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LES HÉRITIERS OU LE NAUFRAGE

Comédie en un acte, en prose.

{Représentée pour la première fois à Paris sur le Théâtre

Français, le dimanche 27 novembre 1796)

Comédie-Française (28 août).

Ce Duval s'appelait Pineu. Quelques-uns écrivent Pineux. Combien Pineu, sans x, est plus joli! Pineu-Duval. Oui. Et il était logique qu'il en fût ainsi. 11 ne fallait pas moins, pour désigner un tel personnage, que la drôlichonnerie de Pineu, jointe à la vulgarité de Duval. Après une adolescence où l'ivrognerie et la débauche s'achevaient en crapule, après une jeunesse de brave soldat républicain, — seules heures fières ! — le bénéficiaire de ce double nom exerça des professions sans nombre, n'y fut pas même déshonnête, s'avisa de se faire comédien, n'atteignit pas au talent d'apporter une lettre, dut reconnaître lui-même qu'il était temps de se faire auteur dramatique, le devint, lucrativement, travailla, compulsa, plagia, collabora, fit jouer cent pièces, les unes en vers (ah I ces vers!), traversa la prodigieuse période romantique comme une limace traverserait une tempête, en rampant et en bavant, vieillit (enfin 1),

fut célèbre et catarrheux, segrota académicien, et mourut bibliothécaire.

D'ailleurs, comme le roi David, — avec moins de lyrisme, — il sentait deux hommes en lui : Duval, modéré, paisible, casanier, aussi incapable d'un crime que d'un chef-d'œuvre, — la limace, — s'en fût volontiers tenu à un métier unique, de tout repos, qui aurait rapporté quelque chose, pas trop, assez; mais Pineu ne laissait pas d'avoir quelque fantaisie papillonnante. Pineu poussait la sottise jusqu'à un peu d'hurluberlutisme, Duval jusqu'à rimbécillité parfaite; c'est Duval qui faisait les pièces.

Pour parler sans rire, à quel être doué de quelque raison ne paraîtra-t-il pas inimaginable que le premier théâtre de France s'emploie à ressusciter ce borné, ce piètre, ce nul, qui, même avant d'être un cadavre, fut une momie?

Notez ceci : je ne réprouve pas du tout les reprises à la Comédie. Non seulement elle a le droit, mais elle a le devoir de restituer le passé du théâtre. Si nous attendons d'elle que, attentive à révolution de l'art dramatique, elle nous en offre souvent, très souvent, les plus récentes, les plus audacieuses nouveautés, il nous plaît aussi que, sagace évocatrice, elle nous fasse revoir, en de nobles œuvres, l'art dramatique de jadis ou de naguère. Mot cent fois répété : la Comédie ne doit pas être analogue qu'aux annuels Salons : il est légitime, il est nécessaire qu'elle demeure ressemblante aussi à un auguste Musée. Il convient qu'elle soit l'exemple en même temps que la tentative, qu'elle confronte l'antiquité à la mode, le passé à l'avenir.

Mais, sapristi, Pineu, qu'est-ce que vous voulez que nous fassions de ça ?

Ils abondent, les chefs-d'œuvre qu'on oublie. Pourquoi tout Molière n'est-il pas au répertoire ? Pourquoi représente-t-on si rarement VÉcole des marisj la Comtesse d^EscarbagnaSy le Bourgeois gentilhomme ? Pourquoi joue-t-on le Dépit amoureux en deux actes? Pourquoi ne nous donne-t-on jamais le terrible et délicieux Don Juan^ où pullule, partout, une si merveilleuse abondance de verve, de passion et d'audace, où s'isole, si incomparable, le bref dialogue par qui sont exprimées toute la simplicité de la Foi, toute la bassesse hypocrite de la Société bourgeoise, toute la pitié du Doute, que, absolue cependant, notre admiration pour Molière s'étonne qu'il ait pu, encore qu'élève de Gassendi et contemporain de Pascal, concevoir et exécuter un tel drame et qu'elle se sent près de s'accorder au .paradoxe de Victor Hugo enclin à penser que l'auguste et formidable scène du Pauvre fût, en effet, ajoutée à l'œuvre de Jean Poquelin par quelque révolutionnaire et sublime génie du dixhuitième siècle, resté inconnu!

La Comédie Française a Don Juan; elle préfère les Héritiers.

Tant d'autres œuvres réclament la résurrection. Que faites-vous de Vlllusion, la plus fantaisiste, la plus amusante, la plus vivace, la plus excessive pièce du théâtre classique? On s'étonoe que M. Mounet-SuUy n'exige pas qu'on lui donne à clamer les glorieuses tirades de Nicomède et de Sertorius^ supérieurs, par la continue sublimité du style, par la profondeur de la politique, et aussi par l'intérêt du drame, à Cinna, qui, d'ailleurs, n'apparaît plus sur l'affiche. On donne quelquefois le Menteur, jamais la Suite

du Menteur^ — je ne parle pas, bien entendu, du criminel arrangement d'Andrieux, cet autre Pineu, dont Ta?, du moins, est incontestable, — bien qu'elle contienne, en effet, parmi les adorables espagnolades où s'amusait (lomeille, Romain comme l'Espagnol Lucain, une si sublime scène épique que le Grand Condè, plus légitimement encore qu'à la clémence d'Auguste, aurait pu pleurer au Mensonge de Dorante. Et il y a Esiher,'oii Mlle Moréno, — si la glorieuse et toute parfaite Mlle Bartet en daignait dédaigner le rôle, — serait singulièrement exquise et nous ferait pâmer de douceur. Et le bon, le chevaleresque Rotrou, bohème magnanime, Rotrou, qui, seul en son temps, fut averti de Shakespeare, — car il y a, dans Tune de ses tragi-comédies, vingt vers évidemment traduits de Macbeth, car il parle, lui ausâi, de la petite tache de sang sur la petite main criminelle, que ne laverait pas toute l'eau de la mer, — le bon Rotrou s'offre, avec tout son théâtre touffu et violent et fantasque et poignant; il faut oser dire que, inférieur a Polyeucte (ah ! ça, Polyeucte, au fait, pourquoi ne le jouez vous pas?) en ce qui concerne la magnificence poétique, Saint-Genest lui est supérieur par l'humanité des caractères, l'ardeur sincère des sentiments, le pittoresque de la mise en scène ; et j'ose hasarder cet apparent sacrilège : j'aime mieux la maîtresse de Saint-Genest que la femme de Polyeucte.

La Comédie-Française a Corneille, Racine, Rotrou; elle préfère Duval.

Autre stupéfaction :1e plus illustre de nos théâtres, se bornant à jouer Hernani et Ruy-Blas, ne joue pas les Bur graves. Pour représenter les

Burgraves, aucun artiste ne lui manque. Il a Mlle Dudlay qui serait une féroce et grandiose Guanhumara; il a, pour réaliser les héroïques vieillards, Mounet-SuUy, Silvain, Paul Mounet; quel jeune et romantique Otbert serait, bredouillant un peu moins, M. Albert Lambert fils, — que d'ailleurs doublerait M. Fénoux, — tandis que, en le bleu de la fenêtre ouverte sur Tinfini, Mlle Moréno, — à défaut de Mlle Bartet, — parlerait aux hirondelles ! Je sais ce que l'on peut arguer contre les Burgraves, Oui, c'est vrai, je l'écris parce que je le crois, Victor Hugo, dès la vision première de son œuvre, fut trop hypnotisé par Tiramensité, par la sublimité des lieux augustes où il la ferait vivre. Il a subi le milieu où se développerait son drame, plutôt qu'il n'a imposé son drame lui-même au milieu où il le développerait. Il a vu les ruines rhénanes reconstituées, avant de concevoir les personnages qui s'y mouvraient. Son génie dramatique a été la dupe de son génie épique! De là une affabulation tragique, inférieure surtout vers la fin, à Ténormité du décor ; Hugo démène et halète, et n'est pas content de luimême, et redouble, jusqu'au mélodrame, ses efforts... Il ne se contente pasi enragé d'être dépassé par lui-même. Cependant, que l'action, presque égale à son lieu, est vaste, et sublime, dans les deux premières parties ! Quelle fresque 1 quels gestes énormes de géants sur Ténormitédes murs I et les paroles qu'ils disent, ces fantômes de colosses ! ces vers I ces prodigieux vers longs et sonores comme des bruits de vent et de tumultueux gouffres en les profondeurs noires des monts 1 II n'y a qu'un peu de snobisme normalien à avoir repris, hier, Mithridate^ tragédie artificiellement gran-

dîose d'un aimable et tendre génie, mais, ne pas jouer les Burgraves^ dont la beauté n'est pas surpassée même par les plus hauts chefs-d'œuvre de la Légende des Siècles^ c'est un crime qui s'aggrave de quelque lâcheté. D'ailleurs, qu'est-ce que vous faites? a quoi songez-vous? Pourquoi n'osez-vous pas Torquemada ? pourquoi n'osezvous point les Trouvailles de Gallus ? pourquoi ne tentez-vous Mangeronlrils^ldi plus divinement charmante, la plus hautainement pure des comédies shakespeariennes, dont Shakespeare, sans toujours le réaliser, inventa l'idéal ?

La Comédie-Française a Victor Hugo : elle préfère Pineu.

Oui, ce que Ton peut répondre, je l'entends déjà : nous sommes en été, les étrangers, les provinciaux n'ont pas de si hautaines exigences ; d'ailleurs, il y a lieu de réfléchir, de prendre son temps devant Ténormité des chefs-d'œuvre; et il faut bien jouer des pièces courtes, de petits actes. A la bonne heure, voilà des raisons, je m'y accorde volontiers, en attendant mieux, je me contenterais de quelques menus ouvrages aimables et souriants, ou brièvement tragiques. — Est-ce que nous n'avons pas Marivaux? Il y a des comédies de Voltaire quMl serait amusant d'entendre, ne fût-ce que pour s'étonner que celui qui avait tant d'esprit en eût souvent ,si peu. Diderot espéra un théâtre ; il y a un peu d'impertinence, un peu d'impertinente paresse à ne point nous montrer le théâtre, déjà, de notre temps dans quelques scènes de Fauteur du Fils naturel ou du Père de famille, Saint-Foix existe, l'ignorez- vous ? Avec ses pièces, on a fait en ce temps-ci sept ou huit opéras-comiques très ap-

plaudis. Ne serait-il pas curieux, et généreux, de rendre à ce pauvre Saint-Foix — dont, paraîtil, la méchanceté personnelle fut si excessive qu'on en fut autorisé, presque, à lui dénier le talent dont il donna tant de preuves, — les succès qui lui furent sournoisement dérobés? Et ne vous souvenez-vous donc point que Crébillon fils, de qui l'adorable 'talent, de qui la renommée furent avilis par l'incompréhensible succès du Sofa^ — livre bête, — a écrit cette âne et exquise et si psychologique comédie : le Hasard du coin du feu? Quelques phrases un peu vives, je l'avoue, supprimées, le Hasard du coin du feu égalerait, surpasserait même, au théâtre, les plus subtils et les plus étincelants Proverbes d'Alfred de Musset.

Car la Comédie, c'est entendu, peut ne point se borner à nous rendre les énormes merveilles. Tout ce qui, par l'originalité d'un talent, par la curiosité d'une mode, par la minute d'un état d'esprit, a valu quelque chose, elle a le droit de nous le rendre ; et, l'été, il lui faut de petits actes. Eh ! bien, que ne songe-t-elle, — si elle ne veut pas remonter aux siècles précédents, — au Pierrot posthume^ de Théophile Gautier ; à Quitte pour la peur^ d'Alfred de Vigny ; Au bois d'Alfred Glatigny ; à la Rencontre, de Léon Dierx, un des plus passionnés et des plus hauts rêves du Théâtre poétique?

La Comédie-Française a Marivaux, Voltaire, Diderot, Saint-Foix, Crébillon fils, Gautier, de Vigny, Glatigny, Léon Dierx, tant d'autres I elle préfère.., je l'ai déjà dit.

Une chose est interdite à la Comédie-Française et doit lui demeurer à jamais interdite et vaut

qu'on la blâme, c'est la réapparition, la rénovation, la glorification du médiocre, du banal, du rien. Or, parmi tous les hommes qui vécurent, nul ne fut au même degré que M. Duval, — si ce n'est, en politique, M. Thiers, — le paragon total et parfait de T homme qui ne fut absolument rien, sinon le. Médiocre lui-même. Hésitant toute sa vie, d'abord classique avec de lâches concessions à l'esprit nouveau, puis vaguement romantique avec des demandes de pardon vers l'esprit ancien, il fut, méprisablement, car il était malin! le représentant de cet irrémissible état d'esprit : l'état neutre. Les personnes qui, comme moi, eurent r héroïsme de lire la Fille d^ honneur et Edouard en Ecosse^ chefs-d'œuvre de M. Pineu- Duval, peuvent seules se faire une idée de l'inouïe incompréhension de n'importe quoi, de la stupéfiante ignorance de toute grandeur, de tout héroïsme, de toute tendresse, de toute beauté, qui se réjouit en ces œuvres dignes, enfin, par la nullité, de l'ètonnement. Non! je vous en prie, lisez-en deux scènes seulement ! rien qu'une ! vous resterez ébahis. 'Cet imbécile, brave, quelques jours, ou tout en sa jeunesse, devint le type inégalable de l'hongre. Et il ajoutait à son impuissance, salement fluante comme une maladie qui voudrait imiter le sain engendrement des ruts, la sournoiserie de ruades contre les beaux étalons ! Et c'est cet eunuque-là que la Comédie-Française préfère à tant de mâles, pour faire plaisir à des sociétaires ou à des pensionnaires qui se souviennent de leur prix au Conservatoire ! Puisque l'unique théâtre où puissent encore espérer de se manifester, en la réalisation que leur oflrent d'admirables comédiens, et la gloire antique et

l'audace moderne, s'abaisse à de telles niaiseries, il est temps de demander aux Concerts-Tbéâtres de la banlieue parisienne de changer de genre et de se hausser; enfin, les chefs-d'œuvre, il faut bien qu'on les joue; et c'est la Cigale qui reprendra les Bur graves.

