‹ L'art au théâtre (volume 2)Chapitre 16 sur 20 · ANS · texte numérisé non relu

ANS

Tout ce que nous pouvons dii'e c'est que, sans doute, il ne sera pas nécessaire de faire un nouvel appel au public ; le total de la souscription ancienne, accru des intérêts accumulés, et par le généreux abandon qu'on fait, de sommes tràs importantes, deux illustres légataires du Maître, atteint un chiffre suffisant pour l'érection d'un monument même considérable ; et le Comité, dont il faudra combler les vides, — car bien des gens sont morts, depuis ce temps !

— n'a, nous semble-t-il, qu'à vouloir pour qu'une longue et inconcevable injustice soit enfin réparée.

plans qui feraient sourire Phrosine, une imbécile une garce et une ivrognesse une imbécile surtout. Par suite, tout le monde, dans le Mariage d^OlympCy est inepte, même les gens d'esprit. Pour se donner raison (vraiment, c'est trop facile), Emile Augier promène la dévastatrice des

âmes, des cœurs, des fortunes et des gloires familiales, — une dévastatrice qui chante des vers de chez la mère Moreau, c'est cela qu'est devenue la Dalila de Samson ! — parmi les plus invraisemblables niais. Eh ! bien, là, sans rire, cette fille, cette Pauline, ou cette Olympe, après avoir berné le neveu, en tant que vierge, aura beau berner l'oncle, en tant que Vendéenne, aura beau former les plus subtils complots, — ah ! puérilité de cette subtilité, — pour garder ses donations contractuelles, je ne croirai pas une minute à l'importance de tout ce rien du tout; et quant au coup, de pistolet du marquis — lequel marquis, d'ailleurs, ne tue pas du tout pour maintenir sauf l'honneur de sa race, mais pour qu'on ne l'ennuie pas d'un procès où on lirait la prose de sa petite fille, hélas ! la mauvaise prose ! — il est vraiment, encore qu'un geste d'acteur, au moment où le rideau tombe, semble promettre l'expiation du crime par un suicide douteux, le plus lâche des forfaits contre une belle fille qui, en somme, n'a commis d'autre faute que de traiter tous ces imbéciles comme ils méritaient d'être traités. Pour avoir le droit d'envoyer des balles dans le dos du vice, il faut avoir une vertu moins sotte.

La pièce a été mal jouée ; ce n'est pas de la faute des comédiens. Il est si loin le temps où la majesté du marquis de Puygiron pouvait être prise au sérieux; M. Albert Lambert n'a laissé à

son personnage que le ridicule qu'il était impossible de lui enlever. Mme Raucourt est maternelle, selon la Morale en action. Il est fâcheux qu'on détienne Mlle Rose Syma en ces rôles d'ingénuité larmoyante; il me semble qu'elle a dans sa voix, un peu trop basse, qu'il faut élever, des avenirs de drame poétique. Vous pensez bien que M. Montbars, acteur sûr, a été très drôle, avec de l'émotion, — les joues gonflées, — en le personnage de l'honnête cabotin Adolphe ; et je ne puis m'attarder à tous les interprètes, ayant hâte d'en arriver à Mlle Vanda de Boncza. Il est possible que ses amis, que ses admirateurs l'aient félicitée de son succès dans le personnage d'Olympe. Ils ont eu tort. Elle n'y a eu aucun succès, et c'est fort bien fait. Comment ! voici un rôle où, si j'en écoute les hommes plus vieux que moi, — ils sont rares ! — Mme Pasca n'a été que suffisante, où Mme Fargueil n'a réussi que par une fougue de passion et une rudesse presque populacière, où Mme Fromentin a langui dèsolamment;et Tonveut que Mlle Vanda de Boncza y triomphe, tout de go? C'est dans dix ans d'ici qu'il faudra lui donner ce rôle, en supposant (mais c'est impossible) que dans dix ans on songe encore à reprendre cette pièce quatre fois reprise sans aucun succès! A l'heure actuelle, si belle qu'aucune femme n'est plus belle qu'elle, douée aussi d'une voix souple et qui s'élève et qui s'aggrave, Mlle Vanda de Boncza est surtout destinée à réaliser les rêves poétiques.

Avant le Mariage d'Olympe et après le Dépit amoureux^ où M. Paul Franck, en Eraste, a fait un heureux début, l'Odéon nous adonné Louis XVII ^ énigme historique en un acte.

Les mystères de la menteuse histoire m'ont toujours inquiété. Je pense que j'ai lu tout ce qui a été écrit sur le Masque de Fer ; et, dernièrement, dans Gog^ après des études, sans doute bien inutiles, sur Louis XVII, j'émettais une hypothèse nouvelle. Evidemment, je crois qu'elle est juste, puisqu'elle est de moi. Mais cela ne m'empêche pas, bien au contraire, de trouver de l'attrait aux suppositions de naguère; et dès les premières scènes de l'énigme de MM. Paul Ginisty et Charles Sanson, j'ai été aussi vivement intéressé qu'on le peut être.

D'abord, j'ai beaucoup aimé le cadre, tout à fait classique, et qui rappelle spirituellement les Précieuses ridicules^ où se figure l'énigmatique tableau. Le sujet ? un jeune Français, en Angleterre, veut épouser sa cousine, fille d'une vieille émigrée ; pour rendre à la raison cette antique personne, un peu chimérique, et absolument éperdue de voir réapparaître le fils de Louis XVI, il imagine de lui montrer à la fois les divers dauphins qui, à ce moment, se trouvent en Angle? terre. Ils sont trois qui, tous trois, offrent d'égales preuves de leur naissance illustre. Alors, ce n'est pas seulement la vieille dame qui est troublée ; le jeune homme, qui lui donna la comédie, s'alarme aussi. Et, encore que le docteur Pelletan montre, dans un petit bocal, le cœur de Louis XVII, l'amoureux demeure hésitant.

D'ailleurs, il n'hésite pas du tout à épouser sa cousine. En somme, une fai'ce presque historique, spirituelle, amusante, et qui, vous verrez, intéressera vivement le public. Mais ce n'est pas encore la solution du problème. Voulez-vous que je vous dise, moi ? Je crois que tous ces faux

Louis XVII, c'étaient les petits-fils du Masque de Fer.

M. Paul Deroulède

MESSIRE DUGUESCLIN Drame en vers, en trois actes et cinq tableaux.

Théâtre de la Porte St-Martin {22 octobre).

Ceci est un médiocre drame écrit en bien mauvais vers. Ou, plutôt, ceci n'est ni un drame, ni des vers. Mais, par le choix même de cette oeuvre — on aurait pu se tromper moins noblement, — le nouveau théâtre de la Porte-Saint- Martin mérite toutes les sympathies et tous les encouragements. L'Opérette ou le Vaudeville triomphent sur huit ou dix scènes (car j'omets la banlieue) ; la Comédie, avec ses plus cruelles réalités, n'est repoussée ni par le Vaudeville, ni par le Gymnase, ni par l'Odéon, ni par la Comédie-Française : il n'y a pas de théâtre pour le Drame, puisque, en effet, le Châtelet, l'Ambigu, le Ghâteau-d'Eau s'encombrent de pièces qui sont comme si elles n'avaient jamais été. Il y a iciy pour un directeur jeune et hardi, une belle place à prendre, et, en même temps, pour les actionnaires, une lucrative entreprise. Car, croyez-le bien, tout autant que le besoin de rire, tout autant que le besoin de pénétrer au fond de l'âme moderne et de démêler l'énigme sociale, vit eh la foule française l'amour des passions tragiques et des aventureux héroïsmes. Restaurer, — confor-

mément aux exigences de l'esprit actuel, — Tantique Porte-Saint-Martin, quelle gloire... et quels dividendes ! Oui, oui, je sais ce qu'on va dire. «Nous jouons Messire Du Guesclin, un drame littéraire, un drame en vers, en un mot un grand drame, et ça nous coûte cent mille francs, et ça ne fera pas un sou. » Raisonnement absurde.

Certes, la pièce de M. Paul Deroulède, accueillie, ce soir, par un enthousiasme prévu, ne réussira pas du tout devant le public qui paie, — qui paie... quand il vient ! — mais ce n'est pas parce qu'elle est littéraire et en vers, c'est, tout au contraire, parce qu'elle n'a rien de commun avec la littérature, ni avec les vers. Même le bon goût dont Paris fera preuve en n'aimant point cela, est un indice de la passion qu'il aurait pour les vraiment belles choses ! Le théâtre de la Porte- Saint-Martin fera donc acte, non seulement de noble audace, mais de bonne administration, en persévérant dans une voie où son premier pas, par le seul hasard d'un mauvais choix, ne fut pas heureux. Les beaux drames font de belles recettes 1 Trouvez-en. Il y en a. On en fera s'il n'y en a point. Enrichissez -vous, en honnêteté artistique. C'est la grâce que je vous souhaite, pour r honneur de Paris.

