le demeurer d'une façon définitive. Outre que sa familiarité, trop souvent continuée en collaboration, avec des vaudevillistes ou autres gens de métier, laissait des traces dans ses meilleurs ouvrages, et que le Ce-sera-toujours-assezbon-pour-le-public lui ait souvent conseillé la niaiserie des afiabulations et le convenu des caractères, il fut presque totalement dépourvu de style ; il n'en n'a guère, çà et là, que dans Pimprévu sursaut d'une réplique ; ses phrases sont écrites en la langue courante du théâtre, dont l'actualité se démode en trois mois et ses généreuses tirades déconcertent par le convenu de leur emphase. Où donc ai-je lu, ces jours derniers, que le style n'était pas nécessaire aux auteurs dramatiques ? Voilà une plaisante affirmation, et tout à fait ridicule, non pas seulement à ce point de vue général que la littérature, sous toutes ses formes, doit demeurer d'abord et toujours la littérature, mais à celui, particuhèrement, que, puis qu'il est écouté par le silence attentif de toute une salle, le langage théâtral dont tous les mots sont guettés, attendus, entendus, est obligé, par cela môme, à une plus parfaite correction et à une plus saisissante beauté. Celui qui lit un livre, le lit vite d'ordinaire (à moins qu'il ne soit un artiste passionné ou un critique professionnel), saute des mots, passe par dessus des phrases, substitue môme aux phrases où son œil et son esprit ne s'attardent pas, les phrases qu'il eût dites, lui-même, pour exprimer les choses que lui conte l'auteur ; recrée, presque, la page qu'il parcourt; mais, au théâtre, on est obligé d'enten-

dre tout, on veut entendre tout, on entend tout ! La moindre parole a une importance exti^ême, puisque son effet est inévitable, peut, maladroite, éveiller le rire dans les plus tragiques situations ou Tai^rêter aux lèvres dans les situations les plus comiques. Détaillée par l'acteur, selon le devoir de celui-ci, pas une période dont la moindre parcelle n'exerce une action décisive. Et c'est précisément dans l'art qui met si directement, si immédiatement, le public en rapport avec l'expression verbale de la pensée que vous ne jugez pas nécessaire le soin du verbe ? N'objectez point que, si le dramaturge est habile, la rapidité de l'action, l'intensité des émotions successives détournent l'auditeur de toute critique des mots. Certes, de cette critique, il ne s'inquiète point, consciemment ; il a, cela est vrai, bien autre chose à faire ; il doit et veut éprouver ; mais comment éprouverait-il, au point suprême qui est la volonté ou la chimère de l'auteur, si les mots qu'il entend ne l'y obligeaient par leur choix aussi judicieux que possible, par l'art ai^ssi parfait que possible de leur groupement? Dites que le drame ou la comédie ne doivent pas user des mêmes beautés de langage que le poème ou le roman, je n'en disconviens pas, et vous avez surtout raison quant à certaines pièces où l'auteur ne s'attache point à la grandeur héroïque, aux mœurs pittoresques pu aux subtiles psychologies ; mais, même dans ce cas, cela revient à dire qu'il faut au théâtre un style particulier qui est tout de même le Style. D'ailleurs, les preuves de ce que j'affirme abondent et pas une preuve contraire ne pourrait être fournie. Je serais curieux que l'on me nommât un grand auteur dramatique, un

çeul, gloire survivante aux renommées concemporaines, qui n'ait été un grand écrivain. Les conceptions sublimes des Eschyle, des Sophocle, des Shakespeare, des Hugo, subsisteraient-elles en nos mémoires si elles ne s'éternisaient en la beauté de la forme ? Délicieux poète en ses comédies de jeunesse, Molière ne fut-il pas, en les œuvres de son âge mûr (après que Boileau lui eût assagi et gâté son vers), un prosateur admirable, — prosateur rythmique d'ailleurs? N'estce pas par la perfection du langage, que vous çxaltez en lui, et que je lui accorde avec moins d'enthousiasme, que vous paraissent encore délicieuses et touchantes les tragédies de Racine? elles ne seraient que des drames bien faits et depuis longtemps oubliés, si le style, en la foi de la plupart, n'en assurait le charme éternel ? Oui, certes, la belle ordonnance de l'action, la révélation de l'intimité des âmes, et la passion sont les devoirs d'un auteur dramatique, mais il faut qu'il parle, et si sa parole n'est pas la juste et concordante expression de sa pensée c'est-à-dire le style, aucun de ses devoirs ne pourra être accompli. Et quelle est l'invention scénique, quelle est la trouvaille de situation, quelle est la surprise d'aventure qui, cinquante ans, cent ans,, ou mille ans après la première représentation de l'ouvrage, pourrait encore en assurer le prolongé triomphe? Œdipe-Roi ne serait qu'une cause célèbre, si les vers de Sophocle, même à travers la si pénible traduction de Jules Lacroix, ne le sublimisaient. Quant aux habiletés du métier théâtral, cela ne saurait même pas entrer en hgne de compte. Pensez-vous que l'on jouerait encore VHorace de Corneille s'il n'avait d'autre