Oui, oui, je sais, on sourit, je monte sur mes grands chevaux. Dame I pour aller loin I Enfin, j'y monte. A propos de quoi? à propos d'une piécette presque drôle, qu'on s'amuse à jouer, l'été. Pardon I En un lieu grave, tout a une gravité. Une vieille biographie de M. Duval, que j'ai lue autrefois, disait, en manière de louange,, qu'il savait : « nouer des intrigues » ; ce ne sont pas ses intrigues qui sont nouées, c'est lui I Et la Comédie-Française qui, déjà garde asile à Oscar à la campagne et au Mari qui trompe Oscar, va véritablement trop loin en le défi à l'honnêteté de l'admiration I C'est ma profonde tristesse qu'un lettré comme M. Jules Claretie, haut et loyal esprit, que j'aime, ait consenti à une telle occasion d'être désapprouvé.

Quant à la pièce en soi — les Héritiers, — que j'avais vu jouer en province, que j'avais lue en Rhétorique, — elle est inimaginablement stupide. Oh I qu'il est coupable âe se servir de la complaisance au rire et à l'émotion qu'apportent à la Comédie-Française les personnes des départements et des nations voisines, pour les faire rire et pleurer de ça I Je vous assure que ça ne les amuserait bien plus, si c'était beau. Enfin, puisqu'elles ont payé, et qu'il faudra qu'elles racontent, revenues en leurs pays, le plaisirvqu'elles ont eu dans le grand théâtre de Paris... Mais, vrai, elles n'en auront pas eu pour leur argent ;

et cela ressemble à un abus de confiance de donner ça à des espérances de chefs-d'œuvre.

On sait qu'il s'agit d'un oncle insuffisamment noyé, qui constate l'ignominie de ses Héritiers, et, enfin, pardonne aux mauvais, récompense les bons... C'est bête à pleurer... Mais si vous aviez lu la Fille d'honneur !

Quelques jours auparavant, la Comédie-Française s'était ménagé une excuse à cette déplorable reprise, par une autre reprise, celle de Socrate et sa femme^ une des plus jolies cqmédies de Théodore de Banville.

Pourtant, même en cette représentation de Socrate et sa femme^ je trouve la chagrinante circonstance d'être sévère au Théâtre-Français.

Quoi ! il y a Florise ? il y a ce délicieux et poignant drame qui, outre des prodiges de joie lyrique et d'amusement flamboyant contient, par l'humanité vivante et sanglotante de deux âmes, de si sûres promesses de réussite ; il y a Florise^ où Théodore de Banville, pour la première fois peut-être, et, en tous cas, plus que jamais, a mis toutes les larmes rouges de son grand cœur saignant ; il y a Florise^ qu'on vous offre, qu'on vous demande, qu'on veut (Richepin, il y a deux mois, m'en parlait encore, extasié de l'avoir relue) et c'est Socrate et sa femme que vous jouez ! Eh ! parbleu, elle est adorable, cette piécette. Qui dit le contraire ? qui en doute ? Si je n'afflrmais pas mon admiration pour cette adorable anecdote lyrique, vous ririez, ne me croyant pas. Mais, vous le savez bien, que là n'est point l'œuvre dramatique de Banville. Sa vraie œuvre, c'est Florise ! que vous pouvez jouer, que vous ne jouez pas. Oh I sans doute, non, je ne crois

point, je ne veux pas croire à quelque hostile parti-pris contre le triomphe possible de la poésie au théâtre. Vous avez joué Grisèlidis ! vous avez joué les Romanesques! vous avez joué Vers la joie ! que redemandera, peut-être bientôt, un public désireux de mieux comprendre. Vous avez, à d'autres poètes, donné de sérieux gages de votre désir de ne les point repousser ; vous ne les avez écartés que dans leur propre intérêt, quand ils vous apportèrent des oeuvres manifestement destinées à diminuer la bonne opinion que le public veut bien avoir d'eux; vous avez rempli, en agissant ainsi, un devoir d'autant plus méritoire qu'il était pénible à vos amitiés. Et je vous crois, messieursjpleins de bonnes intentions littéraires ! — Mais pourquoi, sapristi! reprenezvous les Héritiers de Pineu-Duval ? J'en demeure indigné malgré la charmantejoieque,en attendant Florise, j 'ai goûtée à écouter les vers de Soçrate et sa femmej malgré la spirituelle drôlerie de Mlle Kalb, et l'auguste bonhomie de M. Silvain qui a 8u,gans que le comique, où sa bonne face grasse excelle, y perdît rien, réserver l'intimité du hautain rêveur condescendant, sans y croire, à son propre sourire ; et de temps en temps, pendant qu'on s'amusait de lui, il semblait qu'il levât la coupe du dernier festin. N'importe, mon enragement persiste contre ce Pineu.

Erckmaiin-Chatrian

LB JUIF POLONAIS Drame en trois acte«<

Comédie-Française (5 septembre).

Naguère, <m a quelque peu blâmé la Comédie- Française de mettre à son répertoire le Juif Po^ lonaisy un <c mélodramei^, disait-on* Je crois que je Ven aurais plutôt louée* C'est que je n'ai pas du tout le sentiment de la dignité plus ou moins haute des genres au théâtre. Une belle tragédie c'est superbe, mais un drame populaire, une pièce d'aventures, une farce, ça peut être superbe aussi ; et il m'est impossible de comprendre pourquoi, après nous avoir rendu, par exemple^ les Erynnies de licconte de Lisle, le premier des théâtres de France ne nous donnerait pas les Trois Mousquetaires y cette éblouissante fantaisie^^ et la Cagnotte y bouffonnerie extraordinaire. Molière, dans sa maison (maintenant «la maison est à vous, vous le faites connaître I ») ne faisait point tant le renchéri. Il jouait volontiers le Gocu imagi-naire et les Fourberies de Scapin, pièces peu dignes en vérité, et, surtout la dernière, d'une moralité déplorable. J'accorde que vous lés jouez aussi. Pas le Cocu. Mais d'autres pièces de Molière, analogues. Oui ! parce qu'elles sont classiques. Mais elles ne l'étaient point, quand Molière les jouait. C'est donc à vos arrière-petits-neveux que vous laisserez l'honneur de représenter le Boubouroche^ de Georges Courteline? N'objectez

I>'ART A¥ THÉATItB 159

pa» le» gros mots; il y en a bien d'antres dans Amphitryon, Ldi y èriiéi c'est qne M. Jules Clareti^ devrait penser à la Tour de Nesles et à Robert Macaire^ sans perdre de vue Lorenzaccio^ d'Alfred de Musset, ni le Prométhèe enchaînéi d'Eschyle j et ce qui ne doit pas être accueilli à la Gomédie-'Française, c'est Ifimbéçile et le médiocre.

OTy le Juif polonais, ce n'est ni bête, ni banal. Sans rien vouloir exagérer, sans parler de Shakespeare à prepos des bottes^ de Mathis, sans €ontester que ce petit drame s'achève en de la fantasmagorie un peu bien puérile et grossière, il faut dire qu'il a de quoi plaire, en beaucoup d'endroits, par une simplicité cordiale, par la naïveté du pittoresque, en même temps^ que de quoi émouvoir par l'éternelle idée de l'inévitable remords ! Ge sont lea Euménides qui font tinter les sonnettes dans l'oreille de Mathis. Mais cet ouvrage vaut surtout par la sc'fene qui clôt le premier acte, par cette troublante et haute conception du Juif d'autrefois réapparu dans un autre Juif pareil à l'ancien et qui vient, par hasard I Ceci-^a toute^ la beauté d'une simple et terrible légende populaire. Tant que la Comédie-Française ne fera que- de telles reprises, je ne la querellerai point*.

Le principal intérêt de ce soir, c'a été M. Paul Mounet dans Mathis. .

Est-ce que M. Paul Mounet a vu jouer le rôle par l'Anglais Irving? Peut-être oui, peut-être non; n'importe d'ailleurs. Le certain, c'est que, de tous ses prédécesseurs dans ce personnage, c'est à cet artiste étranger qu'il ressemble le plus; €t c'est un beau compliment que je lui adresse.

Car M. Irving qui,— si j'excepte le Marchand de Venise y oh il se montre d'un bout à l'autre parfaitement admirable, — m'a rarement paru mériter tout à fait, dans les chefs-d'œuvre shakespeariens, l'enthousiasme à la fois effréné et officiel de ses compatriotes, atteint dans les Sonnettes (c'est le titre du Juif Polonais à Londres), le suprême de l'émotion.

M, Paul Mounet ne lui est pas infèrieiir ; et, à plusieurs reprises, ressemblant sans imiter, restant soi-même dans une même façon de concevoir le rôle, il a fait passer par toute la salle un irrésistible frisson de terreur.

Et il devait en être ainsi.

Il faut une étrange force pour jouer ce Mathis. Talien, quoi qu'on en ait dit, n'y fut que suffisant, manquant d'excès. On eut raison d'y préférer plus tard Taillade, puis Dumaine, capables tous deux d'exorbitanc^ -r- Taillade, avec plus d'art. Ce ne sont pas les bonhomies sournoises, les menues secousses sèches de repentir ou de peur, — façons d'ailleurs que peut toujours réaliser, de temps en temps, un artiste joignant l'habileté acquise à la violence naturelle, — ce ne sont pas, en un mot, les parties de comédie qu'il y a dans ce rôle, qui en peuvent décider le succès ; il faut, même quand Mathis se contient, que l'interprète révèle la virtuelle énormitè des rages et des épouvantes de bientôt ; il faut que l'on sente bien et toujours qu'il y a en cette âme presque bestiale, où le remords est comme physique (c'est la curiosité principale de ce caractère), le prochain lâchement d'un formidable effroi. Il faut être le Plus qui sait être le Moins. Avec tout son prodigieux talent comique, et malgré la malice de ses

brèves saccades tragiques, M. Got était le Moins qui ne peut pas être le Plus, qui ne le sera pas ; et ce n'était qu'aux spectateurs facilement trompés, qu'il donnait, dans les premiers actes, l'illusion de la puissance nécessaire au déchaînement final.

M. Paul Mounet, au contraire, grand premier rôle en effet, a eu besoin de se contraindre, — il l'a fait avec sûreté et maîtrise, — pour n'être pas tout d'abord celui qu'il serait; et, enfin, son exubérance délivrée a donné cette totale satisfaction que l'on doit, en musique, après des dissonnances comme pénibles et restrictives, au large accord parfait que sonnent les grands cuivres.

Justement acclamé, il a laissé quelque succès à M. Baillet, trop élégant en gendarme, mais très tendre amoureux, et à ses autres camarades, remarquablement corrects. J'aurais souhaité à M. Dnpont-Vernon, président des assises, un peu moins d'affectation dans la solennité, et, à quelques autres, gros fumeurs de pipes, un peu plus de vraie simplicité. Mon Dieu, qu'ils sont « théâtre ! » Ça n'a donc servi à rien, Antoine et le Théâtre-Libre? Est-ce qu'il faudra recommencer?

Il faut que je dise son fait à Mlle Muller.

Notez que je suis tout à fait passionné du talent de cette jeune femme qui ressemble à une petite fille. Ah ! qu'elle ressemble à une petite fille ! même un peu trop; et c'est là le mal. C'est exquis de n'avoir que quatorze ans, lorsqu'on a deux ou ou trois années de plus, — oh l à peine, — mais il ne faut pas montrer que Ton s'aperçoit qu'on est si jeunette.

La vraie innocence, au théâtre, consiste précisément à paraître ignorer qu'on est si innocente ;

on. doit donner l'impression que Ton ne sait pas qu'on est une âme ^ qui . porte encore des jupes courtes ; sans ça, la jupe courte est une robe longue, un peu retroussée. La véritable candeur^ c'est d'être dépourvue de tout soupçop de la oanedeur qu'on a.

Déjà, l'autre soir, dans Agnès de VEcole des femmes^ Mlle MuUer m'avait paru trop fonctionnellement résolue à se montrer agnës en efifet; il ne convient pas d'être invraisemblable dans la pureté, parce qu'alors ce n'est plus pur du tout. C'est une chose propre à diminuer la foi qu'on voudrait avoir en votre siraplesse que d'avoir trop l'air de croire qu'on accouche par l'oreille; et les petites vierges doivent être de vraies enfants, c'est-à-dire pas trop enfantines.

La miraculeuse ingénuité de Mlle Muller était bien pour lui nuire dans l'Annette du Juif Polonais. Mais non, mais non, mademoiselle, vous vous trompez I Cette brave fille, Annette, grandie parmi de bons fumeurs de pipes, fiancée à son beau gendarme, est plus vraiment niaise que cela et ne doit pas ressembler à une nice qui, de ne l'être plus, afiecterait de l'être davantage. C'est Scribe, — ce monstre I — qui inventa cette demoiselle trop demoiselle. Tenez, à l'une des dernières reprises du Juif Polonais, à l'Ambigu, il se rencontra qu'il y eut pour le personnage d'Annette une jeune personne, assez jolie, pas trop jolie, qui n'avait joué sur aucun théâtre, n'avait été à aucun Conservatoire, et s'originalisait d'ailleurs par une totale absence de toute espèce de talent. Je ne sais plus son nom ; l'ai-je su seulement? Si les dieux sont justes et gouvernent équitablement les; destinées humaines, elle

doit être en ce moment femme de quelque petit employé dans une ville d'un département du coté du Nord, ou fermière, mère de cinq enfants^ dans quelque ferme de la Beaiice ou du Berri. Mais c'était, presque grasse, presque rougeaude même sous le fard, et bien portante, et un peu bête, une si évidente bonne petite âme simple que, roide, mal habillée, l'air emprunté, elle eut dans lerôle d'Annette un succès imprévu, énorme, extraordinaire, dont se souviennent encore les amateurs de spectacle I

Ouij de plus en plus, je me convaincs qu'il faut", au théâtre, une étroite ressemblance entre l'artiste et le personnage, qu'il y faut de moins en moins de tromperie manifeste, — ' si je ne le vois point, c'est comme s'il n'y en avait pas, — de moins en moins de mensonge grandiose dans Théroïsme, puéril dans la candeur; et, plus encore dans TAnnette du Juif Polonais que dans l'Agnès de VEcole des Femmes^ il sied d'éviter d'être une ingénue de Bal Blanc.