Parlons de l'auteur.

Nul esprit n'est plus estimable ni plus hautain que celui de M. Paul Deroulède. Il a l'élan, la force, la sincérité, l'endiablement des claironnantes chansons. Qui dit le contraire? Qui donc, parmi nous, lui a jamais nié la loyauté ardente de l'inspiration ? Je défie qu'on me rappelle une phrase de moi, même proférée entre amis, qu'on me montre, imprimée, une ligne de moi, qui ait

manqué de respect à ce violent et fruste poète. M^is, voilà, il n est pas un artiste. Gela est fâcheux. Seuls, les artistes, les vrais artistes, demeurent. Théophile Gautier,— l'auteur pourtant si ému et si tragique des Tableaux du Siège,— a dit :

Travaille I Fart robuste Seul a réternité ;

Le buste Survit à la Cité.

M. Paul Déroulède n'a point daigné travailler^ ou n'a pas pu ; car, le Travail, comme le Génie, est un don. En une noble ingénuité, il a pris Thyrtèe au sérieux, sans penser que Thyrtée fut, en même temps qu'un sonore précipiteur vers les batailles, un très laborieux et très conscient artisan de rythmes. Et, pour être longtemps entendues, il faut que, môme patriotiques, les trompettes ne sonnent pas faux.

Parlons du drame.

Bertrand DuGue8clin,dont une érudition banale a énuméré les noms divers, nous apparaît double.

11 y a le Du Guesclin de l'histoire, assez vilain homme, encore que guerroyeur prudent et utile ; ennemi des Anglais et ami des Gascons ; chef des Compagnies et traître aux Compagnies; adroit» brave de temps en temps, rarement héroïque, perfide aussi, peut-être horrible, car, un jour, selon ce qu'on raconte, il toléra, témoin acquiescent, un abominable crime ; mais admirable instrument de délivrance entre les mains d'un roi sagace qui, pour étonner les ennemis du royaume, le fit Connétable et l'élut pour parrain de son second fils ! Il y avait un curieux drame historique à faire avec ce connétable-là...

Il y a le Du Guesclin de la légende. Légende pas populaire, d'ailleurs. Sortie non pas des instincts de la nation, mais née des intérêts d'une cour qui a besoin d'un héros. N'importe. Légende tout de même, — encore que soient si mauvais les vers du poème qui la chante. Ici, Du Guesclin, quoique « divers de courage » se bat toujours, triomphe toujours, a toujours raison, et il se dresse, victorieusement français ! A laponne heure. Il y avait une héroïque figure à faire avec ce connétable-là.

M. Paul Déroulède a hésité entre l'Histoire et la Légende. Il ne nous montre, tout à fait, ni le réel Du Guesclin, ni le Du GuescUn fabuleux. Il à voulu accommoder l'un avec l'autre ; il a eu tort : il fallait prendre parti. 11 fallait nous faire voir ou un vrai homme ou un chimérique héros. J'aurais préféré celui-ci ; d'autres auraient préféré celui-là. M. Paul Déroulède ne satisfait personne.

Pour ce qui est de l'action en soi, je ne saurais la raconter. Raconter le chaos, c'est la chose impossible. Il m'a semblé que M. Paul Déroulède avait précisément, dans la vie historique ou légendaire de Du Guesclin, choisi la phase la plus confuse, la plus politiquement embrouillée, celle d'où pouvait le moins clairement se dégager la personnalité historique ou légendaire de son personnage. Quoi! un nioment, rien qu'un moment •en une année précise du quatorzième siècle ! Ce fait-divers ne pourrait nous être intéressant que par sa généralisation en une universelle idée. La Minute n'existe que si elle est le Temps. Et il ne faut pas croire que l'allusion soit l'éternel.

En outre, une chose me gêne. Certes, je n'aime

pas les vers de M. Paul Déroulède, et me réjouis de ne pas les aimer, car si je les aimais, comment m'y prendrais-je pour admirer (te Vigny, Hugo, Lamartine, Musset, Gautier, Banville, Leconte de Lisle et quelques autres ? Mais, tout de même, — je l'ai dit tout à Pheure — j'accorde à M. Paul Déroulède une cordiale sincérité, mal, mais vigoureusement exprimée. Et j'attendais des tirades. Elles auraient été médiocres, quoique forcenées, insuffisamment rythmées et dèplorablement rimées. N'importe. Ç'auraient été des tirades violentes, magnanimes, sublimes, — idéal patriotique de café-concert I et je m'en serais ému, étant bon public. Mais on a supprimé les tirades. Je dis qu'on les a supprimées, je ne le sais pas, mais je le crois. Il est impossible que M. Paul Déroulède se soit montré si retenu. On a dû lui dire : « Coupez-ça. Ce n'est pas du théâtre. » Il a coupé. Il a eu tort. Même sonnant faux, les cuivres sont sonores ; et, cette fois,rinspiration de M. Paul Déroulède a été un cor bouché.

La pièce est très bien interprétée.

M. Coquelin, qui s'est plu à jouer Bertrand Du Guesclin — car il ne pouvait pas jouer, vraisemblablement, Jeanne d'Arc — articule à miracle, selon sa coutume, et, fort héroïquement, érige un nez butin ! Mlle Blanche Dufrône, qui revient de Pétersbourg, en a rapporté, au sein, un peu de neige, ce qui est exquis, et, dans le jeu, un peu de glace, ce qui est pénible. M. Brémont, . artiste savant, est très bien. M. Desjardins est un peu mieux que bien. M. Burguet est à peine moins bien. J'ai fort admiré le décor de la cathédrale on flambe une religieuse apothéose. Et, en un mot, tout est bien. Pas la pièce.

MH. Blum et Paul Ferrier

LE CARNET DU DIABLE Pièce. fantastique en trois actes et huit tableaux.

Tfyèâtre des Variétés (23 octobre) .

La première des cent cinquante représentations de le Carnet du Diable s'achève parmi un unanime et légitime enthousiasme I Evidemment cette pièce-là, vaudeville, opérette, féerie, tout ce que vous voudrez, n'a que des rapports fort lointains avec n'importe quelle espèce d'art. Mais que cela est joyeux, pétillant, scintillant, éclatant, étourdissant ! En des décors tout d'or et de pierreries, toutes les belles filles du monde, épanouies hors des satins, des gazes, des dentelles, des fleurs et des frissonnantes fanfreluches envolées, jettent aux yeux l'éblouissement nu de leurs belles chairs jeunes, de leurs belles chairs grasses, tas vivants de lys pétris en forme de femme ! Quant aux costumes, ce sont.d'exquises merveilles; une chose m'étonne, c'est qu'il y ait tout de même des costumes, quand les femmes sont toutes nues. Célébrons ces jeunes personnes ! Célébrons Lavallière, toute, parfaite I et Fugères, ineffable! et Luce Myrès, délicieuse I et Diéterle, aux délicates épaules I et Nebbia, auxbeaux seins, ah ! si beaux ! et Ferret, aux belles... (qui en pourrait douter?) et De Gaby, Vénus en effet, uniquement vêtue des soupirs dont l'encense l'universel désir des dévots libertinages I Ah ! ce culte !

Le sujet?

Voici.

Belphègor trompe si cyniquement et si nombreusement sa femme que même la morale de l'Enfer en est choquée. Le diabolique tribunal condamne ce démon trop salace à demeurer toute une année en l'état de la plus déplorable neutralité. Mais un étudiant se trouve là ; c'est Arsène qu'il se nomme. Pas chanceux, ce garçon. Tous les guignons. En outre, il est épris jusqu'à la rage d'une rastaquouère riche comme une mine d'or et belle comme... comme... Mlle Mèaly 1 Alors, Belphègor conçoit un plan ; il dit à Arsène : « Faisons un pacte, cède-moi une part de ta jeune vigueur amoureuse — mille chèques payables à la banque de Cythère — et, en échange, je t'accorde toutes les chances. » Marché conclu. Arsène, désormais, triomphe de tous et de tout. Les femmes le poursuivent, l'enveloppent, l'étreignent. Les plus brutaux bretteurs reçoivent ses gifles et lui font des excuses. Naturellement, il épouse Mlle Mimosa, la resplendissante rastaquouère. Il l'épouse ? Eh I non, justement, il ne l'épouse pas. Marié, oui, pas mari. Dame ! il a cédé les mille chèques, qui ne sont pas une part de son capital, mais, — Gupidon le lui révèle, — son capital tout entier. Et, c'est en vain que, tout à coup, en chemise (cette chemise ! une transparence de baisers posés partout I) Mimosa ouvre ses bras éperdus à son fugace époux I Scène infiniment drôle, et d'un fort troublant érotisme. A vrai dire, vers la fin, la pièce est moins gaie : pourquoi? parce qu'elle se donne les airs d'être une pièce en efi'et. Oh I l'inutile gravité I Nous sommes ici pour rire, pour voir de belles flUes, pour entendre de la vive et sautillante et fré-

tillante musique, et non pour autre chose. 11 faudra couper un peu de cette littérature qui gêne. D'ailleurs, tout îlnit bien. Belphégor, ne pouvant rendre les mille chèques dépensés, fait un billet à Mimosa, que le banquier Amour escompte au profit d'Arsène ; et une apothéose, — qui rappelle, «n un peu plus grand, celle du théâtre de Thomas Holden :— érige vers le cintre une aurore boréale d'épaules, de tétons, de cuisses, de flancs, de hanches et de glorieux derrières 1

