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LE JUIF-ERRANT

Drame fantastique en cinq actes et vingt-et-un tableaux Tiré du roman d*£ugène Sue.

Théâtre du Châtelet (9 novembre).

Après cette proprette, joliette et simplette cho-

sette, les Jumeaux de Bergame (si simplette

que Ton a pu dire : « Cette comédie est attribuée

à M . Némorin de Florian, mais tout porte à croire

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qu'elle est de Mlle Estelle de Florian ») la Demande, un acte en prose, dont le succès n'a pas laissé d'être assez vif, ne m'a point causé, — j'ai beaucoup de regret à le dire — tout le littéraire plaisir que promettaient les noms de MM. Jules Renard et Georges Docquois. Je tiens en très haute estime le patient, subtil, intense talent auquel nous devons les Sourires pinces et VEcornifleur ; et on n'ignore point quel cas je fais du poète à la fois délicat et fantasque, qui donnait, hier, au Tréteau de Tabarin, une si drolatique et lyrique Revue-Parade. Leur collaboration, — mariage, sans doute, d'amicale inclination, plutôt que d'intellectuelle convenance — n'a produit qu'une œuvrette un peu terne, m'a-t-il semblé. Fermier riche, Répin a deux filles et les veut marier ; Gaillardon, non moins fermier, et riche aussi, en veut bien épouser une. Laquelle ? le père pense qu'il s'agit de l'aînée... Pour ce qui est de moi, je n'hésite pas une minute : celle des deux demoiselles que je ne demande qu'à épouser, tout de suite, avec fureur, c'est celle qui est jouée par Mlle Marsa ITel est aussi l'avis de Gaillardon. Mais Répin se rebiffe. Prenez l'aînée — ou la porte l Cependant tout s'arrange ; et Gaillardon, après avoir promis de trouver un parti pour Henriette qui s'inquiète, se marie avec Marie, — avec celle qui est jouée par Mlle Marsa, l'heureux homme 1 Ce sujet, dont l'invention ne paraît pas avoir exigé tout l'effort d'un prodigieux génie, manque évidemment d'énormité. J'entends, j'entends, il n'y a pas que la Divine Comédie et les Bur graves. Encore faut- il, dans le plus petit ouvrage, où la grandeur serait déplacée, quelque saillie, quelque éclat : rien de plus désolant qu'un

plat camaïeu gris. Je suis porté à croire que, ici, Tobservation pointue, et très souvent profonde, de M. Jules Renard, s'est émoussée en la belle humeur de M. Georges Docquois, tandis que la belle humeur de M. Georges Docquois s'éteignait à la froide observation de M. Jules Renard. Ils feront bien de collaborer, désormais, celui-ci avec Labruyére, celui-là avec Banville. Et l'interprétation, lente, minutieuse, toujours plus lente, ajoute du gris — crevé çâ et la par l'épanouissement de Mlle Marsa, ce lys, selon la juste expression de Lucien Descaves — à tant de gris. Pour parler d'une façon un peu définitive, les jeunes auteurs devront se défier d'une propension à l'émiettement de leur pensée en l'inflniment petit du détail vrai. Je vois avec épouvante se dresser à l'horizon de quelques esprits nouveaux, exemple imbécile et funeste, le spectre de Henry Monnier !

Je ne sais pas si, comme M. Georges Docquois, M. Berr de Turique écrit des poèmes ; il faudrait qu'ils fussent bien détestables pour ne pas être meilleurs que sa comédie : Crise conjugale. On ne doit user d'aucune complaisance banale à l'égard d'un jeune homme, ayant fait preuve, en des pages déjà nombreuses d'une subtilité jolie, d'un très réel talent, et qui, j'en suis sûr, sera un excellent auteur dramatique, s'il sait choisir la voie où développer ses facultés instinctives. Il va sans dire que, selon ma méthode habituelle, je me garderai bien de juger sa pièce en me plaçant à mon point de vue personnel, (ah! Dieu l si je m'y plaçais !) mais que j'essaierai de la juger en me conformant aux intentions de l'auteur, démêlées de son œuvre. Et tout de suite, mon embarras est