MH. Raymond, A. Mars, V. Roger

LES 28 JOURS DE CLAffiETTE Opérette à spectacle en quatre actes.

Théâtre de la Gcntè (6 septembre).

M. Debruyère exerce une industrie assez ressemblante à celle des photographes qui font « le grandissement ». Il prend une petite opérette... crac ! c'est une énorme opérette ! Je n'y vois

aucun mal ; et, s'il y gagne quelque argent, je Ten félicite bien volontiers. Retenu à la Comédie- Française, je n'ai pu assister à la reprise des 28 jours de Clairette ; mais j'en ai eu, trop tard pour les donner hier soir, d'assez bonnes nouvelles. Grâce à la pitrerie souvent subtile et toujours drôle de M. Paul Fugère, malgré la morne gaieté de M. Lucien Noël, grâce à la joliesse de Mlle Mariette Sully et à l'endiablement de Mlle Marie Lebey, malgré la médiocrité d'une mise en scène estivale, la pièce a paru faire plaisir ; des fois, on s'ennuyait, des fois, on s'amusait, — le plus souvent on s'amusait, — et le divertissement « Nourrices et Hussards », où Mlle Berthier est adorable, a excite quelques enthousiasmes. Je n'en suis pas étonné. Mme Mariquita, qui fut une très pittoresque ballerine, est vraiment admirable pour composer et pour régler, même avec de médiocres ressources de luxe et de nombre, ces menus ballets. Gageons qu'elle en pourrait inventer de grands, qui seraient très beaux ! Mais l'Opéra a ses habitudes. Elle met dans ses scénarios, non sans du rêve, de l'ingénieux, du curieux, du nouveau même, du libertin qui ne l'est pas trop, du tendre aussi, avec cent détails imprévus ; et elle a eu la jolie chance de trouver en Mlle Lamothe, son élève, les jambes de son imagination.

H. Raymond et H. E. Delilia

mamz'elle bémol

Vaudeville à grand spectacle en cinq actes et dix tableaux.

Théâtre de Cluny (7 septembre).

Comme dit Paul Verlaine :

Le sçulrire encore logique Est celui des têtes de inorts.

Soit, logique, mais macabre. On a beau vouloir réagir contre une impression fâcheuse, se dire que, raisonnablement, les funérailles n'ont pas le droit d'interrompre les fêtes, ni de suspendre les espoirs et les affaires de ceux qu'on n'a point enterrés, on éprouve tout de même de la gêne à entendre des comédiens proférer les calembours si récemment inventés par un pauvre être qui, désormais, n'a plus dans la bouche que des dents

Telles qu'on les voit dedans Les têtes de cimeterres,

comme dit Pierre de Ronsard. Et il y a quelque chose de morne à ce qu'une affiche de spectacle soit, pour la moitié, une épitaphe. Bah! ce sont là des idées non seulement lugubres, mais sottes. Outre qu'Hippolyte Raymond est sans doute mieux maintenant que nulle part il ne fut jamais, M. Delilia, notre aimable confrère, et M. Marx, directeur non moins aimable, sont, grâce à Dieu, vivants, vivants, bien vivants ! et c'est le devoir de la Vie de- ne pas faire attention à la Mort.

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Comme on perd vite l'habitude des meilleures choses, et, entre autres meilleures choses, des vaudevilles et des revues I Pendant quelques semaines de séjour • aux champs^ le vague des brouillards nocturnes et des bpées du matin, et le frissonnant mystère du reflet des arbres dans l'eau m'ont à ce point brouillé l'entendement que, tout d'abord, il m'a été presque impossible de rien comprendre au vaudeville-revue du théâtre de Cluny. Ce n'est point qu'il soit. obscur, c'est que j'étais obtus. Par un effort de volonté, j'ai vite reconquis ma lucidité habituelle ; et je me suis amusé, en comprenant, comme je l'eusse fait après trois mois de premières hiémales.,

M. Alfred Delilia ne s'est pas . borné â nous donner une amusante pièce, où il faut remarquer, après la leçon d'armes en musique, très gaie, une Cour du Conservatoire, très bien imitée ; il a plaisamment imaginé de mêler une farce théâtrale à une farce réelle, comme qui dirait l'Illusion à la Vie, — mais, peste, c'est une conception, cela ! — et de transformer, pour un temps, des mondains et des bourgeois en cabotins, et de jeunes demoiselles en grues chanteuses de rondeaux. Que l'ingénue de tout à l'heure devienne, en compagnie du vieux bénét d'il y a un instant, la belle Otello dansant une espagnolade batignollaise avec le gitano Estragon, cela est d'autant plus agréable que la danseuse espagnole est Mlle Filliaux, jolie comme les amours, avep, pour dessous, des ailes diaphanes d'ange, rose, et que M. Allart, en rouges culottes collantes passemeiitées d'or, exagère jusqu'à un excès qui me plaît sa bouffonnerie ordinaire, exhîiarante à coup sûr. Le mélange, du Vaudeville avec la Revue impli-

quait des quiproquos que Tautèur, vous le pensez bien, n'a pas manqué de pousser à rextrêrae. Les amoureux dé la vraie pièce se croient trompés par les infidélités de leurs amoureuses dans la faussé pièce'; les pères, tout à coup, s'étonnent de leurs filles en maillots ! et M. Delilia a dû se tordre en écrivant ces drôleries^ comme le public s'est tordu en les entendant. Ce qu'on m'a semblé ne pas admirer assez, c'est la trouvaille vraiment farce d'un nommé Duplantin, qui s'invente des filles afin d'avoir bon air dans le monde et de se faire donner des leçons de piano par de jolies pianistes : recréant ainsi d'anciens cocuages dont, e'il en a en la peine, il tire du moins d'aimables profits. Vraiment, cette invention est comique et, développée, aurait pu fournir toute une pièce amnsànte, non dénuée de vérité.

De sorte que Mam'zelle Bémol, encore que, par endroits, surtout vers les derniers tableaux, l'incohérence de sa folie, menée un peu trop loin, ait failli déconcerter le public jusqu'à le pousser à témoigner quelque agacement, a fort joliment réussi. Vous verrez que, grâce à la bonhomie de M. Véret, le compère, et au talent très réel de Mme Cuinet, duègne un peu province, et au comique dur, mais actif, de M. Lureau, et à la fantaisie de M. Hamilton, et aux ahurissements de M. Mufi'at, grâce, surtout, au très exquis charme de Mlle Filliaux, et à beaucoup de jolies jeunes personnes berçant dans leurs bras nus des chats de diverses couleurs,— chats-oiseaux, car ils s'envolent, — la nouvelle pièce de Gliiny , montée par M. Marx avec ce luxe de décors et de costumes dont il est coutumier et qui Ife désigne pour diriger un idéal théâtre du Ghàtelet dont M. de Roths-

child ou M. Osiris serait le commanditaire, ne manquera pas d'aller à la centième représentation ; j'en serai ravi, aimant à souper avec de jolies femmes.

Et puis, que voulez-vous, c'est une chose connue, avérée, contre laquelle on ne peut rien, que tout réussit à Gluny. Vous croyez, quand vous vous présentez au contrôle de cet heureux théâtre, n'avoir à la main que votre coupon de place ? On vous a remis, en même temps, un bon de belle humeur et un bon d'indulgence. Si l'on déchire quelquefois le premier, on ne perd jamais le second ; on s'amuse, même quand on ne s'amuse pas, puisqu'on est venu pour s'amuser. Gluny, c'est comme les Percherons de la littérature dramatique ! et M, Marx peu à peu s'enrichit ; ce dont vous me voyez enchanté plus que je ne saurais dire. L'essentiel, c'est de ne pas avoir trop de frais.

Auguste Haquet.

LE CHATEAU DE GRANTIER Grand drame en cinq actes

Théâtre de V Ambigu (13 septembre).

Je reçois beaucoup de lettres, même de l'étranger, touchant les choses de théâtre. Au dire d'un certain nombre de personnes sans doute mal intentionnées, un au moins d'entre les théâtres de drame de la ville d'Inspruck (empire Austro- Hongrois) se trouve dans un état insufflsamm eut

prospère. Que cela est fâcheux! et Ton voudrait n'y point croire. Mais il faut bien reconnaître que deux ou trois déconfitures discrètes, et d'ailleurs fort honorables, réelles tout de même, semblent donner raison aux personnes mal intentionnées ; les journaux du Tyrol racontent que les actionnaires vont se réunir en conseil à reflfët d'élire un nouveau directeur. Or, si, vous étiez, — ce que j'hésite à vous souhaiter, — ce conseil d'actionnaires, la plus simple jugeotte vous obligerait aux réflexions suivantes : « Eh ! eh ? prenons garde. Sur une scène qui, en des temps anciens, eut ses heures de belle fortune, on a, ces dernières années, représenté les plus excellents mélodrames des plus célèbres maîtres du genre, vieux pu jeunes, défunts oubien portants; et, malgré les efforts de successifs directeurs, intelligents, expérimentés, actifs, honnêtes, ;enfln tout ce qu'il y a de mieux en fait de directeurs, nous en serions réduits à dîner dans les restaurants à vingt-deux sous, si nos ressources personnelles ne nous permettaient des repas plus confortables. En un mot, tout tend à prouver que le genre dramatique, jadis triomphant et lucratif, a cessé définitivement de plaire, non seulement aux lettrés et aux gens du monde, mais aussi au grand public populaire que Ton y croyait si attaché. On ne remplit plus la salle, même par le subterfuge des billets à demi-droit! Nous allons donc choisir un directeur résolu à marcher dans des voies nouvelles et lui donner paission de chercher, de trouver, de jouer des pièces, non pas plus littéraires (la littérature, nous nous en fichons comme d'une guigne, à Inspruck), mais un peu plus conformes au goût actuel des esprits. » Ce

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raisonnement, un enfant de huit ans, qui ne serait pas actionnaire, le ferait. Mais les actionnaires se garderont bien de le faire ! car une Loi èterneUe s'y oppose. Ils choisiront lé nouveau directeur parmi les directeurs anciens, ou parmi ceux qui leur ressemblent; celui-cî, intelligent, expérimenté, actif, honnête, montera les plus excellents mélodrames des plus célèbres maîtres du genre, vieux ou jeunes, défunts ou bien portants; et, naturellement, il y aura. Tan prochain, dans l'état du théâtre, cette seule différence, qu'il aura emçirè ! Mais, je ne sais pourquoi je vous parle, ici, de ces choses qui ne vous intéressent ni ne me regardent; chacun fait comme il veut; et ce sont les afl&ires, non de la critique parisienne, mais des syndicts tyroliens.

Si, — ce qu'à Dieu ne plaise ! — l'Ambigu de Paris se trouvait dans une situation analogue à celle de l'Ambigu dinspruck, ce n'est pas le Château de Grantier, d'Auguste Maquet, qui l'aiderait à en sortir. Rien de plus banal et de plus ennuyeux que ce noir drame; d'autant plus ennuyeux que, par quelque intention de, sublimité dans les sentiments et une certaine tenue de style, il nous refuse les moments de gaieté que nous offrent d'ordinaire, si libéralement, les spectacles de ce genre.

Notez bien qu'Auguste Maquet n'était point un auteur méprisable, encore qu'au temps des jeunesses romantiques il eût publié, sous le nom d'Augustus Mac-Keat, des vers désolamment ineptes. Pourtant, d'avoir voulu être un poète, il lui restait un certain mépris du patois mélodramatique ; et il avait, dans la romanesquerie, une heureuse facilité d'invention. Tel ou tel de ses drames offre

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des trouvailles jolies, amusantes, flères, et la belle humeur d'un esprit hasardeux ! Le voisinage de son esprit, le cousinage de son esprit, si vous voulez, avec le génie d'Alexandre Dumas, — ■ éblouisr sant soleil fantasque dont il était la lune parodique, — ne lui fut point inutile ; ses œuvres personnelles se souvinrent agréablement de celles où il avait collaboré; c'est être déjà un peu haut que de pouvoir se hausser par l'exemple des 'maîtres; brave naturellement, Auguste Maquek le devint davantage en servant des braves; et, dans une histoire impartiale du Drame en ce siècle, il mériterait d'être appelé : le Brosseur des Trois Mousquetaires.

Mais, dans le Château de Grantier, il dartagnanise bien maladroitement et bien lourdement.