Et cette folle pièce est follement jouée. A la bonne heure. Jamais nous ne rirons assez. Quelle gratitude nous devons à ceux, auteurs ou acteurs, qui nous tirent un instant du morne souci de vivre I M, Baron, bouffon admirable, est un tel Belphégor que, dès qu'il paraît, on s'esclaffe, et que, dès qu'il parle, on se tord. Moins amusant que d'ordinaire, M. Guy, couleur de brique, a été très amusant 'tout de même; et il serait invraisemblable que toutes les déesses, toutes les nymphes et môme toutes les mortelles ne s'énamourassent point de M. Lassouche en Amour. Mais il faut parler surtout de Mlle Méaly, qui revient de tous les pays du monde. Elle avait, naguère, une Jolie voix : elle a, maintenant, une voix plus jolie, et plus sûre ; elle chantait avec beaucoup d'art, elle chante avec plus d'art encore ; elle était comédienne adroite, elle est comédienne exquise ; et si •elle n'est pas devenue plus belle qu'elle ne fut, c'est que c'était impossible. Pourtant, deux reproches. Je voudrais que Mlle Méaly se montrât un peu moins sérieuse, s'abandonnât à plus de verveuse folie, osât plus de fantaisiste endiablement. Et surtout je voudrais que ses costumes ressemblassent un peu moins à ceux d'une pre-

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iiiière chanteuse qui chante la Favorite sur le Grand-Théâtre de Bordeaux. Sans doute, ils sont fort beaux et fort brillants, ces costumes ; mais qu'ils sont longs, et montants, et strictement clos l Et ce n'est point la peine d'être belle à ce point, si on ne le montre pas davantage.

M. Joseph Caraguel

LA FUMÉE PUIS LA FLAMME Pièce en quatre actes.

Théâtre-Libre (24 octobre).

H. Maxime Boucheron

LE SURNUMÉRAIRE Pièce en trois actes. *

Théâtre-Cluny (24 octobre).

Il faut bien se donner garde de juger à la volée les ouvrages qui, sinon par le nouveau, tout au moins par l'inusité de leur forme, contredisent nos habitudes d'esprit, et nous déconcertent ; tout d'abord choqué par l'extériorité, on ne doit pas se dépêcher de conclure quant au fond des choses ; cette hâte expose à de prochesrepentirs. Regardons plus longtemps, et mieux. Il serait si cruel, plus tard, de s'être trompé ! Pour moi, je ne me reconnais point le droit de demander à un artiste qu'il use de tel ou tel moyen d'expression. Que sa pensée soit rendue sensible, que son but soit atteint, que cette pensée m'intéresse, me touche ou m'enchante, par la vérité, la passion ou la joie, que ce but soit vraiment digne des

efforts d'un esprit, voilà seulement ce qu'il m'est permis d'exiger du poète, de l'auteur dramatique ou du romancier ; le reste ne regarde que lui seul. Aussi, je ne querellerai pas du tout M. Joseph Caraguel quant à l'emploi, fréquent, presque ininterrompu des monologues. Aujourd'hui rares, dédaignés, surannés, les monologues furent en grand honneur dans le théâtre classique et dans le théâtre romantique ; il en est qui sont d'incomparables chefs-d'œuvre ; et, en réalité, où est donc le ridicule en ce fait qu'un personnage, bourrelé de quelque grande douleur, ou déchiré de quelque cruelle alternative, constate, resté seul, son désastre, se plaigne, se consulte, s'interroge, se résolve à l'action après un long procès au tribunal de sa conscience ?

A ce propos, et en passant, répondons à une objection imbécile. Des gens disent : « C'est absurde, un monologue, ; est-ce que, dans la vie réelle, on parle tout haut, quand on est tout seul ? » D'abord, oui ; il y a des gens qui parlent haut, qui crient même, en se promenant tout seuls, dans leur chambre. Mais là n'est pas la question. La vérité c'est que le personnage théâtral qui monologue ne parle pas. Non, il ne parle pas du tout. Dans le Cid^ le Cid ne parle pas quand il se demande s'il se battra ou non avec le père de Chimène ! Dans Rodogune, Cléopâtre ne parle pas, quand elle délibère avec ellemême si elle achèvera ou non l'horrible crime maternel ! Hamlet ne parle pas quand il s'inquiète de l'obscure destinée des âmes I Don Carlos ne parle pas, auprès de l'impérial sépulcre, au bord de sa vivante destinée. Ils ne parlent pas, ils pensent ; mais, par une convention que légi-

time la nécessité, il nous est donné d'entendre le muet langage de leurs âmes. Ce mot : « convention » irrite quelques personnes. Pourtant, sans la convention, pas de théâtre possible. Vous ne voulez pas de la convention ? Alors, il faut commencer par rebâtir le quatrième mur qui manque aux palais, aux masures, aux salons, aux chambres, où se déroule l'action des pièces.

Pourquoi cette large lacune ? est-ce que votre appartement n'a que trois parois ? laissez-vous les passants s'asseoir, devant la muraille abolie, pour s'émouvoir ou s'amuser de ce qui se passe chez vous ? La convention supprimée, il faudrait regarder les comédies et les drames par le trou des serrures ; les spectateurs ne seraient que des mouchards. Et de quel droit Hernani, qui est Espagnol, s'exprime-t-il en français, en si beau français ? De quel droit Beaumarchais, dans ^ le drame de Gœthe, s'exprime-t41 en allemand, bien •que dialoguant avec Glavijo ? De quel droit, dans VIphigènie en Tauride^ de Gltlck, Iphigénie ne chante-t-elle en grec ? Allons, il n'y a pas à dire, il faut la subir, la convention. Et la sûre preuve que le monologue est seulement la cons- <îience extériorisée en verbe, c'est que je défie qu'on me montre, en quelque chef-d'œuvre dramatique, vraiment digne du nom de chef-d'œuvre {à moins qu'il ne s'agisse d'un mot vraisemblablement proféré à haute voix par la passion), un seul monologue dont profite, pour apprendre quelque chose, un autre personnage survenant; oui, oui, dans les mélodrames, les traîtres avouent, un peu avant le dénouement, leurs forfaits dans des soliloques surpris parles honnêtes gens apostés ; en savez-vous la raison ? c'est que les au-

leurs de ces pièces-là sont des imbéciles, absolument ignorants des lois éternelles du théâtre.

Mais revenons.

Je ne louerai donc ni ne blâmerai M. Garaguel de s'être servi du monologue, peut-être avec excès; la seule chose qu'il importe de savoir, c'est si, par ce moyen, il réalisa son idéal d'artiste.

La pièce, très brièvement; car, en ces jours de cinq premières représentations par semaine,, on n'a point le temps de s'attarder ; et rien de plus pénible que de devoir écrire si vite ce que l'on voudrait exprimer avec plus de soin.

Nous sommes dans une sous-préfecture du Sud- Est de la France. Voici un ménage. Le mari, Michel Génies, un commerçant, trente-huit ans, mène une vie de polichinelle. Polichinelle bourgeois mais effréné. Il couche avec toutes les femmes qui veulent bien de lui, avec les femmes mariées, avec les chanteuses de passage, — et avec la bonne. Il n'est, d'ailleurs, ni bon, ni méchant, n'importe qui, tout le monde. La femme, Clotilde^ prend un amant, comme il était inévitable. Mais, romanesque, — hystérie qai s'excuse d'idéal, — elle ne trouve en l'adultère que la désillusion de son désir. Or, le mari s'aperçoit çu'il est cocu. Il réfléchit. Que faire ? Tuer les criminels, chasser sa femme, partir lui-môme, après avoir mis ses affaires en ordre ? 1 1 ne part pas, pris en la glu des quotidiennes habitudes. Mais, plus inévitablement encore, Clotilde, désillusionnée par une première faute, en tentera une autre. Qui a été déçu par l'amour essaiera d'aimer encore. Il y a dans la ville un lieutenant de gendarmerie, ïe beau Léonce, fat, bête, nul, moustaches triomphantes. Impudemment, il la veut; et il la cou-

quiert, d'ailleurs, par les plus vils moyens. La coquette ne se dissimule pomt qu'elle est la proie naturelle du fat. Et quand le mari sera convaincu de la trahison nouvelle, tuera-t-il enfin, ouchassera-t-il, sa femme ou partira-t-il ? Elle-même, la femme, trahie une heure après l'abandon, se précipitera-t-elle en l'inconnu d'autres aventures ? Non, ni répoux ni l'épouse n'auront la force,- en leur lenteur de vivre, de se résoudre à l'action. En effet, une égale culpabilité ne leur crée-t-elle pas une nécessité de mutuelle indulgence ; et ne peuton reconstruire du bonheur avec les débris des antiques chimères écroulées? En une scène vraimqnt admirable, — Tune des plus noblement touchantes qu'il m'ait été donné d'entendre, — les époux, délivrés du passé, se rejoignent en ce nouvel hymen de leurs âmes revenues à l'unique espérance par un double dèsabusement. Et voici la Flamme, après la Fumée. Et ce ne sera point la folle, la troublée, la chimérique joie; ce sera, avec l'enfantelette qui sait tous les mots qui ont raison, la paix douce, la paix tendre, la paix auguste Fin délicieuse, quoique possible.