grand. Je ne distingue pas bien œque M. Berr de Turique a voulu, ni la direction de son art. Il me semble que deux espèces de ooncession — concession au métier d'hier, concession à la mode d'aujourd'hui, et de demain, — FîncÛnent tantôt en un sens, tantôt en un autre ; et il serait , désastreux qu'il restât assis, sur la scène de TOdéon, entre deux selles... Tâchons de nous reconnaître, en racontant la pièce. Un ménage a tout ce qu'il faut pour être heureux ; fortune, beauxparents exquis, et la jeunesse de deux cœurs. Mais le mari, Henri de Lançay, a commis cette faute, deux mois après le jour des noces, de ne pas hésiter à monter chez Georgette, une ancienne maîtresse, et quand il est descendu, sa femme, qui guettait au fond d'un fiacre. Ta «cueilli ». Situation de pièce farce, ou situation de pièce tragique ? il faudra voir. Marie de Lançay, désormais, tient fermée au nez de son mari la porte de la chambre conjugale; et, s'il tente de s'approcher de celle que, repentant, il adore, elle n'hésite pas à se menacer elle-même d'un petit revolver. Durant tout un an, pas une caresse ! Gela pourrait être drôle, si c'était pour rire ; c'est absurde, si c'est sérieux. Gomment I cet homme de trente ans, époux éperdu, n'enfonce pas la porte, n'étreintpas cette jolie récalcitrante, et, d'un victorieux baiser aux lèvres, ne l'oblige pas à s'avouer, sans paroles, délicieusement pardonnante I Pour ce qui est du revolver, vous n'en croyez pas un mot; et on ne sait point si ce mari-là est un imbécile dont il faut se moquer, ouun... insuffisant qu'il faut plaindre. Or, au moment même où M. de Mornand> grand inventeur de figures de cotillon, et séducteur de son métier, fait une cour assidue à la fem-

me, arrive d'Amérique Georges Gautier, ami du mari. Ce voyageur (presque un Explorateur, défions-nous I) profère immédiatement ce paradoxe que, pour ramener une femme à son mari, il n'y a rien de tel que delà livrer sans défense aux entreprises d'un amant, — qui la met « au point > I Ce n'est pas assez plaisant, pour que Ton s'esclaffe ; si l'on ne pouffe pas, c'est odieux. On n'a point pouffé; et, sans qu'aucune émotion s'en dégageât, c'était, non pas terrible, mais seulement pénible, ce trouble, cette détresse d'une douce créature honnête sur le point de cesser de l'être grâce à un raisonneur fort mal élevé, qui, à une pauvre petite âme malade et plaintive, applique des remèdes grossiers et brutaux — espèce de vétérinaire de colombe — et grâce à la niaiserie, pour ne point dire davantage, d'un mari qui ne sait pas enfoncer les portes, même celles qu'il a déjà ouvertes I Vers la fin du troisième acte, une scène de lutte définitive et de réconciliation entre les deux époux — scène un peu moins ambiguë que le reste de la pièce* — n'a point déplu; et j'accorde volontiers que, çà et là, un peu partout, des mots heureux, fort libertins, mais drôles, avaient déjà secoué l'apathie des spectateurs. N'importe, il me semble que, pas plus que moi, le public n'a démêlé les véritables intentions de l'auteur; et cette pièce, qui, d'ailleurs, a été fort applaudie, m 'apparaît comme le produit adultérin, et neutre, de cette carpe, le vaudeville, et de la pièce rosse, ce lapin.

Mais (à coté deM.Magnier,très fin, très délicat, et de qui la voix est forte et charmante; de M. Rameau, à la barbe prodigieuse ; de M. Paul Franck, qui a beaucoup d'élégance, seule ressource en un

rôle inepte ; de Mlle Wissocq, qui est gracieuse, de Mlle Béry, qui est jolie, — et si grasse I — etde Mlle Fège, qui est impertinente), Mlle Lara a obtenu et mérité un succès considérable. Pourtant n'exagérons rien. Il est probable que cette jeune personne sera une remarquable artiste, mais cela n'est pas sûr; il faudra voir. Elle a, certes, une voix adorable ; et, quoique un peu grêle et saccadée, et gênée encore par les récentes leçons du Conservatoire, — ces bandelettes étroites qui enserrent et restreignent la personnalité, — elle a eu des sincérités, des élans, des « choses à elle seule »,qui peuvent faire concevoir les plus sérieuses espérances ; et c'est précisément parce que j'ai une conûance presque absolue en l'avenir de cette enfant, que je ne la loue pas avec un peu plus d'excès.