Voici les faits :

Ruinées, la baronne de Grantier et ses deux flUes, Thérèse et la petite Benjamine, sont réduites à vendre leur château ancestral ; le commandant Morandal l'achète et le rend à la baronne. Héroïsme. D'ailleurs, il épouse Thérèse et part pour la guerre sans avoir été le mari de sa femme. Héroïsme encore. Cet homme sera héroïque tout le temps. C'est une affaire convenue. Héroïque, voilà. Et il serait subhme, s'il n'était bête; mais, bête, il l'est. Dès qu'il est parti, le colonel Marcelin Dumesnil, un fiancé qu'avait Thérèse de Grantier, fait un enfant à celle-ci. Cependant, quoique coupables, ils sont héroïques, eux aussi. L'héroïsme, c'est la manie de ce drame. Benjamine ne sera pas moins admirable que les autres. Quand Morandal, entre deux batailles, entend le vagissement adultérin d'un berceau, elle jure, au

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risque de perdre Pàmour et Testime de Raymond, son fiancé à elle, que c'est elle qui a accouché. Le commandant Morandal n'hésite pas à en être convaincu ; et, bientôt, devant le bastion miné de Philisbourg, il somme héroïquement Marcelin Dumesnil d'épouser l'héroïque jeune flUe. Le colonel, mis en un étrange embarras, et non moins héroïque, va se faire tuer sur le bastion à la place de Morandal. Personne n'étant mort, Morandal ne tarda pas à apprendre que ce n'est pas la petite qui a fait le petit et qu'il a été cocu avant la nuit de noces. Alors au moyen d'un papier qu'il a dans sa poche, — ah ! ça ne traîne pas, les formalités ! — il divorce d'avec Thérèse dont il omit naguère d'être le mari (c'est extraordinaire, comme les auteurs de mélodrames protègent la virginité des jeunes femmes, mêmes mariées!) et, toujours héroïque, il la laisse au colonel Marcelin Dumesnil, qui n'a pas pu mourir, le pauvre homme I Dénouement sublime, et stupide. A force d'exagération et de fait-exprès, à force de métier visible, la grandeur d'âme dégénère en bouflFonnerie. C'est la difiEérence entre Corneille et Pixérécourt.

Ce drame, à parler d'une façon générale, n'est pas très bien joué.

On me dit que Mme Lemercier, qui joue la baronne de Grantier sous des cheveux d'aïeule, dont les boucles imitent, au satin du corsage noir, des remuements de rats blancs, vient de province ; elle y retournera et y sera fort applaudie. Mlle Musset, paysanne bretonne, ne manque pas de naïveté amusante. Il est fâcheux pour Mlle Sainte-Croix qu'on ait un peu trop parlé, dans les « Courriers des Théâtres » de son prochain début;

sans ces réclames, elle aurait passé inaperçue ; elle y eût trouvé avantage. Même Mlle Dauphin^ -^ Benjamine, — n'a point tenu les espérances que nous avions conçues d'elle, le soir d'un drame récent. Oui, il y a quelque élégance en cette jeune femme ; la ligne des agenouillements dans les étoffes de soie se creuse, à la taille, agréablement, pour bien onduler en la longue désolation de la traîne ; mais que de métier, Mademoiselle ! et comme il vous va falloir oublier tout ce que vous croyez savoir. Il est vrai que le rôle est inepte. Nous attendrons, pour vous être définitivement élogieux ou sévéré. Quelqu'un a été infiniment comique, c'est M. de Kock dans le rôle sérieux d'un général. Il a eu, haut comme un obélisque, les doigts au front, le genou pointu en avant, des attitudes qui furent le seul agrément de cette morne soirée. M. Gémîer, artiste de valeur, me semble avoir tort de consentir à trop de grimace facile, et il a toujours, souvenir du Théâtre-Libre, ce tremblement des mains qu'Antoine inventa d'après M. Got. Soldat breton, M. Vallières a fait une imitation assez réussie de Polin, le pioupiou de la Scala. M. Decori lui-même, que j'ai été si heureux de louer à l'occasion de tant d'autres rôles, n'a été que très convenable dans le personnage de Marcelin Dumesnil ; sans doute ce jeune artiste, doué d'une originalité vraie, ignore encore l'art de se soumettre aux rôles qui ne concordent pas à son tempérament personnel. Mais il faut louanger, sans restrictidn, M. Chelles. A force de cordialité, de simplicité, il a failli nous faire prendre deux ou trois fois au sérieux les héroïsmes bouffons du commandant Morandal. 11 articule admirable

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ment, sans hausser la voix; il sait établir et maintenir de belles attitudes ; il est tendre, fier, émouvant ; il rappelle toujours le Jbeau comédien tragique qu'il fut ^ qu'U a le droit de redevenir.

Cependant, voilà où en est, au commencement de la saison, notre seul vrai théâtre de mélodrame, qui pourrait jouer, en attendant des œuvres nouvelles, Angelo, tyran de Padoucy le plus beau des mélodrames.

H. Paul Burani

LES ÉTOILES DE PARIS Pièce en cinq actes et douze tableaax

Théâtre de la République (17 septembre).

Le public a ri, je suis désarmé. Après un imbroglio dont il me reste le souvenir que Terapereiîr Napoléon se fait passer pour Champignol à la caserne de la Pépinière, bu, — je ne sais pas au juste, — que Champignol se fait passer pour Napoléon à la cour de l'impératrice Marie-Louise, la bonne vieille Revue, ressuscitée des immémoriaux Délassements-Comiques, de l'antique Beaumarchais, et même de Bobino (la claque, ce soir, devait être dirigée par le nommé Mathusalem), a chanté ses rondeaux, fait gigoter ses petites femmes, et multiplié avec une pi^odigalité d'averse les calembours de son compère. Eh ! où est le mal, puisqu'on a ri. Même la scène dans la salle — il y a tant de comédiens mêlés aux spec-

tateurs que, demain, il y aura moins de spectateurs que de comédiens — a soulevé d'inextinguibles éclats de rire. A la bonne heure! laites de l'argent, courageux petit théâtre de là-bas ! et que M. Paul Burani retrouve l'antique heure de triomphe où les Pompiers de Nanterre lui valurent une célébrité au moins égale à celle des rosières du même pays. A vrai dire, le seul intérêt de la soirée, c'était l'apparition, — la réapparition

gour mieux dire, ■— sur un théâtre, d'Eugénie uffet, de cette extraordinaire femme, qui a beaucoup de talent et qui en aurait bien eu davantage si elle n'avait pas voulu en avoir trop. Mais, pour elle, il s'agit bien, maintenant, d'avoir du talent, ou de n'en avoir pas ! La voici partie, avec l'emportement d'une très belle hystérie, vers la sublime chimère de la charité, de la charité quotidienne, delà charité à tout prix. Elle a chanté dans les cours de Belleville, elle chanterait sur les glaciers de Suisse, si le Mont-Blanc pouvait lui jeter deux sous. Et cette folie, devenue sincère, va peut-être devenir auguste. Beaucoup d'héroïsmes ont commencé par un défi jeté, sans songer presque à la parole qu'on proférait. En tout cas, de pauvres gens, grâce à Niiii Buffet, sont moins pauvres. Savons-nous, d'ailleurs, quel avenir est réservé à cette remuante, encombrante et intéressante femme ? Qu'une révolution éclate; eUe enfourchera peut-être, parmi les cris, les tambourinades et les Marseillaises^ le cheval blanc de Théroigne de Méricourt.

176 l'art ar théâtre

H. Paul Hervieu

LES TENAILLES Pièce en trois actes

Comédie-Française (28 septembre).

Un théâtre nouveau! voilà* qui est bientôt dit. Quelle aventure, quel caractère, quel ridicule, quelle vertu, quel vice, quel crime, quelle passion, quelle pensée, quelle rêverie aussi, ne fut déjà pièce, un millier de fois? Même la prétention de mettre sur la scène la vie telle qu'elle est s'affirme en les plus antiques préfaces ; et, d'autre part, tout auteur dramatique à l'esprit un peu élevé espéra que, de son affabulation particulière, se dégagerait et rayonnerait quelque vaste idée générale. Donc, ni le théâtre naturaliste, que M. Antoine servit par l'audace de plusieurs curieuses tentatives et desservit par l'impertinence grossière de plusieurs excès, ni le théâtre symboliste, que mit en honneur, grâce à M. Lugné-Poé, la révélation de deux ou trois chefs-d'œuvre étrangers, et que risque de discréditer l'abus de l'internationalisme, ne nous ont rien offert en effet de vraiment, d'intimement neuf. A bien considérer les choses, s'ils diffèrent de l'art théâtral de naguère ou d'autrefois, c'est seulement par l'actualité de la manière, par la mode du langage, c'est-à-dire, précisément, par ces extériorités de l'œuvre, qui, momentanées, se déprécient dès que ce n'est plus leur moment, et seront, demain, comme si elles n'avaient jamais été. Hélas ! l'esprit des mortels

a bientôt fait le tour de lui-même ! La jolie leçon pour l'ambition humaine, infatuée de Tespoir de créer encore, que le nom de Renouveau donné à l'annuel commencement de la nature I Je pense qu'il serait sage de ne pas s'efforcer vers l'irréalisable chimère d'un art jusqu'à ce jour inconnu; et le temps qu'on use à s'imaginer qu'on invente des systèmes jamais inventés, qu'on crée des écoles sans exemple, serait bien mieux employé à réaliser, de n'importe quelle façon, vieille ou récente, — oh I ça revient au même I — tout le talent ou tout le génie qu'on peut avoir, à déve- ' lopper, sans parti pris, selon sa pente naturelle, sa personnalité,- — seul moyen de donner l'illusion, sinon du nouveau, du rare.

Cependant, pas nouvelle, — vieille comme Thespis ! — mais très noble, une tendance commune à tous les jeunes esprits, et à laquelle, semble-t-il, va s'accorder le public, originalise sensiblement les meilleures d'entre les pièces d'à présent. Je veux dire le besoin de la simplicité, le renoncement aux complications qui, jadis, parurent ingénieuses, aux préparations sournoises, aux petites adresses, aux menues pialices, en un mot, aux Ficelles, gloire de l'homme de théâtre ! Est-ce à dire qu'une pièce, qu'elle veuille ressembler à la Vie ou qu'elle prétende s'égaler à l'Idéal, doive se disperser au hasard, sans règle? Pas le moins du monde. Même la plus vraie ou la plus fantaisiste comédie, ne saurait être belle si elle n'obéit à un plan volontairement conçu, rigoureusement obéi. Pas de chef-d'œuvre sans ordre. Mais c'est par l'éternelle logique, vivante en tout haut esprit, qu'il sied d'établir cet ordre, non par de surannés et conventionnels procédés ;

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et il faut user, non de métier, mais d'art. Voici le moment proche où, même très célèbre et tena pour très sincère, un critique de qui Tinfluence fut grande en perdrait la majeure partie, si, d'un esprit hostile, à Tactuel eflfort dramatique, plus pur, plus haut, plus large, sensible même dans les œuvres où il avorte, il s'obstinait à préférer les amusements niais de l'imbroglio, la drôlerie du tour-de-main, les surprises du truc, enfin toute cetle prestidigitation théâtrale, désormais à la portée de tout le monde, dont, bientôt, s'extasieront, seules, la routine entêtée de quelques directeurs de théâtres et la sénile expérience des très anciens chefs de claque.

M. Paul Hervieu nous offre un bel exemple de drame simple. Nul artifice. Point de ruse, point de détour. C'est le déroulement net, égal, d'une voie droite ; et, de tous les. points de l'action, très claire, transparaît la très claire et très haute pensée.

Les Tenailles, au sens général, ce sont les lois de la société moderne ; dans la pièce qui vient de remporter à la Comédie-Française, un très éclatant et très légitime succès, ce sont, particulièrement, la loi, pas assez large, sur le Divorce, et celle, trop stricte, sur la Paternité.

Enthousiaste, ardente, toute faite d'emportement vers l'idéale beauté et vers le réel amour, chimérique et passionnée, Irène a été mariée, par l'accord des familles, la convenance des rangs et de la fortune, à Robert Fergan, honnête homme, ni très intelligent ni .sot, point méchant, bon peut-être, à peu près pareil à tout le monde, i:ésolu à ses devoirs, infatué de ses droits. Tandis que la sœur aînée d'Irène, qui a épousé M. Valen-

l'art au théatrk 179

ton, pareil, lui atissî, aux gens qui pas8ent,se résigne, douce femme point romanesque, à la banalité, à l'ennui, supportable en somme, d'une union où l'on ne se détesté point, Mme Fergan se débat, halète, trépigne dans la gêne d'un hymen san^ amour . L'homme de qui elle attendait le bonheur, de qui elle avait le droit de l'attendre, né lui m fait connaître que les étreintes sans charme, et les obligations du foyer. Nul élan de coeur ni d'esprit vers elle qui s'élançait toute ! Et, l'heure venue de la jeunesse bientôt finissante, l'heure où les regrets d'avoir, longtemps déjà, si peu vécu, peuvent précipiter la femme vers tous les excès de l'espoîr, elle se révolte enfin, malgré les conseils calmants de sa modérée et bénigne soeur. Alorâ apparaît, après de longs et aventureux voyages, Michel Davernîer, qui, autrefois, tout jeune, aima Irène, toute jeune; il est beau, d'un charme triste de malade; et il ressemblée un rêve, parce qu'il vient de loin. L'aima-t-elle autrefois? Elle se souvient qu'il inventait des jeux singuliers, un peu brutaux, qui la faisaient pleurer; et, à présent, elle l*adore.

Ce premier acte, malgré la noblesse on la subtilité des pensées, malgré les exquises trouvailles du dialogue, de l'harmonie continue du langage, n'a pas produit tout l'effet souhaitable. Peut-être, d'nn esprit aussi hardi que celui de M. Paul Hervieu, attendait-on, tout d'abord, quelque chose de plus saisissant. Moi-même, j'étais surpris de ce déjà connu, de cet accoutumé. Puis les personnages ne semblaient pas assez personnalisés. Types à tel point généraux qu'ils n'étaient pas des caractères

Mais, d'un bout à Fautre, le second acte est

iSO l'art au THEATRE

admirable. Après la scène, d'une si pure et si délicieuse tendresse, où Mme Fergan, résolue au divorce, donne à Michel Davernier l'espoir d'un avenir qui les unira l'un à l'autre, pour toujours, s'engage la poignante lutte entre la femme qui réclame sa liberté et le mari qui la lui refuse. Elle croyait qu'il lui suffirait de dire : « Je ne vous aime pas, je ne vous ai jamais aimé », pour reconquérir l'indépendance, le droit au bonheur : elle avait compté sans la Tenaille l La Loi, incarnée dans l'époux qui veut maintenir la règle conjugale, ne l'autorise pas à vivre. Elle s'emporte jusqu'à l'injure, elle n'obtient' rien. Et qu'elle fasse ce qu'elle voudra ! qu'elle ose des insultes publiques, qu'elle se hasarde jusqu'à des scandales ! cela ne servira de rien. M. Fargan la tiçnt, ne veut pas la lâcher, la gardera, selon son droit. La Tenaille serre bien. Le succès de cette scèïie a été considérable.