Tel est le drame de M. Joseph Garaguel, qu'aurait aimé Gustave Flaubert, et qui, d'ailleurs, semble fait de pages tombées de Madame Bovary, — drame plus cruel, peut-être, que le roman, d'être moins tragique ; et môme la consolation finale, encore que si tendre, contient un désolant châtiment.

Mais, dans ce drame, il n'y a pas que ce drame-là. L'intention principale de M. Garaguel a été, certainement, de nous montrer, à toute minute, les états d'âmes, — ah ! le vieux mot l n'importe, — de ses personnages. Il veut que

nous sachions tout du mari libertin, de la femme romanesque, des séducteurs imbéciles ; et, au risque de nous ennuyer, il ne nous épargnera aucun détail de ces diverses consciences. Aurait-il pu atteindre ce but sans la longueur des monologues ? Oui, et c'eût été, encore qu'un peu banale, une intéressante histoire de libertinages provinciaux. Mais il me semble qu'artiste subtil et morose Fauteur s'était résolu à plus de subtilité et de morosité encore. Je pense qu'il a prétendu — en réservant son ironie inexprimée — nous faire voir, non pas ce qu'étaient en réalité les gens qu'il fait agir et parler, mais ce qu'euxmêmes croyaient qu'ils étaient. Là gît l'intérêt très particulier de l'œuvre représentée par le Théâtre-Libre. Et le monologue, dès lors, était indispensable. Tout le monde se trompe sur soi-même. Personne ne se voit selon ses vraies propensions de tempérament. Ce mari débauché, cette femme romanesque, ces ^amants ineptes, sont naturellenient enclins à s'excuser, sans même y prendre garde, de leur débauche, de leur romanesquerie, de leur ineptie. Et, dans leurs conversations avec soi-même qui sont presque toute la pièce de M. Caraguel, c'est le mensonge d'eux-mêmes, et non leur réalité, qui se révèle.

J'avoue que je me suis beaucoup plu aux longs aveux hypocrites — sincères pourtant — de chacune de ces âmes ; et j'ai éprouvé beaucoup de littéraire satisfaction, — pas un instant aidé par l'auteur dont l'opinion se dérobe en une insaisissable impersonnalité, — à supposer l'existence intellectueûe et morale de ces personnalités d'après la fausse idée qu'elles s'en faisaient elles-mêmes,

Je ne pense pas que, depuis le Candidat, de Gustave Flaubert,— c est une des plus chères fiertés de ma vie artistique, d'avoir été presque seul parmi la critique de jadis à défendre la pièce de mon illuîstre et vénéré ami, — jamais une œuvre dramatique ait été représentée d'où fût aussi totalement absent, sur sa propre invention ou sur ses propres observations, le sentiment personnel de l'auteur. M. Joseph Garaguel vous oflEre des vivants, non pas tels qu'ils sont, non pas tels qu'il croit qu'ils sont, mais tels qu'ils sont persuadés dêtre; et c'est à vous de les conclure, vraisemblables, ou vrais, des interminables monologues où ils ne s'avouent que selon ce qu'ils se conçoivent. A vrai dire, tous les publics ne soiït pas disposés à la collaboration que leur impose une telle façon de comprendre le théâtre ; mais il y a une belle et haute impertinence de la part d'un auteur, à dire à la foule : Tu ne comprendras que lorsque tu auras créé. »

Et ce qui démontre que M. Joseph Garaguel ne se prive que volontairement des ordinaires moyens de succès, et qu'il serait parfaitement capable d'émouvoir et de charmer le public par des moyens moins lointains des procédés vulgaires, c'est le personnage de Jeannette, la suivante. Ah ! qu'il est joli, et si tendre, et si clair, sans monologue I La pauvre petite, son maître lui a dit, un jour ; « Couche-toi », et même sant; répondre oui, elle s'est couchée, et elle est demeurée éblouie de ce monsieur qui voulait bien la vouloir. Depuis elle n'appartient qu'à lui ; elle a un amoureux,qui l'épousera quand elle voudra, à qui elle n'a jamais donné ses lèvres, et qui attend. Qu'il attende, n'importe, elle reste èmer-

veillée du patroji, qui, quelquefois, raremeat^ monte dans la petite chambre. Et à cause de son maître, elle aime tout le monde : la femme de son maître, la petite fille de son maître, et la tableoù elle mel; le couvert, et. la cuisine, et toute la maison. Tout son cœur est fait d'une tendresse naïve, soumise, et exquise, — ah I fort amou»reuse sans doute, mais, en même temps, si ingénue, si neuve ; il y a de ces filles-là, très excellentes.

Il faut dire que ce rôle a été joué à miracle par Mlle Luce Colas. Ah!, ça, à quoi pensent les directeurs des théâtres où cette jeune personne n'est pas engagée ? Chaque fois qu'on lui a confié uu rôle digne d'elle, elle s'y est montrée parfaite, et personnelle. Vous vous la rappelez, à la Renaissance ? Sarah Bernhardt, qui ne se trompe jamais, avait deviné tout le talent vivant et sincère qu'il y a en Luce Colas. Mais les succès déjà nombreux qu'elle a obtenus, et mérités,, s'ils lui ont valu les applaudissements du public et les louanges de la presse, n'ont pas décidé les directeurs à se servir de cette adorable comédienne, qui, employée en des rôles conformes à sa personnalité, serait, après-demain, si on voulait,une certitude de recette. Elle seule, ce soir, — une fqia encore, — a eu tout le triomphe. M. Gémier porte un rôle terrible et le porte courageusement; mais la monotonie des monologues n'implique pas une telle monotonie (Je diction; M. Paul Edmond, en un rôle piètre, est aussi piètre que son rôle, — conscience poussée à l'extrême; les rires que devait, inévitablement, susciter le lieutenant de gendarmerie, n'ont pas empêché M. Arquillière de maintenir très artistiquement et

très solidement un personnage complexe et redoutable. Quant à Mlle Laurent-Ruault, je l'ni vue avec joie, fort belle personne, mais je ne Tai pas entendue.

Pour ce qui est du Surnuméraire^ le vaudeville joué au théâtre de Gluny — vaudeville signé du nom illustre de l'auteur de MissHelyett, — je crains que le bruit qu'on menait, depuis plusieurs jours, autour de cette pièce, ne l'ait quelque peu desservie. On parlait, ma foi, d'un ouvrage à la fois très bouffon et très délicat, offrant les amusements de la farce et les gracieusetés aimables d'un élégant proverbe. Hélas ! ce soir, le public ne m'a para ni rire comme d'une franche parade, ni sourire comme d'un fin badinage; et l'on était un peu décontenancé. Cette centième parodie de Tragaldabas, — un mari qui n'étant pas le mari, se fait, à travers cent aventures et plus de mésaventures encore, payer, par divers avantages, de sa platonique fonction, — n'a semblé ni assez excessive, ni assez jolie, et, surtout, pas assez rénovée. M. Maxime Boucheron, a eu tant de succès au théâtre et y aura tant de succès encore, qu'li se consolera aisément de cette soirée douteuse ; et l'heureux petit théâtre de Cluny prendra quelque belle revanche avant qu'il soit longtemps. Chose singulière! M, Allart, M. Coradin, Mme Cuinet, sont moins amusants que de coutume. Mlle Norcy est gracieusement minaudière, avec un peu d'excès; mais la jeune fantaisie de M. Hamilton a triomphé d'un rôle passablement maussade.

VT

MM. Ambroise Janvier et Marcel Ballot

LES JOCRISSES DU DIVORCE Comédie-vaudeville en trois actes.

Théâtre des Menus-Plaisirs (30 octobre).

Jamais TArt des Préparations ne fut poussé plus loin que dans ce vaudeville. Même la plupart des scènes sont uniquement employées à préparer des préparations, qui en préparent d'autres, lesquelles préparent d'autres préparations encore ! Et, de préparation en préparation, la pièce s'achève en un insuccès total, savamment préparé.