La veille de cette soirée odéonienne, le Gymnase a repris Famille, l'amusante et vivante comédie de M. Auguste Germain, où, à côté des artistes de la création qui ont retrouvé leur succès de naguère, Mlle Lecomte a été charmante, M. Lagrange fort divertissant, et Mlle Lucy Gérard de tout point parfaite, et merveilleusement jolie, — je n'attendais pas moins d'elle. Mais l'intérêt principal de ce soir d'hier, c'était la première représentation de VUn pour Vautre, de notre aimable confrère, M. Adolphe Aderer. Ah! comme elle n'est pas morale du tout, cette petite piécette. Luce Auber, comédienne du Premier Théâtre, s'il vous plaît, est l'amie du duc de Clarence. Mais oui, duc de Clarence. Seulement, au lieu de l'affreux tonneau de malvoisie, il ne s'agit ici que de coupes de Champagne ; et comme elles moussent ! Mais la duchesse de Clarence a

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le mauvais goût de tenir à son mari (on n'a point idée de cela), et, tout américainement, elle vient demander à Luce Aubert de le lui rendre, en lui offrant, en échange... elle-même? Un instant, je l'ai cru. S'il y a les Protecteurs, pourquoi n'y aurait-il pas — en tout bien tout honneur — les Protectrices ? Même il me semble que, sous ce titre, autrefois j'ai écrit je ne sais plus quel conte. Non, la duchesse est moins hasardeuse : c'est le prince de Montreux qu'elle offre à la petite actrice ; et celle-ci accepte, non sans avoir pris l'avis de Michon, comique plein de talent, mais dénué de toute délicatesse, qui, complaisant, ne voit aucun inconvénient à être le rival, préféré, d'un prince. Et ce futile proverbe libertin — où le maniérisme de Mlle Suzanne Avril va jusqu'à un excès charmant, où Mlle Bréval est suffisamment sémillante et où M. Melchissédec paraît triste de ne pas débuter dans un plus long rôle — a joliment réussi, tout pimpant de parisianisme et d'égrillardise.

Cependant, le Châtelet a remis à la scène le Juif Errant, avec Paulin Mènier, incomparable Rodin. Alors, comme çà, malgré l'énorme succès proclamé, on ne faisait donc pas d'argent avec les Fugitifs ? N'importe. On les reprendra, dans cinq ou six mois. Il y a de ces funestes manies.

HH. Deconrcelle et Kéroul

LA BELLE ÉPICIERS Opérette en trois actes.

Théâtre des Bouffes-Parisiens (16 novembre).

Les jolies piécettes, qu'on fit déjà, et qu'on pourrait faire encore, avec les petites aventures de la grande Histoire I Cette fois, c'aurait pu être tout à fait charmant. Dans ce complot contre le Régent, il y avait, à côté de beaucoup de terrible, beaucoup de frivole : la conspiration eut une mouche au bord de la lèvre, du carmin aux pommettes, des nœuds de dentelle posés aux cheveux comme des ailes vacillantes; et, à la prochaine odeur de la poudre à tuer, se mêlait le parfum de la poudre à poudrer, sous le jeu des éventails qui éteignaient les chuchotements des conjurées au sein nu. Et, cette chose si plaisante, vous vous souvenez? le cardinal Dubois qu'éveille au milieu de la nuit un message de la Filhon, et qui se lève, et (jui court à la hâte, peut-être en robe cardinahce, vers Fhonnête maison où il pense que l'illustre matrone lui a réservé quelque morceau de roi, — tout au moins de régent; mais non, la Filhon, qui écoutait volontiers aux portes, a surpris les confidences d'un diplomate espagnol à Tune de ses pensionnaires, à Marianne, jeune modiste douée d'ailleurs de toutes les vertus, en dépit des apparences ; et Ton conte que Dubois fut d'abord quelque peu quinaud de découvrir

une conspiration où il croyait trouver une belle fille.