Entre le deuxième acte et le troisième acte, dix ans se sont passés. Je sais bien que, étan);. donnée la pensée que voulait dramatiser M. Paul Hervieu, ce long espace de temps était indispensable. Tout de même, cela est fâcheux, d'autant plus que quelques heures à peine séparent les deux premiers actes; et il y a là une disproportion un peu choquante.

Mais, que la pièce s'achève avec une logique et magnifique cruauté ! Mme Fergan a vieilli. Son âme semble calmée. Gomme sa sœur aînée, elle paraît résignée à la banalité, en somme supportable, de la vie ; elle a, d'ailleurs, cette consolation délicieuse, son fils I et M. Fergan s'est fait plus affable, presque tendre, à cause de cet enfant. Mais, de cet enfant même, renaîtra le

.SBo»'«»-.a

drame. Il, est de santé chétîve; sa mère, inquiète, le veut garder auprès d'elle ; le mari ne l'entend pas ainsi; il l'enverra au collège, malgré la volonté d'Irène, selon le droit que la loi lui confère, La Tenaille encore ! cette fois. Mais, Mme Fergan ne s'en laissera pas étreindre. Il s'agit de la vie de son fils ! Et plutôt que d'en être séparée elle crie, affolée, qu'il n'est qu'à elle ! C'est vrai : elle Ta eu de Michel Davernier, mort après quelques mois de coupable bonheur. Alors, pantelant de rage, le mari veut chasser l'adultère et le bâtard. Mais il n'en a pas le droit. Mme Fergan prétend maintenir à l'enfant le rang, le nom, la fortune que lui assure le légitime mariage. Et, maintenant, la règle sociale est pour elle. La Tenaille a changé de main, mais comme elle serre encore, terriblement! C'est le cœur de l'homme qu'elle mord, après avoir mordu le cœur de la femme. Celui qui a fait souffrir par l'implacable loi souffre par la loi implacable, et c'est une immense pitié qui nous prend pour ces deux êtres, point coupables tant ils sont malheureux, à jamais déchirés par les atroces Tenailles.

Ce très beau, très délicat et très puissant ouvrage, qui place M. Paul Hervieu au premier rang des jeunes auteurs dramatiques, a été remarquablement interprété.

Il est peut-être fâcheux qu'on ait choisi M. Le Bargy pour représenter l'amant malade et mystérieux, l'idéal qui vient de loin. Sa parole brève, son geste vif et un peu court, tout son talent fait de volonté et de précision, d'intelligence et non de passion, s'accordent mal à l'emphase presque romantique du personnage, à ses élans de tendresse. Mais que Mlle Brahdès, encore qu'un peu

monotone dans l'emportement, a été passionnée, belle, poignante ! Et, à côté de M. Laugiet, adroit comédiien, et de Mme Pierson, tout aimable comme son aimable rôle, M. Doflos, d'an jeu si simple et si sûr, d'une si parfaite ressemblance à la vie dans les deux premiers actes, atteint, dans le dernier, à l'extrême du tragique.

M. Henri Bernard

LES TROIS SAISONS Comédie en un acte, en vers.

H. Adolphe Tlulasso

LA VIE Pièce en trois actes, en prose.

I%éatre National de VQdion (30 s^tembre).

La soirée de réouverture, à TOdéon, a été pénible ; nous hésitons à croire que MM. Mark et Desbeaux n'avaient point dans leurs cartons des pièces un peu plus supportables que celles dont, ce soir, nous avons été les victimes.

Il sied d'être indulgent pour M. Henri Bernard, poète aimable. Il est bien évident qu'il n'a pas ambitionné d'étonner le monde moderne par sa petite piécette en trois actes, que le public a courtoisement applaudie. Un Berquîn, éduqué sur le Parnasse, et point ennemi, par instants, d'une facétie un peu vive, eût suffl â concevoir pour le Guignol des Champs-Elysées, — J'entends^ si vous voulez

ceux où se promènent les Demi-Dienx, — ce scénario qui tend à nous prouver qu'il faut, si l'on veut plaire aux dames, leur être sentimental quand, toutes jeunes, elles sont ingénues, activement amoureux, quand elles le sont moins, et tendrement vieillissants (hélas I c'est la seule ressource) ! lorsqu'elles sont vieilles elles-mêmes. J'avoue que je m'en doutais un peu; et je reste bien ébaM devant la candeur de cette invention. D'ailleurs, que M. Henri Bernard ne se décourage point. Il y a environ trente ans, l'un des plus illustres poètes de l'époque actuelle, se laissa tomber, devant moi, dans son fauteuil, un peu las de quelque poème qui n'était pas bien venu, et bâilla : « Non, non, vraiment, ce que je manque dlmagination I » Depuis, il a écrit soixante mille vers, quatre drames, dix romans, deux cents chroniques, œuvres où vit et toujours revit une invention jamais fatiguée, et qui ne se fatiguera jamais, puisqu'elle remplit, à s'épanouir, le devoir des pommiers à produire des pommes ! Donc, monsieur Henri Bernard, — on me dit que vous êtes très jeune, — ne vous découragez point.

Votre puéril moment ne prouve rien du tout contre l'avenir possible. Il n'y a qu'à persévérer dans la voie que l'on a choisie, pour aboutir à de très aimables et très élégantes réalisations artistiques. Hélas! que je suis cruel pour les jeunes hommes qui font des vers I Comme il me serait facile et agréable de leur être banalement indulgent 1 Mais c'est si affreux, les fausses vocations, déçues ; et quels reproches n'aurait pas Je droit de m'adresser, — reproches auxquels je ne saurais quoi répondre, — le jeune poète à qui, sans croire d'une entière foi à son talent, ou. actuel ou

futur, j'aurais conseillé l'obstination vers la déception inévitable ! Il va sans dire que ces paroles ne s'appliquent point à M. Henri Bernard. Outre qu'on a eu quelque plaisir, en ce classique Odéon, à revoir Colombine, Pierrot, Arlequin, — jolie poupée, jolis pantins, joujoux de l'éternelle puérilité humaine, — les vers de M. Henri Bernard témoignent d'une inspiration facile, qui, parfois, a charmé; un peu trop facile même; vieux poète, je conseille à l'auteur des Trois Saisons de serrer un peu. son langage ; il lui arrive d'exprimer en plusieurs vers ce qu'il aurait pu dire en un seul hémistiche, — sans que le style gagne rien en couleur, en brio, en pittoresque, de ce qu'il perd en précision et de rapidité... Que voilà de vaines objections I la jeunesse est si charmante qu'elle triomphe, même vaincue, et malgré l'insipidité de la pièce de M. Henri Bernard, on en a aimé, çà et là, le joli et tendre enfantillage.

Mais M. Adolphe Thalasso apparaît sans excuse. Il a publié des vers, il a fait jouer des pièces. Même sa comédie, VArty avait obtenu et mérité un certain succès à la Comédie-Parisienne ; enfin, ce n'est point un débutant que Tinexpérience abuse I On se demande comment il a pu croire qu'un banal adultère, parmi des soucis de fabrique et d'atelier, surveillé, surpris, détesté, toléré, réprimé, pardonné, accepté enfin par une mère austère jusqu'au ridicule, puis consentante jusqu'à la complicité, pourrait susciter, parmi le public, pourtant très sympathique, autre chose que le dégoût, si on le prenait au sérieux, ou, dans le cas contraire, que le rire. On a choisi le parti le plus aimable.

Quant aux jeunes artistes, interprètes des deux

pièces, il serait injuste de les juger en de tels rôles ; et TOdèon nous doit de meilleures soirées.

Hennequin, Mortier, M. de Saint-Albin

LE TRAIN DE PLAISIR Vaudeville en quatre actes

Théâtre du Palais-Royal (1" octobre).

On a cru que je mettais quelque ironie à proclamer mon goût pour le vaudeville et Topérette. Point du tout ! Il est tout à fait sincère ; et, justement, parce que je suis, par tempérament et par habitude, obligé à me tourmenter, durant presque toutes les heures, de littérature et d'art hautain, j'éprouve, de ce long et rude eflFort, une délicieuse détente à des pièces d'où l'art et la littérature sont totalement absents. Le théâtre vraiment pénible c'est le théâtre un peu Uttéraire, et pas assez, qui oblige à des attentions sans récompense suffisante. Au contraire, la simple drôlerie, sans prétention aucune, qui ne soulève aucune question grave, qui ne demande qu'à nous faire rire d'un rire oublié dès la dernière marche de l'escalier, offre à l'esprit l'occasion d'un divertissement reposant, que ne trouble aucune arrière-pensée. Je sais le plus grand gré aux gens de belle humeur qui, par des imaginations futiles et des imbroglios bouffons, offrent au public une trêve de joie parmi la vie, sont, pour les poètes, l'occasion souriante d'un momentané renoncement aux amères chimères, permettent aux critiques l'oubli de leur morose de-

voir. Et c'est de la meilleure foi du monde qbe je m'amuse des facéties théâtrales, surtout quand elles sont aussi plaisantes, aussi folles, aussi excessives que celle de ce soir. Après deux actes un peu languissants — hélas ! pourquoi les vaudevillistes se croient-ils obligés à des mi-vraisemblances qui exigent des expositions, des préparations toujours lentes, si inutiles, et pourquoi ne sont-ils pas drôles, tout à. coup, tout de suite, sans y mettre tant de façon ? — Le Train de plaisir a retrouvé son succès de jadis, dès l'extravagante et amusante scène de l'interrogatoire où un fantasque commissaire de police — l'un des meilleurs rôles de M. Milher, ce volontaire et laborieux farceur, — tente d'obliger à l'innocence d'honnêtes bourgeois, crus brigands, comme on disait autrefois, et qui, décavés par la roulette de Monte-Carlo, se sont faits domestiques au restaurant de Roquebrune. Et tout le monde se tordait, et je me suis tordu comme tout le monde. Il faut dire que M. Mangé, artiste très intelligent et très remuant, qui, enfin, s'est fait une originalité de beaucoup d'imitations mêlées, a déployé une très verveuse bonhomie ; que Mlle Doriel est une ingénue fort èmoustillante par sa simplesse même ; que Mme Franck- Mel est une Mathilde, moins magistrale, mais fort comique, et que la seule présence de Mme Lavigne, avec ses gestes cassés et sa voix de clarinette fêlée, sautant tout à coup aux notes extrêmes, suffit à procurer les crises de la plus extrême joie ! Voilà une reprise qui ne manquera pas de remplir, quelques soirs au moins, la jolie salle du Palais-Royal, cette Comédie-Française du vaudeville ; et tout est bien puisqu'on a ri.

L'AKT au THEATRE 187

E. Dubreail, Hum bert et H. Burani, F. Bernicat

et H. André Messager

FRANÇOIS LES BAS BLEUS Opéra-comique en trois actes; reprise.

Théâtre des Folies-Dramatiques^ MM. Gascogne et Dehène

TOUS CRIMINELS Folie-yaudeville en quatre actes.

Théâtre Déjazet»

Ouverture de Flnstitut Dramatique et lyrique {4 octobre).

Deux répétitions générales en une journée, et deux premières en un soir ! Voilà qui est bien. Tâchons de nous débrouiller.

Il n*est pas de plus exquis ni de plus parfait musicien que M. Aiidré Messager, Il a Tinspiration fraîche, heureuse, abondante, et la science profonde, subtile, sûre. Si, dans la Basoche^ ouvrage fort agréable d'ailleurs, il se montra, — gageons que ce ne fut pas de sa faute ! — un peu trop 4c opéra-comique » il a fait de mon Iso- Une la plus jolie, la plus tendre, la plus féerique, la plus ailée des fantaisies I mes propres vers me paraissaient charmants (pourtant si médiocres) quand sa musique les chantait ; et, dans Madame Chrisanthème, il a réalisé, exemple que nul n'a osé suivre, la véritable Comédie Musicale. Quelles délicates ou hautaines œuvres

ne nous donnerait-il pas si un théâtre digne de lui lui était ouvert ! Ah I bien ouiche. Il est obligé de s'aller faire chanter à Vienne ; Paris ne l'admettant que dans l'opérette, où d'ailleurs il excelle, — espèce de rossignol qui sait pépier comme les pierrots.

La reprise de François les Bas-Bleus^ ce soir, a été un très grand et très unanime succès, encore que la pièce — vous vous la rappelez, n'estce pas ? — ait paru quelque peu surannée (déjà !) en sa forme d'opérette aspirant à l'opéra comique, qu'elle abonde en plaisanteries dont l'ancienneté étonne, et que, çà et là, y éclatent des vers d'une parfaite platitude. Mais le moyen de ne pas être réjoui, charmé, ou ému par tant de mélodies joyeuses, délicates ou si tendres ; et à chaque instant, d'adorables trouvailles orchestrales témoignent d'une ingéniosité rare et d'un art achevé.