Et je suis ravi d'un tel insuccès, tout en m'attendrissant sur le chagrin que deux sympathiques auteurs ont dû éprouver de cette soirée.

Oui, je suis ravi, parce que j'ai vu s'abîmer dans l'énorme ennui de tout un public épanoui en un seul bâillement, la régie auguste du vaudeville, et même de la comédie, la Règle des préparations. Notez que cette pièce-là n'est pas plus bête que les autres de la même espèce ; même je serais porté à croire qu'elle l'est beaucoup moins ! Il y a, en somme, une intention farce et parfois subtile, — pas trop, non, pas trop, — en les combinaisons de ces cocus qui ne veulent pas avouer par qui ils le furent, de peur que le châtiment d'épouser la femme adultère ne soit épargné à son complice ; et, si vous voulez que je dise toute ma pensée, c'aurait pu être très drôle, la consultation juridique où le Droit Romain mêle primus à seconda et iertius à prima.

M. Maurice Donnay

AMANTS Comédie ett quatre aetes et ciaqi taJbleaax.

Théâtre de la Renaisscmce (5 novembre).

Quelle joîedevoir des hommes nouveaux triompher au théâtre ! récemment, M. Georges Courteliney M. Edmond Rostand, M. Marcel Prévost; hier, M. Paul Hervieu ; ce soir. M, Maurice Donnay ; et demain, je l'espère, M. Henri Lavedan et M. François de Curel. Bienvenue soit cette jeu^ nesse, qui, à défaut du Neuf impossible à la vieille humanité toujours pareille sous des apparences diverses, nous offre du moins le charme de recommencements presque imprévus I A vrai dire, le théâtre, tel que le conçoivent la plupaci^âe ces jeunes hommes, n'est pas celui que préfèrent mes instincts de poète,, invétérés en la seule pratique d'un même art; et si, avec tous, je sympathise dans le mépris des formes démodées, des habiletés cousues de fil blanc, de ce qu'on appelle les « Préparations », en un mot du Métier par lequel les Médiocres tentèrent de suppléer à la simple et belle Logique, au. noble sentiment de l'Ordre, dons accordés à de rares esprits, je m'éloir gne de quelques-uns en ce qui eonjceme l'orientation de la pensée, l'inclinaison particulière vers telle ou telle espèce de sujets car, âme obstinée, je garde de hautaines et ambitieuses chimères dont je ne manquerai pa& de fàice conMence à

tout le monde, un jour que roccasion m'en sera offerte. Cependant, de ce que mes idées différent de celles de mon voisin, je n'en conclus pas que les miennes vaillent mieux que les siennes; même si j'ai raison quant à moi, il peut avoir raison, quant à lui. Pas d'artiste véritable, sans parti pris 1 mais, son propre parti pris, si on a le devoir de s'y obliger soi-même, on aurait tort d'y vouloir contraindre les autres, qui ont bien le droit d'avoir le leur ! ! En ces brefs et hâtifs articles*, jem'efforcededémêler, dans chaque œuvre, l'intention de l'auteur; de le louer, si je pense qu'il la réalisa, selon sa volonté, avec tout Tart, avec tout le talent qu'exigeait cette réalisation ; de le blâmer, dans le cas contraire; et c'est à C[uoi doit se borner, il me semble, la critique ; juger suivant sa personnalité, c'est de l'impertinence.

Ainsi, tenez, la pièce de M. Maurice Donnay, je la déteste.

Mais je l'admire.

Et j'approuve le brillant, l'éclatant, l'enthousiaste succès qui a accueilli, le soir de la répétition générale et le soir de la première représentation, cette exquise et désolante comédie dont le moindre mérite est de mêler, — dans le sansfaçon, d'ailleurs fait exprès et très savamment littéraire, du dialogue, — à de la mode d'esprit si évidemment momentanée que demain on dira : « Quoi ! on s'habillait ainsi ? » des finesses de juste et précise observation, pas intense du tout, mais dont la légèreté se pose où il faut; et il en reste dans l'esprit des traces de pattes de papillon.

Pourquoi je la déteste?

Dans un monde qui aspire au demi-monde, Georges Vetheuil, joli garçon, élégant, esprit vide, cœur inquiet, rencontre Claudine Rozay, maîtresse avérée d'un fort agréable homme d'âge, le marquis de Puyseux, dentelle a une fillette de huit ans. C'est d'abord un flirt délicat, presque tendre, où la préciosité du langage se plaît à retarder l'aveu du désir. Mais, si moderne qu'on soit, il faut bien — selon la vieille coutume humaine, — en arriver au baiser définitif. Georges et Claudine couchent ensemble. Je ne dis pas qu'ils couchent ensem-. ble sans craindre de m'avancerunpeutrop. Il me semble que leur amour doit avoir quelque appréhension du vaste lit nu où s'exaspère et s'éternise la furieuse ardeur des francs enlacements ! et j'incline à croire que, parmi de jolis papotages mondains, et de petits rires, et des anecdotes chuchottées, — dont on pourrait faire de très agréables contes, — et des caresses pas brutales du tout, leur passion s'est satisfaite de frôlements furtifs, tout au bord du canapé. Mais quoi I on a de la dignité, on se doit d'être jaloux I Georges, décidément amoureux, rompra avec Claudine si elle ne rompt pas avec son vieil amant, qui est si peu son amant. « Oh ! Georges, y pensez-vous ? quitter le marquis, de qui j'ai une fille, le marquis, qui est un si galant homme, qui ne nous gêne pas. Mais ce serait infâme I Ce n'est pas sérieusement que vous me demandez cela? » Georges, tout de suite convaincu, accorde qu'en effet ce ne serait pas « honnête » ; et la querelle s'achève, — les rideaux tirés, — sur la chaise-longue, à côté d'une valise. Le canapé, toujours. Si peu sincère déjà, le Sophade Crébillon le fils s'offrait à de plus ardents libertinages. Mais si Ton ne peut être,

pour toujours, l'un à l'autre, — il y a le monde, il y a les nécessités de la vie, — on peut bien se permettre quelques petites escapades. Claudine obtient du marquis un congé; et les amants partent pour l'Italie. Dans la villa, au bord desond^s dorées de soleil ou argentées de lune, ils vivent d'adorables semaines. Ahl que de joies! ah! quelles délices 1 à moins qu'ils ne s'ennuient étrangement car enfin, si spirituels que l'on soit, c'est bientôt qu'on n'a plus rien à se dire, quand on n'a pas la ressource d'oublier, en ce qu'on fait, ce que Ton s'est dit. Ils s'ennuient à tel point que Georges, tout à coup explorateur, n'hésite pas à partir pour les plus lointains pays. Défions-nous de l'Explorateur, il est en passe de remplacer, au théâtre, l'Ingénieur naguère acclamé, et même le Maître de Forges. Mais l'amante ne veut pas que l'amant l'abandonne I Ah 1 non, par exemple. Elle n'est pas au bout de son congé; elle pourrait d'ailleurs obtenirqu'il fût prolongé. « Reste ! reste ! ne me quitte pas ! » Elle est fort émue, et fort émouvante. C'est vraiment une très bonne petite femme, et, il n'y a pas à dire, une maîtresse tout à fait amoureuse. <c Alors quitte le marquis! »• s'écrie Georges, « Tu sais bien que c'est imposrsible ! » Je crois bien qu'il le sait. C'est même parce qu'il le sait impossible qu'il le demande- Mais ils s'adorent. De sorte qu'il part pour le Continent Noir, tandis qu'elle, sur une chaise,, les coudes à une table, sa tête entre les mains^ se désole, Ariane douloureuse ! Quand il revient dix-liuit mois après, les choses s'arrangent le mieux du monde, dans une fête de crémaillère où un homme rouge, en veste galonnée, jou^ im solo de violon, — même il faudra couper ce solo-

là, les Tziganes, qui furent amusants, en 1866, ont tout à fait cessé d'être modernes. — Et c'est alors qu'on voit les bons résultats de la bonne conduite que tinrent Georges et Claudine. Où en seraient-ils, s'il avait tout laissé pour elle, si elle. avait tout laissé pour lui ? Heureusement ils ont été raisonnables. Et, guéris de leur amour,. — une indisposition, tout au plus — Claudine se marie avec le marquis de Puyseux (on ira, en une campagne provinciale, planter des choux ,^ et qiaelques rosiers), Georges se marie avec -une jolie jeune personne, non, pas trop jolie, à qui il fera le moins d'enfants possible, et c'est un achèvement très honnête.

Je vous dis que j'enrage.