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mérite que l'erreur, — suspension adroite d'émotion, prolongement d'intérêt, émerveillement de Voltaire ; — de la dame romaine qui a vu fuir Horace et vient raconter qu'il a fui? Elle vit, cette tragédie, par l'emphase auguste et la tendresse du langage; et le « qu'il mourût », en même temps qu'une sublimité morale, est un admirable eflfet de style. « La forme n'est rien, a dit Emile Deschamps, mais il n'y a rien sans la forme ». Et Regnard, preste, leste, alerte, est un écrivain charmant dans ses négligences. Et Beaumarchais parle une exquise langue, exquise au point que si la légèreté subtile de la langue française s'évanouissait, on la retrouverait presque toute en lui. Et Hugo, c'est la grandiloquence merveilleuse, la gloire du Verbe, le rayonnement des métaphores. Et l'allégresse d'Alexandre Dumas romancier, sautille, pétille et frétille dans, les dialogues du dramaturge Alexandre Dumas. J'en suis bien fâché pour les auteurs habiles qui ne sont que des auteurs habiles ; mais, puisqu'ils ne sont pas des écrivains, leurs œuvres, même singulières, même acclamées, ne vivront pas plus longtemps que ne subsistera le papier, verticalement rayé de rouge, du compte de leur cuisinière, écrit dans la même langue avec un peu plus de fautes d'orthographe, pas beaucoup plus.

Cette indispensabilité du style dans les ouvrages de théâtre' m'a été bien prouvée, ce soir, à la Comédie-Française.

Certes, la force comique, incontestablement, abonde dans les Faux Bonshommes; à travers le suranné, d'ailleurs amusant encore, des mots drôles, des mots vifs, des répliques prestes qui font ressembler chaque scène à un recueil de

nouvelles à la main mis en dialogue, apparaît une assez intense observation des ridicules humains, de la bassesse humaine, — du mensonge de la bonhomie. Si Ton n'accorde qu'une attention peu émue à l'amour du peintre Octave pour Mlle Emmeline Péponet et à l'amour du caricaturiste Edgard pour Mlle Eugénie Péponnet ; si l'imagination de l'artiste qui s'improvise financier — grâce à d'imprévus favoris — pour charmer, éblouir, conquérir un beau-père naguère rebelle, est un conte à dormir debout, il n'en demeure pas moins vrai que des personnages, çà et là, grouillent, qui, sans doute, ne sont pas des êtres vivants, mais par l'insistance de la caricature, créent l'illusion du vrai ridicule humain. Le célèbre Bassecourt, avec l'enfin fatigant retour de la calomnie après l'éloge, a quelque air tout de môme d'un personnage conçu par un grand auteur comique à qui il plut de cond^ser en un type sommaire, par un moyen facite, l'hypocrisie de la méchanceté. M. Péponet, qui ressemble à M. Plumet, signifie, avec un excès de fantocherie point fait pour me déplaire, le dupé qui voudrait être fripon, et l'est, sans cesser d'être dupé, — l'admirateur extasié de la coquinerie qui le ruine ! Et, partout, rude, acerbe, pourtant gaie, éclate une vraie verve, feu d'artifice ancien dont toutes les fusées ne sont pas éteintes. Et la scène fameuse du contrat, où s'exaspère jusqu'à une admirable outrance le marchandage par l'or, la mise aux enchères de la chair des vierges, pourrait, en ce qui concerne l'invention, être enviée par les plus grands poètes comiques. Pourquoi donc, parmi la complaisance des rires et la politesse tumultueuse des a;)plau-

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dissements, aucun spectateur, ce soir, n'a-t-il pu recevoir l'impression que, tout en contenant, ça et là, des éléments de chef-d^œuvre, les Faux Bonshommes sont un chef-d'œuvre en effet? et pourquoi est-il évident que cette pièce n'aura d'autre destin, à la Comédie-Française, que de remplacer, de temps en temps, le Testament de César Girodot enfin désolant même pour les familles dominicales les plus décidées à rire? Pourquoi? parce qu'il fut refusé à Théodore Barrière, le don mystérieux et admirable qu'on appelle, à tort, l'art d'écrire, car, en réalité il n'y a point d'art, et tout est don. Supposez un instant que Théodore Barrière parle la langue de Beaumarchais, les FanoG-Bonshommes seront une parfaite merveille ! ce n'est qu'un vaudeville, pas encore démodé, plein de verve encore mousseuse, et de vigoureuse intention comique.