L'interprétation n'a point nui au succès. Peutêtre quelques petits rôles ne sont-ils pas aussi bien tenus qu'on le pourrait désirer. Mais on s'est plu à la bonhomie vieillotte, souvent très fine, de M. Hittemans ; à la belle humeur, — elle n'a pas que l'humeur de belle, — de Mme Jane Evans ; a la sveltesse garçonnière de Mme Dulaurens ; surtout on a été ravi par l'élégante gracilité de Mlle Pernyn, qui dirige adroitement une voix presque toujours juste, parfois un peu fléchissante, fort jolie tout de même ; et M. Périer a vraiment mérité les applaudissements enthousiastes qui lui ont fait fête. Certes, il faudra qu'il se défie de je ne sais quoi de triste, de morne même, dont il monotonise son accent, son jeu, l'expression de sa physionomie. Seul reproche. La voix

est nette, claire, souple, tendre, et, quand il le faut, suffisamment chaleureuse ; il articule bien, joue avec distinction ; deux ou trois fois il a eu de beaux emportements sincères. Voilà, pour ce jeune artiste, une fort belle soirée ; et François ' les Bas-Bleus tiendra longtemps, je pense, Tafflche des Folies-Dramatiques.

^ To\is criminels^ au théâtre Déjazet, a-t-il eu une aussi heureuse fortune ? je ne saurais le dire, n'ayant vu que la répétition générale. Mais que ce vaudeville ait réussi, et, durant beaucoup de semaines, fasse plus que le maximum, je le souhaite avec ftireur l

Oui, tous criminels, ou accusés, ce qui revient au même; accusés de quoi? d'espionnage, — d'avoir surpris le plan des fortifications du lac de Genève l Or, la justice helvétique n'est pas une justice pour rire 1 Elle met en prison un lieutenant de chasseurs, un capitaine d'infanterie, un commandant de dragons; du moins, je suppose ces grades et ces armes, je n'en suis pas sûr, les trois militaires étant presque toujours en habits civils quand ils ne sont pas en manches de chemise, et je n'ai guère vu que des pantalons d'uniformes ; (à ce propos, pourquoi la pièce n'est-elle pas intitulée un « Brelan de culottes », ce qui eût été fort galant?). La Thémis suisse emprisonne aussi une jeune fille infiniment chaste, une demoiselle beaucoup moins pure, des bourgeois de Montmartre, des piflerari de Naples, des enfants de l'Auvergne (j'en oublie l je frémis à l'idée que j'en oublie I) ; et tout ce monde, avec les gens de la noce (le geôlier en chef marie sa fille) estcofirè, par les gendarmes? pas du tout, par un autre prisonnier, qui passe pour un juge

d'instruction, et qui, n'étant autre chose qu'an compositeur de musique, fait de tous les accusés des joueurs d'instruments (il y a le prisonniertrombone, le prisonnier-clarinette, le prisonniertriangle, le prisonnier-grosse caisse, le prisonnier-chapeau-chinois), afin de faire exécuter son opéra ! Mais, après tant de musique (car, tandis que les acteurs feignent de jouer sur la scène, les vrais musiciens, dans l'orchestre, jouent pour de vrai, hélas I), après tant de musique et de farandoles, d'imlDroglios et d'extravagances, tout s'arrange, comme vous pensez bien; les criminels sont innocents, et, naturellement, il y a autant de mariages qu'il y a eu de couples amoureux.

Tout cela est excessif, bruyant, hurlant, exubérant, parfois exaspérant, mais pas trop ennuyeux, même à la longue; et il est probable qu'elle a réussi, cette folie, jouée fort agréablement par les beaux yeux de M"* Jeanne Dreuil, la toute belle grâce de M"* Léa Lambert et de quelques autres jeunes personnes, et fort gaiement par une troupe de comiques, un peu province, mais très vaillante, et qui a du talent, à force de bonne volonté.

Mais je n'ai pas encore le droit de clore cet article.

Avant-hier, là-bas, là-bas, tout au bout du passage de FOpéra, au second étage, dans un théâtre qui fut la salle Beethoven, puis vit des escamoteurs, des spirites, et les fantoches de Thomas Holden, de jeunes demoiselles et de jeunes messieurs, qui, non moins en bois que leurs prédécesseurs immédiats, se destinent, me dit-on, à être des élèves, ont joué un dialogue de Gyp (Gyp a fait meilleur, esprit joli, fi'émissant.

futile, libellule parisienae si souvent touchant juste tout en sq posant à peine), Papillons, de Mme Louise Rousseau, romance à deux personnages, niaise jusqu'à l'invraisemblance, et No& petits enfantSy une comédie où Mme. Louise Rousseau, — oui, la même, — a jugé à propos de banaliser jusqu'au plus bas médiocre, et de prosaïser déplorablement l'admirable GrandCMère, de Victor Hugo. Mais la soirée avait commencé par un prologue d'ouverture de M. Georges Docquois, très leste, très preste, très spirituellement rimé, et fort bien dit par une admirable personne, Mlle Legendre, aussi peu vêtue que possible et trop vêtue encore l D'ailleurs, elle dit avec justesse^ et elle joue agréablement. Le moyen de ne pas faire de beaux gestes avec de pareils bras?

H. Gftorges Letèvre

lE FAUNE Pastorale en ua acte, en vers.

Comédie-Française (8 octobre).

Derechef, la Comédie-Française s'emporte aux plus téméraires excès. Il n'y a pas à dire, sous ses festons de rimes etses astragales de métaphores, la petite pastorale que nous venons d'entendre est une pièce tout à fait terrible, bien faite pour déconcerter la morale coutumière ; et, à regarder les choses d'un peu près, l'œuvrette de M.Geor* ges Lefèvre, — ce que conseille le Faune, c'est ceque veut. Irène Fergan, — n'est pas moins subversive que Tœuvre de M. Paul Etervîeu.

Affabulation peu compliquée.

En quelque vallée de TAttique, où s'érige le temple de Zeus aux trois yeux, la bergère Amaryllis adore le berger Daphnis, dont elle est adorée. Car, à moins que l'on n'y aime, que faire en des sentiers d'herbes et de roses frôlées de brumes qui sont les blanches traînes peut-être des robes des Immortelles, et à Torée des bois, où se pâme de joie la mousse sous le léger pied dansant des Hamadryades échevelées comme des arbres d'or dans le vent ?

Quant à blâmer M. Lefèvre de s'attarder à des mythologies, je m'en garderai bien. Encore que Théodore de Banville et, après lui, Albert Glatigny, aient fait, sur de tels thèmes, — non sans y ajouter, d'ailleurs, amusant ragoût moderne, un peu du parisianisme de Henri Heine, — de délicieux chefs-d'œuvre auxquels on serait tenté de s'en vouloir tenir, un poète a toujours le droit de suivre les nymphes forestières et d'écouter ce que chuchotent, de l'autre côté du rideau d'arbres, les naïades mi-nues, un pied dans le gazon mouillé de la source. Sainte-Beuve a bien raison :

Paganisme immortel, es-tu mort ? On le dit ; V Mais Pan tout bas s'en moque et la Sirène en rit.

Cependant, le prêtre Damœtas, qui convoite Amaryllis, s'est avisé, pour la ravir à Daphnis et pour la posséder, de se faire ordonner par Zeus d'épouser la bergère. Le moyen de résister à la volonté du maître des dieux ? Désespérés d'être désunis, les deux amants ne songent môme pas à la révolte, et le seul espoir de leur résignation, c'est d'être, plus tard, après la mort, dans l'éternel et infini azur, deux astres voisins échan-

géant d'amoureux rayons. Mais le Faune., excellent homme, quoique assez mauvais diable, — un peu cousin du Faune de Sur la lisière d'un boiSj — survient à propos ; il révèle à Daphnis et à Amaryllis la supercherie de Damœtas ; Zeus, dont le sourcil a la forme de Tôclair, n'a rien ordonné du tout I Et, sans attendre d'être astres, le tendre couple heureux fera tout à l'heure les plus délicieux échanges.

Ni l'ingéniosité d'une telle invention, qui ne va pas jusqu'au prodige, ni même la correcte et harmonieuse élégance des vers, qui a réjoui mon cœur de vieux Parnassien, mais où j'aurais souhaité quelque surprise de personnalité plus mar^ quée, ne suffiraient à légitimer le vif succès qu'a. ' obtenu la pastorale de M. Georges Lefévre. Un symbole, comme on dit, se dégage de cette piécette, passablement hautain : ce Faune n'est pas un vulgaire chèvre-pieds, il est la Nature ellemême qui proclame l'absolue et libre omnipotence de l'amour, bafoue les dieux ou les nie s'ils s'opposent au nécessaire accomplissement du Baiser, droit et devoir à la fois, et ordonne, défendu ou non, le bonheur aux créatures. Le Sylvain de M. Lefèvre est encore plus téméraire que la Mondaine de M. Paul Hervieu ; car elle ne conteste que le droit social à opprimer lescœurp, tandis que, lui, ce sont les Tenailles de la religion elle-même qu'il brise, pour délivrer l'amour. Voilà une conception qui ne manque pas de grandeur, et qui aurait produit encore plus d'effet, si le Faune de M. Lefèvre n'évoquait, — voisinage redoutable, écrasante analogie, — le prodigieux Satyre de Victor Hugo, dressant devant les éphémères dieux le défi revendicateur de l'éternelle et universelle Vie.

19 i l'art au THEATRE

En général, les artistes de la Comédie-Française m'ont paru prendre un peu trop au tragique la fantaisie d'im agréable et savant poète, qui sait son métier au point qu'on lui doit souhaiter plutôt d'oublier que d'apprendre; ce siècle finissant est une espèce de roquentin raffolant des talents ingénus et des inspirations pucelles.

Beau, d'ailleurs, comme un jeune dieu, M. Albert Lambert fils ressemble bien plus à quelque héroïque prince déclama leur qu'à un tendre et naïf berger ; mais il faut le féliciter du soin que, désormais, il parait mettre à retarder la galopade des syllabes vers la rime, à scander plus posément le rhythme de l'alexandrin. Que Mlle Reichenberg a donc été grave, élégiaque, presque imposante I Ce n'était pas une petite bergerette éprise, c'était Esther ou Junie ; je pense qu'elle eût mieux servi l'auteur en ne solennisant point les subtiles joliesses et les savantes minauderies de son incomparable et spirituelle innocence. M. Laugier ne pouvait être que médiocre en un médiocre rôle. Quant à M. Coquelin cadet, le Faune, en son amusant costume où revit le fantasque pittoresque des ballets du dix-huitième siècle, il a dit, avec une bonhomie vraiment farce, tous les morceaux folâtres de son rôle. Ah ! l'admirable bouffon I Et comme la drôlerie de sa voix et de sa face ordonne magistralement le rire ! Mais il excelle peu dans les emportements lyriques. L'ode n'est point son fait, ni l'épopée ; et le plus superbe des mirlitons sonnerait faux à vouloir clamer comme les clairons sublimes. .

t Amicet Bourgeois et Ferdinand Dugué

LES FUGITIFS Drame en cinq actes (reprise).

Théâtre du Châtelet.

H. Pierre Becourcelle

l'as de trèfle

Drame en cinq actes et huit tableaux (reprise).

Théâtre de V Ambigu.

M. Georges Bocquois

PARIS sur le. pont

Tréteau de Tabarin (12 octobre).

Considérez les affiches. Beaucoup d'entre elles — tout particulièrement celles des théâtres farces, — ressemblent à des épitaphes. Généralement, sur trois auteurs, il y en a deux- qui ne sont plus. Pour avoir des pièces, les Variétés s'adressent à l'Hadès, les BouflFes au Nibenheim, les Folies-Dramatiques au Dsigokf. L'acteur pourrait annoncer : « Le vaudeville que nous avons eu rhonneur de représenter devant vous, est des Mânes de MM. un tel et un tel » ; et si le public, en un délire d'enthousiasme (mais cela n'est pas à craindre), obligeait les vaudevillistes à paraître, il évoquerait des spectres ! C'est gai, et tout à fait profitable à l'avenir de Part dramatique. Mais les directeurs ont d'autres soucis; et à ceux qui leur reprochaient de ne pas jouer les jeunes, de ne jouer que les vieux, ils répondent en jouant •les morts I Passe encore quand il s'agit d'auteurs

qui trépassèrent en leur âge florissant, — pauvres et chers camarades, trop tôt disparus, de qui on applaudit les drôleries avec une envie d'en pleurer ; mais quelques directeurs s'adressent de préférence aux défunts, immémoriaux, qui furent des macrobites ! Si Mathusalem avait laissé des pièces, le Châtelet les reprendrait. Je sais bien la raison qu'ils en donnent : « Les nouveaux ne nous apportent rien qui vaille. » D'abord, je ne le crois pas, et même je le nie. Mais admettons qu'il en soit ainsi. A qui incomberait la responsabilité de la déplorable insuffisance de la production actuelle ? aux directeurs eux-mêmes. Par leur manie de ne recourir, naguère, qu'aux auteurs en vogue, ils écartèrent, découragèrent les jeunes vocations, qui, s'ils les avaient accueillies, leur seraient à présent, — réalisées par l'expérience, et enhardies par le succès, — une aide si puissante contre l'indifférence du public et la vengeresse faillite ! . Mais voilà de bien grosses questions à propos d'un vieux mélodrame repris ; j'aurai quelque meilleure occasion d'en traiter plus longuement. Au fond, les directeurs, pas méchants, ne songent à rien du tout.

Même je suis tout prêt à accorder que, lorsqu'ils se décident à jouer des morts, ils ne pensent pas le moins du monde aux concessions que sont naturellement enclines à faire, quant aux droits d'auteurs, des personnes qui n'ont plus besoin de se vêtir ni de se nourrir ; et, la vraie vérité, c'est qu'ils nous redonnent de vieilles pièces parce que, contemporains, quoique survivants, de ceux qui les écrivirent, ils ne se plsiisent en effet qu'à celles-là. C'est sincèrement, ingénu-* ment, qu'ils croient que le public continue d'ai-

I/ART au THEATRE 1^7

mer ce qu'ils aimèrent jadis, ce qu'ils aiment encore ! et, comme dit la . chanson :

On revient toujours A ses premiers fours.