Ça, de l'amour ! Ça, des amants i Ah I nom de nom de nom ! restreindre à ces prudences, à ces réticences, à ces acceptations de tous les faux devoirs, — à des baisers qui, d'être si peu éperdus, sont sales, — toute la magnifiqiike passion qui hat et sursaute et flambe éternellement dans le cœur et dans le corps de l'homme et de la femme, c'est la plus abjecte des bassesses ; et je §arde plus d'estime à la sanglante amoureuse, qiui, devant son amoureux complice, décapite d'un coup de hache le vieux mari ronfleur afin qu'il n'encombre plus le lit, qu'à cette précautionneuse amante qui sait ce qu'eue doit à soi-même et aux autres, et qu'à cet amant, paisible observateur des convenances. Tenez, pendant la représentation, le désir me hantait, violent, incoercible, que, tout à coup, parmi toute cette pleutrerie, parmi tout cet eunuquat, surgit, imprévu, absurde, ridicule, mais vivant, tonnerre de Dieu ! un romantique héros clamant, voire eiçn l'abominable prose de quel-

que Petrus Borel, les saines furies de la passion victorieuse de tous les accommodements, de toutes les restrictions, de tous les devoirs, ou qu'apparut, obscène, hideux, mais énorme, et sincère, l'un des violents rôdeurs dépenaillés, déguenillés, et déboutonnés qui, dans les venelles suburbaines, érigent, pareils à des faunes, l'impudence triomphante de leur sexualité !

Mais l'auteur est louable.

Car il a lait ce qu'il a voulu.

Par un choix que je déplore, que je n'ai pas le droit de blâmer, il a voulu nous faire voir la veulerie de l'amour actuel; il a voulu faire vivre devant nous des âmes qui n'osent pas en des corps qui ne peuvent pas ; et c'est un saisissant symbole, dans la chambre du second acte, ce lit aux deux oreillers, que ne défont ni le vieil amant ni le jeune amant. Il a eu l'atroce courage de nous montrer la passion soumise à la concession ! Certes, sans doute, autant que moimême, M.Maurice Donnayles méprise, ces cœurs incapables de généreux, de téméraire, de sublime accomplissement. Mais il lui a plu d'en étaler la souriante ignominie. 11 y a réussi, cruellement, à force d'esprit, à force de talent, et de puissance aussi. A la bonne heure. C'est très bien. J'approuve cette œuvre d'art.

Jouée à miracle par Mme Jeanne Granier, si simple, si vivante, si exactement actuelle, si faussement vraie, si mensongèrement franche, et, tout à coup, si extraordinairement pathétique dans la scène du quatrième acte, où, peut-être, elle a été plus sincère que ne Teût voulu l'auteur; par M, Guitry, qui a su révéler, grâce à la restriction de la voix et du geste, toute l'âme étroite de

son personnage ; par M. Paul Clerget, élégant, fin, subtil; par M. Louis Delaunay (mais, décidément, les rôles de vieux, que jouent des jeunes, c'est absurde, et c'est moins insupportable, les rôles de jeunes que jouent des vieux) ; par Mlle Caron, si parisiennement fine, subtile, et si jolie, et par d'autres aimables femmes; mise en scène avec un luxe où il y a de la singularité et de l'amusement, la comédie de M. Maurice Donnay a remporté, je l'ai déjà dit, un succès voisin du triomphe.

Ce succès se prolongera-t-il ?

Je l'espère.

Il se pourrait, cependant, que, dès le mois prochain, on constatât quelque diminution dans l'effet produit sur le public. Mais ce ne sera point, comme feindront de le penser certains critiques obstinés en leurs vieillots errements, parce que, dans cette pièce, il n'y apas de pièce; il y a toujours assez de pièce, souvent même il y en a trop ! Ce sera, plutôt, parce que l'absence de sincérité, de spontanéité en les sentiments des personnages, déconcertera, gênera les spectateurs payants, âmes simples; et même un avenir plus lointain pourra être choqué aussi par ce défaut total de véritable eflFusion. Si, comme je le pense, et comme son talent l'y autorise, M. Maurice Doûnay aspire à une autre gloire que les ovations des premières soirées, il fera bien de se défendre d'avoir trop d'esprit. Aucune œuvre ne dure si elle a cette tare, — espèce de ver au noyau du fruit, — la pénible, l'antipoétique, la désastreuse Ironie; et la gloire du divin Henri Heine luimême en est diminuée.

H. Gaston Marot

LES AVENTURES DE THOMAS PLUMEPATTE Pièce en cinq actes et douze tableaux.

Théâtre de la République (ô novembre).

Ça, c'est ce qu'on appelle se fiche du monde. Mais c'est s'en fiche très drôlement. Je n'ai jamais vu un mélodrame aussi gai. Ah I qu'il est gai ! S'il s'agissait seulement d'une jeune demoiselle qui, avec l'aide du Bon Capitaine, fait la quête de son père abandonné dans une île déserte par le Mauvais Capitaine, ce ne serait qu'une absurde et niaise parodie des Enfants du Capitaine Grant. Mais, « grâce à Dieu l » comme disent les Esquimaux de M. Gaston Marot, il y a bien autre chose dans cette étonnante pièce : il y a des Anglais qui dansent la gigue à tout propos, des acrobates qui, après avoir fait le saut périlleux, en maillot, à la kermesse de Rotterdam, s'habillent en loups de mer pour sauver des jeunes filles sur les banquises du pôle Nord; il y a un ours blanc qu'une blonde miss tue de deux balles dans le dos ; un singe qui, du bout delà queue, empêche déjouer la gâchette du revolver au moment même où, dans un duel à l'américaine, le Mauvais Capitaine allait tuer le bon jeune homme, qu'il ne faut pas confondre avec le Bon Capitaine ; il y a un folâtre matelot, natif de Belleville, — c'est Plumepatte lui-même, joué, d'ailleurs, par M. Pougaud, avec une vervetrèsbouffonneet point gros-

sière, — et une chanson gracieusement chantée par Mlle Fournier ; il y a des amants, peu délicats, mais tout de même dignes, à un certain point de vue, d'admiration, qui, par trente degrés audessous de zéro, n'hésitent pas à violer des ingénues sur des glaçons qu'emporte la débâcle ; il y a mille' choses encore plus amusantes les unes que les autres. De sorte que nous nous sommes infiniment divertis. Vraiment, on se tordait. Cependant, je ne suis pas sans inquiétude. Nous, les gens des premières, nous sommes bons enfants ; et nous entendons, comme on dit, la plaisanterie. Mais les auteurs qui s'adopnent à ces sortes de facéties ne craignent-ils pas que le public populaire, pas toujours commode, le bon, le vrai, le franc public ne se fâche enfin, un jour où l'autre, d'êcre ainsi bafoué?

Demain : VENISE SAUVEE, de Thomas Otway.

Thomas Otway, poète tragique, vécut dans la crapule et mourut dans l'ordure : telle est la légende. On sait ce qu'il faut penser de ces légendes-là. L'immémoriale et impérissable haine des Sots, des Médiocres surtout, contre les génies excessifs ou singuliers qui les déconcertèrent, s'assouvit en des calomnies contre eux, transforme leurs désastres en crimes, leur misère en ignominie; ainsi, Gérard de Gerval passa pour un fou; Baudelaire, pour un mangeur d'opium ; Villiers de risle-Adam, pour un ivrogne. Thomas Otway

fut-il véritablemont le bas débauché, rhomme de tout point ignoble, que la tradition raconte ? J*ai peine a le croire. Regardez le portrait placé en tête du premier volume de ses Œuvres. Sous les longs cheveux mollement onduleux, le front large et haut, un fl*ont de pensée et de rêvfe, se bosselé en lignes douces ; le nez fort, sans courbure, direct, se prolonge, résolu, s'achève pourtant en narines grasses où s'alentit la volonté; une singularité : tandis que le sourcil de Tœil droit s'arque très nettement, très régulièrement, celui de l'œil gauche se tord comme un ver blessé, — signe, dirait-on, de tourment, d'impuissance contre le Destin ; la lèvre supérieure, très fine, dédaigne, hautaine et chaste, l'inférieure s'abandonne vers un menton dont la robuste structure s'atténue en deux plis, dodus, un peu pendants ; et la main, où la joue s'appuye, jolie, courte, potelée, à fossettes, est une main de bonté et de paresse. Thomas Otway a pu être une âme élevée et douce, faible un peu, que les mépris, le dénûment, et toutes les injustices, précipitèrent dans le courroux qui promet les revanches et dans la débauche qui promet l'oubli. Nulle misère en effet ne fut plus misérable que la sienne. Acteur, il fut bafoué; poète, il fut rarement applaudi et ne fut jamais payé; passionné, loyal et constant royaliste, il ne reçut de sa fidélité aucune récompense ; et c'est lui-même, qui, dans une pièce moins connue que Venise sauvée, s'exprime ainsi par la bouche d'un soldat de fortune ; « Nous avons répudié le service de l'étranger, puis, revenus en notre patrie, nous y mourons loyalement de faim ; je te le dis, Loyauté et Misère, c'est tout un. Les anciens Cavaliers avaient une telle provision de nïisère pen-