A parler d'une façon générale, l'interprétation a été lente, indécise, pas assez résolue à être excessive comme il faut qu'elle soit, durant les deux premiers actes. Les artistes avaient l'air d'essayer, de tâter, presque timidement, le public. Mais, encouragés par d'aimables rires, ils se sont secoués, se sont livrés, sont devenus exubérants ! et la scène du contrat a été un moment extraordinaire de joie, où le peu que Théodore Barrière avait de Molière a été décuplé par le beaucoup qu'en ont les artistes de la Comédie-Française.

Détaillons.

Il me semble que M. Coquelin Cadet a été un peu trop spirituel dans le rôle de ÎPéponet ; je l'aurais voulu plus grotesquement simple et vil ; mais il a eu, au quatrième acte, un momentané réveil de conscience, non sans grandeur, très

émouvant- M. de Féraudy s'est montré parfait, à son ordinaire; je lui reprocherais volontiers des clins-d'œil vers le public, bien propres à . provoquer les applaudissements, mais indignes d'un artiste tel que lui. M. Truffler, en Vertillac, si raide qu'il soit, ne Test pas encore assez, et je n'entendais pas assez les grincements secs de Tautomate. M. Georges Berr aété plaisant, un peu trop voyou, avec, dans la voix, trop de réminis-cences de Goquelin aîné, adolescent. J'aime tout à fait la belle humeur saine, franche, heureuse, de M. Prudhon, en le personnage du caricaturiste Edgard. Mais il sied de faire remarquer, avec insistance, l'art très parfait que M. Boucher a montré dan& le rôle double, et, d'ailleurs, absurde, du peintre Octave ; il a été un amoureux pas ridicule, et, ensuite, un coulissier éperdu, tout à fait extraordinaire, que j'aurais voulu plus éperdu encore. On se demande avecétonnemeiit pourquoi la Comédie-Française ne confie pas plus souvent des rôles importants à cet artiste très intelligent, très sûr, souvent très remarquable par la justesse et l'élégance, qui joint à tout l'acquis d'un métier parfait l'apparence aimable de la jeunesse.

Et les femmes ont été exquises ! Le charme de Mlle Ludvig persiste, môme dans un rôle où elle n'a aucune occasion de le manifester, et l'on ne saurait dire à quel point Mlle Bertiny, si jolie d'ordinaire, est encore plus jolie quand ses cheveux relevés laissent voir ses oreilles.

Jean Racine

MITHRIDATE Tragédie en cinq actes.

Cmnédie-Française (2 août)».

L'éblouissant poète funambulesque des Plaideurs parle fréquemraeilt, dans ses pièces tragiques, une langue totalement dépourvue d'éclat, de justesse, de richesse et de correction. C'est pourquoi, en parlant du style de Racine, Voltaire s'écrie : « Beau ! sublime 1 harmonieux ! » Moins enthousiaste, Sainte-Beuve insinue : « Racine représente la perfection du style poétique, même pour ceux qui n'aiment pas essentiellement la poésie. » A quoi je m'accorde d'autant mieux que ce « même » a tout l'air d'être mis là pour « surtout » et que, plus loin, Sainte-Beuve ajoute que ce style poétique « rase volontiers la prose ». Ah ! s'il ne rasait que cela ! Mais passons. La perfection du langage racinien, vantée par l'innombra-r ble peuple des sots — qui se souvient des leçons du professeur de rhétorique, ennemi normal, et normalien, de Corneille, — et par un certain nombre de poètes ayant eux-mêmes, incapables de couleur, d'emportement, d'invention, d'excès, une très déterminante raison d'en admirer chez un autre l'absence, est un préjugé si universellement admis que Ton ne saurait y contredire sans se faire accuser d'impertinence paradoxale ou de suranné romantisme. Mais, par exemple, ce qu'aucun vivant, du moins je l'espère, ne saurait, une 5eule minute, nier, c'est le profond, le constant, Tab-

solu, l'incompaFable ennui qui, — malgré une belle scène politique et deux ou trois scènes de comédie un peu tendres, quoique si fades! — émane de Mithridate; et celui qui, pendant l'un des actes, voudrait dire le contraire, ne pourrait pas achever, interrompu par son propre bâillement!

Non, vraiment, non, Mithridate ne peut être supporté, au théâtre, — dans le livre, n'en parlons pas, je vous prie ! — que s'il est admirablement joué. Il a été fort bien joué, hier soir, à la Comédie-Française.