Quant ^ux Fugitifs y B.\ec ses Indiens parlant le français, avec ses radeaux qui, ^prés avoir suivi le courant, le remontent pour l'effet final du tableau, avec ses mères éperdues, ses vierges pas assez violées, et ses jeunes garçons héroïques, c'est une accumulation si parfaitement niaise et stupide de toutes les vieilles sottises des plus vieux mélodrames, qu'on se sent pris vraiment, de quelque colère ^- encore que, commerçant, il ait le droit d'étaler les marchandises qu'il lui plaît de vendre — contre celui, ou contre ceux (car ils sont peut-être plusieurs !) qui osent défier à ce point la candeur enfin révoltée de la foule moderne, et que l'on plaint devoir réduits à cette déshonorantie gageure contre le bon sens, la vraisemblance, la passion vraie et le correct langage, beaucoup d'estimables artistes, et surtout Mme Tessandier, cette forte et noble tragique, en qui survit un peu de l'âme violente des Dorval !

Un peu moins coupable que le Châtelet, l'Ambigu remet à la scène VAs de Trèfle^ d'un auteur bien vivant, grâce à Dieu.

Mais si l'auteur vit, la pièce est morte.

Hélas ! quelle chose étrange et pénible 1 Gomment! voici un homme jeune, biendoué, et savant, m'assure-t-on, dans les choses de théâtre, ethardi, et de qui la robustesse intellectuelle serait capable de se ruer à toutes les hautaines, aventures, un homme, qui, dans le roman appelé populaire,

•par antflogie, sans doute, — car, au fond, le peuple s'en fiche, — s'est acquis une réputation qui lui vaut Tenvie des romanciers similaires ; et, au lieu de nous offrir quelque ouvrage, qui, certes, n'eût été que peu ressemblant à mon ambitieux idéal du drame, mais qui, du moins, aurait pu représenter ractualitè vivante de l'espèce d'art auquel il se consacre, ilexhume,d*un succèsancien, une pièce déjà si caduque quand elle venait de naître, et où, avec une candide rouerie, dont, vraiment, nous sommes humiliés — car, enfin, pour quels sots nous prend-on ? — persiste, vieillotte jusqu'à la puérilité, le métier des bons faiseurs du vieux temps I « Ah ! ah ! c'était le bon temps ! on n'en fait plus, des drames comme le Courrier de Lyon! » pensent les vieux Chefs de Claque, qui mêlent à la pratique quotidienne de l'usure, des prétentions à la littérature. Vendez vite vos billets, a'n'importe quel prix, à prix plus bas que les demi-droits et les quarts de droits, Chands-d'succès I car c'en est fini, des recettes de jadis. Il est vraiment curieux que les gens dont l'enrichissement ou la ruine dépend de l'opinion du public, ne s'aperçoivent pas, non, pas du tout, de l'orientation nouvelle de cette opinion, et s'acharnent en l'espérance d'oeuvres qu'on jouera enfin devant des salles où il n'y aura plus que le chef d'orchestre, et les ouvreuses assises aux fauteuils ou dans les loges pour faire illusion, et le Chef de Claque, étonné I Je le répète: plus que l'amour du lucre, plus que la dignité de faire face aux échéances le matin- du jour signé, influent sur l'esprit des directeurs de théâtres, et de tous ceux qui, sous couleur de faire des aff'aires, grouillent autour d'eux la personnelle sympathie pour l'œuvre basse,igno'

ble et surannée, et l'antipathie, personnelle aussi^ contre tout ce qui ne ressemble point à ce qui est suranné, ignoble, et bas. Moi qui vous parle^ • j'ai connu un directeur de théâtre qui, sous d'irrésistibles influences, ayant monté un drame héroïque, lequel, chaque soir, remplissait de gens la salle et d'argent la caisse, le faisait siffler, lui-même, oui, lui-même, par de petits •figurants glissés derrière la grosse caisse et les contrebasses dé l'orchestre, — cela, pour avoir le prétexte de reprendre plus vite, tout de suite, après-demaifl, une pièce incomparablement imbécile à laquelle, déjà, il devait quatre banqueroutes ! Il obtint la cinquième. Mais il fut content ! et il passa pour un directeur infiniment habile. Pourquoi ? parce qu'il avait haï, et méprisé, et conspué, et fait siffler, quelque chose qui était beau, — et qui faisait de l'argent I oui, de l'argent 1 on peut consulter le registre I — pour remonter la Biche au Bois, sept cents francs le dimanche, matinée comprise! D'ailleurs, je ne suis pas sans enthousiasme pour ce directeur, que je nommerai, si quelqu'un désire connaître son nom (j'avais vingt ans, pas même vingt ans, lorsque eut lieu de s'attrister et de se courroucer de son œuvre applaudie par le public et sifflée par celui qui l'offrait au public, un des plus hauts poètes de ce siècle, récemment mort, et toujours vivant en nos admirations), pour ce directeur qui sacrifiait ses propres intérêts à la satisfaction de sa haine contre la beauié! Il y a une manière de sublime à se ruiner pour une mauvaise cause; c'est de l'héroïsme tout de même que d'être héroïque, jusqu'au-delà du protêt, pour la gloire •de l'Evangile mélodramatique ; et pourquoi donc,, puisque Jésus-Christ eut des apôtres, M. Dennery n'aurait-il pas des martyrs?

A parler sans lyrisme, je déplore le succès èvi^ demment médiocre de VAs de Trèfle ;c2ir il contristera un de nos plus aimables confrères, et il est comme une malvenue à la nouvelle direction de TAmbigu.

Mais elle pourrait aussi vous être, mon cher Rocbard, un avertissement, cette soirée.

Quoi ! vous avez eu, — malgré l'insuffisance des pièces montées à la hâte, —tout ce que peut espérer un directeur : une pièce conforme au goût présumé du public de votre théâtre, une pièce qui, môme, avait fait ses preuves ; vous avez eu rinnocent persécuté par la justice, l'honnête et paternel chef de la Sûreté, les filous adroits, les escarpes subtils, et ce type, entre tous idolâtré, (vous en êtes bien sûr ?) le brave mouchard qui voit tout, sait tout, et donne enfin raison aux honnêtes gens ; en outre, vous avez cette excellente troupe de l'Ambigu, la meilleure troupe dramatique de Paris, où de vraiment grands artistes sont secondés par de très sérieux et de très consciencieux comédiens ; et vous avez Félicia Mallet, dont, pour ma part, — je l'ai dit plusieurs fois, —je n'approuve qu'après beaucoup de restrictions le talent sec, dur, bref, et dénué de toute émotion sincère, — mais qui a, je le reconnais avec plaisir, une grande action sur la majeure partie du public...

Et, cependant, malgré tout cela...

A votre place, mon cher Rochard, je réfléchirais ! Ce qui est bien évident, c'est que la foule

— gens des avant-scènes et gens du poulailler

— veut d'autres exhibitions que celles auxquelles vous avez dû, jadis, au Ghâtelet, votre triomphe, continué, naguère, à l'Ambigu par le cahin-

caha dfune direction à peu près heureuse, et, tout récemment à la Porte-Saint-Martin, par une suite ininterrompue de succès qui n'ont pas fait le sou. Vous êtes assez jeune, assez capable de vous résoudre à des tentatives, pour prendre conseil de la soirée d'aujourd'hui. Moi, au fond, ça ne m'intéresse guère que par occasion d'article les choses qu'on joue à l'Ambigu, — et celles que vous joueriez à la place ne m'intéresseraient sans doute pas davantage, — mais, enfin, il est temps, je vous assure, de songer que tout le monde en a. assez, même les g'^ns qui ont l'air de s'en émouvoir encore, de l'éternel recommencement des immémoriales insipidités... Ce qu'il faudrait jouçr à l'Ambigu ?... Je l'ignore absolument. A coup sûr, quelque chose de différent de ce qu'on y joue ! A propos, il n'y a pas de « Folies-Bergère » dans le quartier ; et littérature pour littérature, j'aime mieux les Scheffer.

Le seul amusement de ces derniers soirs, ça été le Tréteau de Tabarin. Il est impossible d'imaginer ni un plus étroit théâtre, ni une salle moins vaste. Bah ! Paris tout entier y tiendra tout de même, car il se fourre partout où l'on ne s'ennuie point.

Après un prologue, un peu bavard (c'est très difficile d'être précis, en vers libres) de M. Redelsperger, et des chansons chantées, selon la coutume actuelle, par les poètes qui le firent (j'ai plaisir à nommer MM. Henri Fursy , Georges Charton et Théodore Botrel), nous a diverti, et de façon tout à fait imprévue et exquise, la Revue de Paris sur le Pont, prose, chansons, rondeaux, ballades de M. Georges Docquois. Nous avons dû à ce poète, oui, vraiment à ce poète,

une heure d'enchantement joli. Rien ou prescjue rien. Quatre personnages : Tabarîn,Fritelîn, Francisquine, Michelotte, et voici que surgit, éclate, pétille, et nous amuse, toute la fantaisie de Téternelle gaieté qui rime et rime bien. Jrès nettement je le dis — et tout le monde sait désormais ma rudesse pour les. vers médiocres, — j'ai éprouvé le plus grand plaisir — en même temps qu'à cette prose sonorement cinglante, — à ces heureux vers artistes : depuis les inoubliables prologues que Théodore de Banville écrivait, en se jouant, pour les petits théâtres faubouriens, je n'en ai rien entendu qui m'ait donné, à ce point, Tim-

Êression de la satire sans cruauté, de la joie sans Stiseet du lyrisme comique. Même si elle n'eût pas souri avec les yeux de Mlle Lucette Bert, et gazouillé dans les vocalises de Mlle Querette, un peu enrhumée, — mais ça se passera, — et clamé dans la belle et violente humeur de M. Dupas, qui crie l'envoi des ballades comme un canon éjacule un boulet, et si M. Seigneur (ah ! ça, à quoi pensent les directeurs des théâtres de vaudeville ? Comment ! ils n'ont [>as encore engagé cet extraordinaire comique qui joint, à la règle classique, une si personnelle fantaisie?) n'eût pas eu de si bouffonnes mines et des gestes si amusants, la Revue tabarinique de M. Georges Docquois aurait emporté les suffrages ; et ce jeune artiste aura peutêtre quelque plaisir à recevoir ici les félicitations bien sincères et très heureuses, — Banville y aurait joint les siennes, — d'un vieux poète qui a peut-être quelque compétence en l'art des rythmes imprévus et des rimes éclatantes.

MH. Maurice Donnay et Grosclaude

LES COMPLICES Pièce en trois actes.

Théâtre des Nouveautés (16 octobre).

M. Maurice Donnay, de qui les vers, et la prose aussi, ont, dans leur joli débraillé, tant de gracieuses, futiles et subtiles fanfreluches, collaborait naguère avec Aristophane : ça n'a pas dû le changer beaucoup de collaborer avec M. Grosclaude. Personne n'a autant d'esprit que M. Gros:claude si ce n'est M. Donnay. Dans leur comédie, le dialogue frétille, pétille, s'allume, et flambe de mots heureux, prestes, imprévus ! Même cette « fiente de l'esprit », le calembour, y garde la joliesse ailée et la légèreté du vol qui la lâcha ; et, en outre, on peut distinguer dans les Complices^ non sans des traits de juste et fine observation, deux ou trois scènes d'une invention excessivement plaisante. Pourquoi donc la nouvelle comédie, n'at-elle pas tout à fait obtenu l'éclatant succès que nous espérions ? Les gens dits de théâtre, obstinés en leur compétence surannée, ne manqueront pas de s'écrier : c'est que, dans cette pièce il n'y a pas de « pièce » I Pure baliverne. L'affirmation qu'un ouvrage de théâtre ne saurait réussir et n^a de valeur que s'il abonde en péripéties comiques ou tragiques est la moins prouvée du monde. Tenez, par exemple Je serais étonné que Ton me citât une comédie aussi parfaitement dénuée de toute action que le Misanthrope^ un chef d'œu-

vre tout de même. Non, ce qui fait défaut à la pièce de MM. Maurice Donnay et Grosclaude, ce n'est pas « la pièce )►, c'est l'Ordre 1 je veux dire la nette, directe et claire disposition du sujet. Personne ne dédaigne et même ne méprise plus que moi le médiocre et banal métier, grâce auquel, en douze leçons, n'importe quel jeune Auvergnat, encore que dénué de toute orthographe et n'ayant que vaguement entendu parler de la syntaxe, peut écrire une comédie fort convenable, un vaudeville pas mal du tout, ou un mélodrame bien fait. Mais mon mépris du métier, du procédé, n'implique en aucune façon que je conseille le n'importe-comment, le va-comme-je-tepousse, en un mot, l'incohérence. Oh ! que non. Nulle œuvre d*art, de quelque art qu'il s'agisse, n'existe en eflFet que si elle fut soumise à la règle ; et l'éternelle logique est aussi indispensable à une opérette qu'à une tragédie, à un vaudeville qu'à un drame lyrique, à une revue de fin d'année qu'à une épopée. Or, cela manque un peu de suite dans les idées, la nouvelle comédie des Nouveautés. Tout d'abord je démêle bien, parmi les potins des cercleux et des bicyclistes, des mondaines et des cocottes, que l'avoué Lucien Sergy, mari d'une exquise femme et amant d'une jolie fille, a pour souflre-douleur, ou plutôt pour souffre-plaisir, son ami Marcel Montalet par qui, afin d§ pouvoir dire : « Ce n'était pas moi ! » il se fait accompagner lorsqu'il dîne ou va au théâtre avec la jolie fille: et Marcel ne peut qu'obéir aux volontés de son tyran, puisque, lui, est l'amant de l'exquise femme. Bien que cette donnée ne soit pas d'une nouveauté incontestable, elle aurait pu, simplement et nettement développée^

prêter à rire et même offrir quelque agrément supérieur à la vulgarité des fréquents vaudevilles. Mais bientôt tout va se brouiller en des scènes où il semble parfois que les acteurs pourraient dire le contraire précisément de ce qu'ils disent. Après une entrevue de témoins tout à fait exhiiarante et qui a obtenu le plus vif succès, Tindécision se répand, de plus en plus pénible ; et, encore que ce soit très joli,au troisième acte, et très vrai, le mi-aveu de Mme Sergy, qui, tant bien que mal, est l'occasion du dénouement, il ne reste guère, le rideau baissé, aux auteurs, malgré tant d'esprit et de talent dépensés, que le mérite, médiocre, d'avoir blagué Nicomède et l'honneur d'avoir imité Boubouroche.