dant l'exil du Roi, qu'il y en a encore pour leurs héritiers. » Il y en avait tant, que, méprisé, honni, sans amitié (lui qui conçut de l'amitié un si haut idéal!); sans amour (lui qui, d'une ardeur si sincère, d'une si exquise douceur, préféra les. conjugales tendresses !) expulsé de tous les gîtes, chassé de toutes les tables, n'ayant pas plus de crédit dans les tavernes qu'à la cour, repoussé même par les associations de mendiants et par les confréries de voleurs, malade, hâve, haillonneùx, l'air toujours saoul, d'avoir toujours faim, et sans cesse harcelé par l'innombrable meute des créanciers et des gens de police, il se réfugie enfin dans le Tower-Hell, dans le quartier privilégié de la Tour, et y crève, à trente-trois ans, à l'hôtellerie du Taureau, d'une fièvre que lui occasionna, disent les uns, l'épouvante qu'il avait eue d'un voleur ; d'une fièvre, disent les autres, gagnée à poursuivre jusqu'à Dpuvres l'assassin de son meilleur ami (on pourrait reconnaître là le poète admirable de l'absolue amitié !) ou bien, selon la version la plus répandue, d'un morceau de pain trop goulûment avalé, qu'après trois jours de jeûne il avait mendié dans la rue, de ses mains sacrées de misérable, de ses mains augustes de poète ! Il y avait précisément soixante-dix ans que, ancien comédien, ancien directeur de théâtre, ancien homme de génie retiré des afl'aires, William Shakespeare était mort, à Stratford-sur-Avon ; bon. bourgeois, qui peut-être ne se souvenait plus de la taverne, de la Sirène.

D'ailleurs, que Thomas Otway ait été pauvre par le Naturel ou par l'inéluctable Circonstance, — ou par les deux, — il faut se réjouir qu'il ait vécu dans le désordre, infâme ou non; car, gen-

tleraan correct, il ne nous aurait pas donné Venise sauvée.

Entendons-nous bien ; je ne crois pas du tout que rincohérence de la vie soit nécessaire à la manifestation du génie; je suis, vous le pensez bien, délivré de ces vieux romantismes ; si celuilà peut avoir beaucoup de talent, et se réaliser tout entier en poèmes impérissables, qui n'a point de logis, et que tourmente l'accaparante misère, je crois qu'on peut aussi faire de magnifiques ouvrages, et très violents, et très hardis, et très sublimes, dans un cabinet de travail bien chauffé, les pieds aux chenets, à côté de la chambre où jouent des enfants légitimes ; la procréation de la beauté, par le poète, n'inplique pas l'engendrement de la bâtardise, par l'homme ; et môme jMmagine que la paix et le bien-être sont favorables à l'épanouissement du travail en œuvres.

Mais le cas de Thomas Otway lut tout particulier. Dans le temps où, d'acteur, il se fit auteur, — Shakespeare depuis longtemps éteint, et oublié, avec tous ses prédécesseurs, avec tous ses contemporains, oublié, à tel point que, malgré les continuelles relations politiques, mondaines, littéraires, d'un côté à l'autre du détroit, aucune influence de l'auteur à^Hamlet dans la patrie de l'auteur de Polyeucte, aucune transmission de son génie au nôtre, n'est sensible, sinon en une tragi-comédie de Rotrou, dont j'ai déjà parlé, — en ce temps-là, la France conquérait l'Angleterre ; et l'avant-garde de la victoire, c'étaient les Trois Règles, jeveuxdire le théâtre classique, méthodique, armée aux trois ailes, avec, non pas Sophocle, mais Sénèque pour général, et Nicolas Boileau pour cantinier. Notez bien que, —

l'art ATT THEATRE 247

n'ayant ni le loisir ni l'espace d'une discussion motivée, — je me garde bien de dire, à la volée, que la régularité tragique, à nous transmise, non des Grecs, mais des Latins, ne fut pas conforme, naguère, à notre esprit national, ne favorisa point son parfait épanouissement à un moment de son évolution. Le certain, c'est qu'elle était incomparablement désastreuse au génie anglo-saxon, tout d'aventure, de chimère, de violence et de passion sans borne éparse ! N'importe. Ce futaffaire de mode. La pompe, simple, et bien ordonnée de nos tragédies étonna l'Angleterre, l'immobilisa en admiration, en imitation ; il faut dire aussi que, en même temps que la majesté, la préciosité venait de Paris, et les petits-fils des anciens enthousiastes del'Euphuisme trouvaient leur compte en cette importation de l'hôtel de Rambouillet. A vrai dire. Pope n'était pas encore venu 1 Pope, le plus funeste artiste qui ait jamais interrompu le naturel essor de l'âme d'une nation 1 Pope, espèce de Malherbe incapable d'écrire rOrf^ ait iîot, espèce de Boileau, incapable d'écrire le second chant du Lutrin ; Pope, législateur d'un Parnasse qui fut au Parnasse français ce qu'un jeu de patience, figurateur de monts et de vallées, est à la réalité des vallées et des monts ; Pope, lettré, élégant, eunuque, qui ersifia les lettres d'Héloïse et d'Abélard de telle façon qu'elles avaient l'air, toutes, d'être écrites par Abélard lui-même I Mais, s'il n'était pas encore venu (hélas! cela ne tarderait guère !) son prochain esprit hantait déjà lésâmes anglaises. Et que serait-il arrivé si, digne, correct, pas du tout ivrogne, Thomas Otway avait été admis dans les sociétés littéraires à la mode de son temps?

Inévitablement, il n'aurait écrit que des tragédies bien sages, que de bienrégulières comédies. Il n'y était que trop porté, puisque, tout jeune, il donna un Alcibiade^ imité, assure-t-on, d'un des plus médiocres des tragiques français, puisqu'il fit jouer une traduction de la Bérénice, de Racine (ah ! le malheureux !) et une traduction des Fourberies de Scapin, de Molière. Ce n'était pas que Thomas Otway ne fût point admis parmi les grands seigneurs. Il fut le « bouffon chéri » sans doute parce qu'il était amusant, avec des rages dans le ventre, et qu'il savait dire, un peu ivre, les mots ignobles et drôles qui agrémentent les desserts, à l'heure où les lords vomissent. Mais, grâce au ciel, on le renvoyait dans sa misère, dans son ordure, dans son délaissement, dans ses tumultueuses rancunes, — quand il avait cessé de faire rire. Et, le lendemain des ivrogneries, il crevait de faim, tout seul. Heureusement. Car, une fois, pressé par l'urgence du pain et de la viande, — pour quelques livres que lui offrit et que ne lui donna point, la besogne achevée, quelque directeur de théâtre, — effrontément, cyniquement, il plagia tout le Roméo et Juliette de >h^kes^e2Lre, dans VHistoire et la Chute de Caius Marcus.

Il était déshonoré... mais il était sauvé ! Oui, d'avoir plagié Shakespeare, lui resta l'habitude de lui ressembler, et de l'égaler. N'exagérons rien. Pas toujours. Quelques fois. Disons: rarement. C'est déjà bien joli I Et nous avons Venise sauvée, œuvre point parfaite, souvent ennuyeuse, mais tellement admirable par l'ardeur de la passion fraternelle, que vraiment on le peut dire, jamais, en l'expression de l'amitié, elle ne fut surpassée l Cependant le Théâtre de l'Œuvre fait-il bien

de nous offrir, demain, cet ancien drame anglais? En bonne conscience, je pense qu'il devrait se vouer à d'autres fonctions. Qu'il nous fasse connaître les tentatives, encore récentes, ou pas trop anciennes, des théâtres étrangers : que surtout il offre la possibilité de sa manifestation totale, à l'impatiente jeunesse qui apporte peut-être un art nouveau, ou un art digne de passer pour tel ! Cela vaudra mieux.