Avec sa prestance héroïque, et son noble geste simple, avec sa voix si fortement et si doucement sonore, et si émouvante, M. Silvain aurait bien de quoi figurer le vrai Mithridate, le roi barbare et tendre, féroce et libertin, sorte de Sardanapale guerrier, que Racine a totalement négligé d'indiquer. Il ne faut donc point en vouloir à M. Silvain, s'il n'a point eu tout d'abord la magnificence tragique (ju'exige l'idéal du personnage qu'il représentait; et j'accorde volontiers que c'est par obéissance au texte, que, dans la scène extraordinairement niaise où le furieux ennemi des Romains, l'Annibal oriental, s'abaisse à un stratagème de Mascarille fourbant pour son propre compte, il s'est résigné au ton de la comédie familière. Mais, toujours, M. Silvain garde son admirable qualité de puissance douce, d'émotion qui se communique. Qu'il a été noble et superbe, et grandiose, dans la scène où Mithridate révèle et explique à ses fils l'expédition vers Rome ; et, mourant, il a eu véritablement les héroïques gran- • deurs, attendries par la mort prochaine, d'un vieux chef terrible. Il a été acclamé, justement,, par toute la salle.

M. Albert Lambert fils est un fort beau Xipharès, et sa juvénile force virilise autant qu'il est pos-. sible les fadeurs madrigalesques d'un « prince déplorable. » Mais on doit le dire à ce jeune acteur, qui a déjà eu de si grands succès, à qui de plus belles destinées sont promises : il n'est que temps qu'il s'inquiète de modérer la hâte presque bredouillante d3 sa diction. Il parle trop vice et n'articule qu'avec trop peu de netteté ! Son débit se précipite souvent, saute par-dessus, les syllabes, jusqu'à la rime, qu'il avale. M. Leitner montre, dans un rôle dont il n'y a rien à faire, sa fougue. Je regrette qu'il se croie obligé d'ajouter, çà et là, à sa parole, un soupir rauque, presque un râle, — signe très inutile d'émotion ! — qui, d'un alexandrin, fait un vers de treize pieds.

Ce qu'il me reste à dire, c'est le très grand, le très légitime succès obtenu par Mlle Moréno, dans le rôle deMonime, qu'elle jouait pour la première fois. Rôle redoutable, paraît-il. On va jusqu'à raconter que Rachel n'y fut point aussi sublime qu'elle avait coutume d'être; et que Sarah Bernhardt, elle-même, n'y a pas tout à fait réussi. Ceci, je ne le crois pas. Sarah Bernhardt est de ces artistes qui en aucun cas, ne peuvent être médiocres. Quoi qu'il en soit, le rôle de Monime passe pour une épreuve redoutable, et Mlle Moréno en est sortie victorieuse, applaudie, rappelée, acclamée. A vrai dire, je ne pense pas qu'elle soit encore tout à fait maîtresse de son rôle. Je crois que, bientôt, elle en tirera, çàetlà, des effets plus tragiques, plus passionnants, qui rompront la monotonie désolante d'une éternelle plainte ; et elle renoncera, comme M. Silvain, à trop de consentement, dans quelques scènes, à la familiarité de la

comédie. Mais, déjà, quelles exquises attitudes^ quels gestes languissamraent adorables, dont un peintre s'extasierait, quelle tendre émotion ! Et la mélancolie délicieuse de sa voix, de cette voix à qui aucune voix n'est comparable, de cette voix qui, si aouce, sait être si puissante, sonnait comme une musique d'enchantement. Ce rôle de Monime, qu'elle jouera mieux, qu'elle ne chantera pas mieux, suffirait à placer Mlle Moréno au premier rang des actrices poétiques de ce temps, — si elle n'y était déjà.

M. Edouard Philippe

CASQUE EN FER Drame en cinq actes et sept tableaux.

T/iéâtre de la République (13 août).

L'extraordinaire, c'est qu'un homme doué de raison — peut-être un homme d'esprit ! — se soit assis devant une table, ait pris une plume pour écrire cela ; gue des comédiens et des comédiennes, — parmi lesquels il y a une femme de talent, Mme Riquet-Lemonnier, et un artiste de valeur^ M. Pons-Arlès, — se soient réunis, un certain nombre de fois, pour répéter cela ; qu'un souffleur

!)ui8se souffler cela ; et que des spectateurs, d'aileurs peu nombreux, aient pu écouter cela I Dans un entr'acte, on me dit qu'il faut avoir de l'indulgence pour ces reprises de vieux mélodrames.

Eh! bien, soit, vous le voyez, j'en ai, — non sans

regret, je l'avoue, si je songe à l'utile et bel emploi qu'on pourrait faire, l'été, à peu de frais, de ces vastes salles, devant le grand public populaire, si sincère, si sensible, si facilement éducable.

M. Alexandre Duval

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