Ah ! combien je déplore que cette soirée n'ait pas été tout à fait un triomphe ! non pas pour MM. Maurice Donnay et Glosclaude : ils ont, l'un, délicat poète, l'autre,*^ très fantaisiste et très lettré chroniqueur, pris leur revanche d'avance. Ce qui m'enrage, c'est le concert triomphant des vaudevillistes. « Qu'est-ce que je vous disais ? Un four, un four noir ! Et c'est bien fait ! Qu'ils se contentent d'écrire des vers et des chroniques. Qu'ils ne fassent pas de pièces, puisque ce n'est pas leur métier, et puisque c'est le nôtre ! » Et l'on rafflchera l'affiche d'hier. Pourquoi ? Parce que les fournisseurs ordinaires des Nouveautés ont plus de talent que ceux qu'ils remplaceront sur les colonnes Morris ? Allons donc, eux-mêmes n'oseraient pas le dire. Parce que, trop souvent, les capables du Plus ne s'appliquent pas assez au Moins quand ils consentent à s'y adonner. Et c'est de quoi j'en veux à MM. Maurice Donnay et Grosclaude ; descendant sur le terrain du

g06 l'art au théâtre

théâtre vil, ils n'ont pas pris assez de peine pour triompher de ceux qui y triomphèrent. « Bah ! ce sera toujours assez bon !» et ils sont vaincus, n'ayant pas fait tout ce qu'ils auraient pu, par ceux qui font tout ce qu'ils peuvent. Evénement fâcheux, mais qui servira peut-être de leçon. Môme en ces œuvre ttes sans importance, desti-r nées à l'amusement d'un soir, ceux-là mêmes qui reçurent les plus précieux dons de belle humeur et de vif esprit, ne peuvent l'emporter sur leurs plus humbles rivaux , — ceux-ci ayant l'habitude. — que par l'Effort.

Ce qu'il faut louer sans réserve, c'est la façon dont la pièce est jouée; je ne crois pas qu'aucun théâtre de comédie-vaudeville, actuellement, puisse offrir un plus parfait groupe d'acteurs réjouissants et d'agréables comédiennes. On ne saurait les nommer tous, ni toutes. En modérant sa grimace, M. Germain n'a rien perdu de sa drôlerie accoutumée; plus fin, il n'est pas moins gai. M. Taride a très savamment composé et maintenu, avec un grand tact, sur le bord de l'excès, un difficile personnage. La gravité de M. Regnard, en un rôle de premier témoin, atteint l'extrême bouffonnerie. Déjà remarqué^ sur une autre scène, une toute jeune personne, MUeDallet, futée, hardie, jolie, nous a tout à fait charmés par l'endiablement de sa belle humeur, par son franc et clair rire qui oblige de rire avec elle (il faudra seulement qu'elle se défie de cette petite voix de tête, trop pointue, qui, souvent entendue, finirait par agacer un peu) ; et, parmi tant d'autres aimables actrices, Mlle Gerny, à l'exŒuisité de sa svelte élégance en l'étroit fourreau aes robes, de ses gestes aux longues

mains fines, et de ses pieds si menus dans les strictes bottines de cuir jaune, joint Tagrément d'une très sûre adresse de comédienne ; et elle serait tout à fait parfaite, si son accent avait quelque chose de plus net encore, de plus incisif. Mais n'esl-elle pas parfaite, puisqu'elle est délicieuse ?

MM. Paul Ginisty et Charles Samson

LOUIS XVII Enigme historique en un acte.

Emile Augier

LE MARIAGE D'OlYMPE Pièce en trois actes, en prose.

Débuts, dans le Dépit amoureuoc, de M. Paul Franck.

Théâtre de VOdéon (17 octobre).

Euripide et Emile Augier détestèrent également la Femme ; mais ces deux misogynes ont eu des résultats différents ; il y a lieu de préférer la Phèdre de VHippolyte à la Pauline du Mariage d'Olympe. Une altière et ardente haine, — Diabolique sœur de l'Angélique amour, — peut faire naître quelque œuvre sublime, encore que féroce : souvenez-vous des prodigieux Châtiments^ relisez, d'Alfred de Vigny, la Colère de Samsoriy formidable et admirable poème imprécatoire ; mais la haine bête avorte en médiocres satires. C'est de celle-ci qu'Emile Augier fut animé con-

tre left compagnes du destin viril. Oui, cet homme, qui a laissé à ses amis le vénéré souvenir d'un très honnête esprit, d'un très loyal cœm' ; qui, par le franc-parler bohème de son Giboyer et de quelques autres de ses personnages enclins à dire son fait à la perversité moderne, mérita l'approbation des socialistes ingénus, et qui môme, quelquefois, par plusieurs vers assez fermes, aux hémistiches proprement antithétiques, apaisa la mauvaise humeur des vrais poètes, bien qu'il eût le tort manifeste de relire Corneille dans Ponsard ; oui, cet estimable homme, ce probe et modéré penseur, incisif, pas subversif, — révolutionnaire bourgeois, — ce digne écrivain, ne se connaissait plus, dès qu'il s'agissait de la Femme, et, alors, tout de suite, il devTenait mauvais comme un cent de puces. Oui, oui, sans doute, — laissant, pour Scribe, Pierre Corneille, non, je me trompe, Pierre Ponsard, — il cajolait paternellement les petites philibertes, le ruban bleu en sautoir, qui sont aux Ophélies ou aux Agnès ce que les confitures des épiceries sont aux beaux fruits verts des vergers ensoleilles ou aux fraîches mûres des venelles ; il admettait aussi les bonnes épouses, recenseuses de boutons et ravaudeuses de bonheur conjugal, — qui ne ressemblent pas à Imogène ! et les bonnes mères, surveilleuses zélées du pot-au-feu et du foyer familial où l'honneur bout à petits bouillons, — qui ne ressemblent pas à Gornôhe ! Qui donc oserait dire qu'il n'avait point raison de choyer et d'honorer les humbles

ménagères ou le zèle jordonnant des mamans en

cheveux gris ; beaucoup de vieux bonnets sont des auréoles de saintes. Mais le tort, — pis que le tort, le crime, — d'Emile Augier, fut de ne point vouloir admettre que toute la destinée de la femme universelle ne tenait pas, si vénérables qu'ils soient, en le seul et strict accomplissement de ses devoirs de femelle. Je serais curieux de savoir ce qu'il pensait de Sapho, de Corinne, de Catherine II, de Mme de Staël, de George Sand ; certainement il aurait dit à sainte Geneviève : « Est-ce que ça te regarde, Attila ?» à Jeanne d'Arc : « Veux-tu bien aller garder tes moutons, espèce de toquée ! » à Jeanne Hachette : « Défie-* toi ! ton fricot brûle ! » à Marceline Desbordes Valmore : « Madame, il faut vous faire soigner ! » et il lui aurait donné une lettre de recommandation pour un docteur de ses amis ; car il était très serviable. Mais, bien plus, même dans l'ordre d'idées où il aimait à se maintenir, je veux dire entre le côté cour et le côté jardin, il préférait la cour, qu'on peut fermer, ne se souciait pas du jardin, à cause du vent libre capable d'ouvrir la porte vers on ne sait oû^ Il ne permit jamais aucune velléité de haussement aux vertus même qu'il célébrait, sans lyrisme, qu'il avait pourtant raison de célébrer. A la vierge, niaise (ah ! que c'aurait pu être exquis et pur!), à l'épouse, résignée (ah ! que c'aurait pu être tendre et touchant !), à la mère servante (ah ! que c'aurait pu être auguste !), il ne permit jamais leur propre gran-deur. Bien plus bas que Chrysale (au fait, ce n'est pas bien sûr que Molière fût, absolument, de l'avis de Chrysale), non seulement il n'autorisait point la femme à la pensée, à l'art, à l'action héroïque, mais il lui défendait même l'idéal de ses plus

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naturelles fonctions ; Jamais, jamais, jamais, il ne lui permit l'Amour ! ou bien, s'il la lâchait à travers la passion, il la calomniait tout de suite en je ne sais quel ignoble, abject, exécrable, et invraisemblable monstre, bien fait pour que les familles de province continuassent de dire à leurs enfants : « Ah! surtout ne va pas avec les mauvaises femmes ! » Ce fait-exprès de la honte irrémédiable, irrémissible, chez la femme, qui — à tort, ou à raison, telle n'est la question ici, — s'est libérée des ordinaires devoirs et s'abandonne aux voluptés et aux ambitions de son sexe, réalise une des plus parfaites lâchetés où puisse consentir un esprit. Il y a, dans VAventurière ceci : « On doit le mf me outrage Aux femmes sans pudeur qu'aux hommes sans courage! »

Vous en avez menti, monsieur ! J'ai toujours trouvé extraordinaire, et triste, que lorsqu'on joue, au Théâtre-Français, V Aventurière, pas une voix jamais ne s'élevât, d'entre les jeunes hommes du parterre, pour crier : « Ce n'est pas vrai ! » Non, ce n'est pas vrai. Non, quelle qu'elle soit^ ou plutôt quelle qu'on l'ait faite (car, môme libre, elle obéit aux suggestions du Lingam triomphateur), la femme ne mérite, au lieu de Tinjure, que la consolation, la pitié, et la caresse où elle sourira, réconciliée et rénovée. L'insulte à une femme rejaillit en soufflet sur la joue de celui qui la proféra; et j'ose dire, ici, cette vérité où acquiesceront tous les hommes qui ont quelque conscience de leur devoir viril et de la reconnaissance où les obligent la beaufe et la faiblesse féminines, quiconque manque de respect à une fille publique, rencontrée dans quelque rue ou que le Chasseur du restaurant vous amena d'une maison voisine,.

celui-là, fûtî-il ivre, a désormais perdu le droit de vanter les vénérations dont il environne la plus fidèle des épouses, la plus pure des sœurs, la plus vénérable des aïeules. Car, il n'y a pas à dire, notre courtoisie envers la femme ne dépend pas du respect qu'elle mérite, mais de celui que nous lui devons ; et, — La Palisse et Victor Hugo Pont dit, — toute femme est une femme.

C'est pourquoi le Mariage d'Olympe est une pièce malhonnête; que Ton aurait dû éviter de* reprendre le jour ou la veille de Tinauguration de la statue d'Emile Aùgier.

A ce propos, est-ce que votre indignation ne pouffe pas de rire? Victor Hugo n'a pas de statue. Emile Augier en a une. C'est tellement excessif que c'en est drôle. J'aime à rire. Je ris. n y a, pour Emile Augier, du marbre ou du bronze ; il n'y a, pour Victor Hugo, ni bronze, ni marbre. Je le déclare ici : il est temps de prendre un parti devant l'incompréhensible oubli, — non pas de la foule française, car, depuis la mort de Victor Hugo, son œuvre à rapporté cinq millions huit cent mille francs, — mais de ceux qui, en ayant le droit, acquis par soixante années de religieuse fidélité, n'ont pas encore accompli le vœu de tout un peuple. En ce qui me concerne, je déclare que, quel que soit le nom proféré, fût-ce le nom de Chenier, ou de Musset, ou de Henri Heine, gloire qu'il faut ravir à l'Allemagne, je n'accorderai ni une ligne, ni un sou à n'importe quelle souscription, avant que soit assuré, sur la plus glorieuse place de Paris, le triomphe du plus grand poète du dix-neuvième siècle (1).

i. Le surlendemain de cet article Le Journal publiait la note suivante :

A propos d'un passage de sa dernière revue dramatique,.

Mais il faut revenir au Mariage d*Olympe.

C'est surtout en cette pièce — trois fois reprise devant la justice, ou le dédain, plus cruel, du public — que se manifesta l'imbécile misogynie d'Emile Augier. Au moins, à Clorinde, il permit de se défendre — les vers imposent quelque générosité même à ceux qui ne sont pas poètes ; mais, en Pauline, il a entassé toutes les saletés, toutes les ignominies, sans qu'elle fût autorisée, la misérable, à aucune réplique, pas même à un sursaut. haine bête! Dès qu'une femme n'est plus une bourgeoise, voilà ce que vous voyez en elle. Mais, sapristi, il y a des degrés dans la bassesse ; aucun être vivant ne consentira à être persuadé qu'une célèbre fille, — pas une brute, passant au contraire pour très intelligente, ayant vécu dans les élégances et les raffinements —

— soit désormais, sans aucune rêverie, en des

où il parlait de la statue de Victor Hugo, M. Catulle Mendès a reçu, en même temps que beaucoup d'approbations verbales, un assez grand nomnre de lettres ; Tune de celles-ci, signée par deux sous-officiers, est particulièrement noble et touchante.

Mais M. Catulle Mendèsn'a pas qualité pour répondre à ces lettres ; le droit n'en appartient qu'aux présidents ou aux vice-présidents du Comité de la statue de Victor Hugo, qui tint ses premières séances il y a environ quatorze

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