D'ailleurs, il y a une illusion à laquelle il faut que M.Lugné-Poô renonce; celle de mettre à la scène une pièce tout à fait inconnue à l'esprit français. Il y aura bien, dans la salle, demain, quelques spectateurs ignorant totalement Thomas Otway et Venise sauvée. Mais, ils seront sept. Mettons douze. Car, précisément, de toutes les tragédies anglaises, il n'en est pas une qui, plus souvent que celle-ci, ait été jouée .sur les théâtres de France. Même, — chose un peu extraordinaire, — elle fut « adaptée », chez nous, avant aucun des drames de Shakespeare. Il n'y avait pas treize ans que Venise sauvée (en 1685, l'année même de la mort de Thomas Otway), avait été représentée à Londres, lorsque Lafosse, bon faiseur de vers, et qui, par la belle emphase des distiques mérita d'être comparé à Corneille (ah I que les hommes sont bêtes!) lit jouer un Manlius Capitolinusy lequel était Venise sauvée elle-même, réduite aux bonnes mœurs, et habillée de toges romaines. Quelques lustres après, un extraordinaire imbécile, appelé Laplace, — ingénu émule du premier traducteur de Shakespeare, de ce bon Letournenr, si ingénu lui-même, celui qui, selon Victor Hugo, mourut, hébété, Laplace fit jouer en vers, — ah I ces vers I — une Venise sauvée qui

ne fut pas sans avoir quelque succès. Non content de l'avoir traduite en vers, il la traduisit en prose. Cette traduction en prose, est vraiment surprenante. Non seulement l'auteur y mêle, chose pénible, ses vers, mais il supplée aux scènes qu'il n'a pas osé traduire, par des injures à celui qui les inventa. Et, toujours, en France, bien plus qu'en Angleterre, on s'inquiétait de Venise sauvée. En 1827, miss Henriette Smithson vint jouer, à Paris, à l'Odéon, le rôle de Belvidera. Hector Berlioz était là. Que de souvenirs ! Berlioz dans la salle, pendant que, sur la scène, miss Smithson jouait la coupable et désolée et si tendre épouse de Jaffier ! En 1829, Hector Berlioz, songeant à la délicieuse tragédienne, écrit à Ferdinand Heller : « S'il y a un Nouveau Monde, nous retrouverons-nous?... Juliette, Ophélie! Belvidera ! Jane Shore ! » Hélas, ces génies, qui n'aiment que dans le génie ! Mais la plus grande gloire de Venise sauvée, c'est l'admiration d'Honoré de Balzac (de M. Homère de Balzac, comme disait Richard Wagner) ; car vous pouvez lire, dans les Illusions perdues, parmi les tentateurs discours de l'abbé Carlos Herrera à Lucien de Rubempré : « Enfant, as-tu médité sur la Venise sauvée, d'Otway ? As-tu compris cette amitié profonde, d'homme à homme, qui lie Pierre à Jaffier, qui fait pour eux d'une femme une bagatelle, et qui change entre eux tous les termes sociaux? » Quoiqu'il ait imité Nucingen d'Antonio, et la Torpille d'Aquîlina, Balzac ne semble pas avoir lu Venise sauvée avec beaucoup de soin ; car, précisément, c'est la suprématie sentimentale et sensuelle de la femme qui triomphe abominablement dans Venise

sauvée. Mais Balzac voulait excuser Vautrin d'aimer un peu trop Lucien.

Demain je parlerai de la tragédie elle-même.

Je veux seulement dire, aujourd'hui, que les représentations sur la scène où triomphent les symbolistes, d'un drame qu'admirèrent, après Hugo et Balzac, Gautier, après Gautier, tous les Parnassiens, réjouit et enorgueillit mon vieux cœur de romantique.

Thomas Otway

VENISE SAUVÉE ' Tragédie.

Théâtre de VŒwm^e (8 novembre).

La nouvelle adaptation du drame de Thomas Otway a été accueillie sans enthousiasme. Une seule scène, — celle où le sénateur Antonio meugle et jappe entre les jupes et sous le fouet de la courtisane Aquilina, — a trouvé grâce devant le public, ce qu'elle a de malpropre excusé par ce qu'elle a de tragiquement poignant. Le reste du temps, quelques-uns ont ri, — ils ont eu tort ; plus nombreux, d'autres se sont ennuyés, — il ne faut pas leur en vouloir, ils ne pouvaient pas faire autrement ; et, seules, vingt ou trente personnes ont applaudi en la ferveur des initiations récentes. Malgré l'événement, l'admiration des lettrés demeure entière, non pour l'ensemble, mais pour beaucoup de parties de cette œuvre inégale, et puissante, que M. Laurent Tailhade,

orateur assez médiocre le soir de la répétition générale, nous a présentée ce soir avec des emportements que nous faisait prévoir sa verve coutumière et des bonnes fortunes lyriques dignes de son beau renom de poète.

La cause de ce mauvais accueil?

Certes, la mise en scène est déplorable et l'interprétation médiocre. Dès que les comédiens et les comédiennes quittent le ton du bas vaudeville et de la comédie familière, ils s'emportent aux plus bouflFonnes redondances du mélodrame ; ils ne savent pas prendre le juste accent du drame poétique. M. PhiUppe Garnier n'est remarquable que par la belle fierté de l'attitude : et seuls sont à louer, sans restriction, M. Gémier, un peu trop vieux en Polonius frère aîné de Mathusalem, mais si sinistrement ignoble, et Mme Lina Munte, impérialement, implacablement courtisane, pécheresse vengeresse, qui, dans sa frêle et féroce main, lève un fouet de débauche qui est un peu celui de Némésis !

Mais, la vraie cause de l'insuccès de la pièce c'est la pièce elle-même.

La voici.

Des conspirateurs méditent d'anéantir l'insupportable aristocratie dominatrice du Sénat vénitien. Quels conspirateurs? Corneille a dit :

Un tas d'hommes perclus de dettes et de crimes, Que pressent de mes lois les ordres légitimes Et que, désespérant de les plus éviter, Si tout n'est renversé, ne sauraient subsister.

Mais Pierre, fier soldat de fortune, amant, d'ailleurs, de la maîtresse du sénateur Antonio,

— ■ au temps où Laplace traduisait Venise sauvée on aurait dit : «Guerluchon » — semble avoir de nobles ambitions, et il entraîne dans le complot son ami, son frère, la moitié de son âme, — animœ dimidium — Jafïier qui, contre la volonté du sénateur Priuli, a épousé la fllle du vieillard. Les conspirateurs s'étonnent et s'alarment de cet inconnu ; mais, pour gage de sa foi, il leur offre sa femme, Belvidera, l'amoureuse et douce Belvide ra. Douce? elle sera terrible et désastreuse.. Parce que le conjuré à qui elle fut confiée en otage, l'outragea, elle oblige son mari à la trahison ; c'est Jaffler qui livre à la justice sanguinaire du Sénat, avec tous les hommes engagés dans le complot, Pierre lui-même, Pierre, son ami, son frère, la moitié de son âme. La délicieuse et abominable Dalila, — celle que déteste et maudit le poème d'Alfred de Vigny, — a accompli son œuvre d'infamie, son œuvre nécessaire ! Et, il faut le dire, rien, même dans le plus magnifique drame shakespearien, n'est supérieur à la scène où l'ami dénoncé frappe au visage, de ses mains enchaînées, et insulte, en l'adorant toujours, l'ami traître. Cela est d'une beauté extraordinairement sublime! De même que, â la fin du drame, la mort de Pierre sauvé du supplice par le poignard de Jaffier, et le suicide de Jaffler, — double joie de l'amitié satisfaite en l'éternelle étreinte de la mort, — dépassent l'extrémité la plus intense, la plus lointaine de l'épouvante tragique.

Pourquoi donc Venise sauvée contenait-elle en soi la cause de son insuccès ?

J'essaierai de le dire, très brièvement.

Lorsqu'une œuvre, par sa nationalité et par son

époque, a de quoi déconcerter les spectateurs d'une autre nation et d'une autre èpo(jue, elle ne peut les obliger à l'enthousiasme que si, en toutes ses parties, même en ses parties les moins importantes, elle révèle, elle prouve le continu génie du poète. On peut affirmer qu'aucun Français ne pourrait endurer toute la représentation du Roi Lear y par exemple, si, à chaque moment de cette œuvre qui nous stupéfie par son énormité, par la prolongation de son énormité, et nous affole par l'interminable multiplicité de ses détails, n'était, toujours et inévitablement, visible et sensible le génie dominateur ! Ce qui est essentiellement dit'érent de nous, n'est supportable que si c'est sublime, sans trêve. Et ce n'est pas le cas de Venise sauvée. Drame aux beautés intermittentes, qui, d'ailleurs, n'eut pas la gloire d'ouvrir ni même d'achever aucune ère, elle n'est totalement admirable qu'à de si longues distances des points où elle le flit, que, dans l'intervalle, la personnalité des spectateurs à l'occasion de se reprendre et de se disposer à ne plus rien admirer du tout. Il faut ajouter que la pièce d'Otway, écrite en un fort détestable galimatias lyrique, n'oblige même pas au respect qu'inspire la correcte beauté des œuvres d'art. De sorte que si ceux qui ont ri ont eu tort de rire, on n'a rien à reprocher à ceux qui se sont ennuyés.

Il conviendrait que cette soirée, honorable mais malheureuse, fut une leçon au théâtre de l'Œuvre. Il doit tendre à mieux qu'à nous montrer des drames cent fois jugés, depuis longtemps mis à leur place en les mémoires, en les bibliothèques ; et c'est son devoir, — comme ce sera sa gloire, s'il veut, — de nous révéler, à côté des

récents c hefs-d'œuvre des théâtres étrangers, les jeunes efforts de lanouvelle génération française.

MM. Jules Renard et Georges Docquois

LA DEMANDE Comédie en un acte, en prose.

M. J. Berr de Turique

GRISE CONJUGALE Comédie en trois actes, en prose.

Théâtre de VOdéon,

M. Adolphe Aderer l'un pour l'autre

Comédie en un acte.

Théâtre du Gymnase.

M. A. Dennery

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