Mais, de ce joli moment d'un siècle si pimpant et si fou, MM. Decourcelle et Kéroul ont fait une pièce qui, à presque tout le monde, a paru fort insipide.

Quoi donc? ces jeunes écrivains manquent-ils d'esprit, ou de talent ? Oh I que non pas ; ils ont tout ce qu'il faut de talent, et, d'esprit, beaucoup plus qu'il n'en faut, — beaucoup plus ! Mais, voilà, par l'eflfet d'un déplorable atavisme, ou d'une éducation intellectuelle, non moins déplorable, ils sont persuadés qu'une pièce ne saurait plaire au public, et même ne vaut en réalité, que si elle est ce qu'on appelle une pièce «bien faite », c'est-à-dire machinée selon la formule de naguère; et, loin de développer — ils n'avaient qu'à vouloir? — l'amusante Anecdote en fantaisie personnelle, en inventionnettes qui donnent l'illusion du nouveau, en imprévu, même fantasque, môme extravagant, ils nous ont donné une Belle Epiciére qui ne diffère sensiblement d'aucune des Belle Ecaillère ou des Jolie Parfu- QTieme, dont nous combla le génie de leurs prédécesseurs I

J'enrage de voir les jeunes faire comme les vieux. Recommencer, eux qui pourraient commencer, s'accoupler, en leur jeune âge, à l'ancienne mode, quelle absurdité ! Je sais bien, on dit que c'est les adolescents qui couchent avec les vieilles: ils ont joliment tort.

Nicaise, épicier, adore sa femme, Nicette, èpicière; je ne l'en blâme point, puisque, Nicette, c'est Mme Simon-Girard. Lui,e8t passablement naïf, et ne sait pas lire. Elle, est fiitèe, mais quelque

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peu glorieuse et encline à l'ambition ; devenir, par brevet, Tépicière du régent, quel triomphe ! La marquise de Kerkeradec, (je les ai longtemps aimés, ces noms d'opérette), la marquise de Kerkeradec, dis-je,en qui les auteurs ont assez grossièrement mêlé la duchesse du Maine et la Filhon, profite des hautes visées de la Belle Epicière pour la décider à venir le soir, dans une maison lointaine, implorer elle-même Philippe d'Orléans; et, quand Philippe d'Orléans, charmé par Nicette et alangui par un narcotique, sera sans défense, on l'enlèvera, on le mettra dans une berline, et fouette cocher pour TEs pagne I Mais, comme vous le pensez bien, c'est Nicaise lui-même, qui se substitue au régent, dans la maison lointaine où les dames patronnesses, (hum I hum 1 patronnesses !) de l'Œuvre des Filles-Mères Récidivistes, (ah! que cela est bien du temps I) feignent d'être des nonnes et sont, en effet, des conspiratrices ; et, celui qu'on prend pour le prince des Asturies, n'est autre que Pomponneau, commis de l'épicerie. Que voulez-vous I c'était comme ça dans toutes les opérettes qu'on jouait, il y a vingt ans ; et c'est encore comme ça, hélas I Naturellement^ dans une chambre à peu près obscure, Nicette résiste à son mari, qu'elle prend pour le régent ; et Nicaise, qui a bu le narcotique, serait expédié en Espagne, si des hommes de police ne s'introduisaient dans la maison et ne l'arrêtaient comme conspirateur. Dans la salle, beaucoup de personnes se prenaient la tête, ahuries, essayant de comprendre; d'autres, — au nombre desquelles je me compte, — y avaient renoncé depuis longtemps. Et les complications se compliquent : revenus dans l'épicerie du premier acte, les conju-

rès, en piteux état, l'un brandissant un pistolet que mouilla rhumiditèdes caves, sortent de trappes, pareils à des gens qui séjournèrent longtemps en des sacs de charbons de bois. Effet comique, espéré irrésistible. Quant à Tépicier, — après s'être confessé à la marquise de Kerkeradec, qu'il prend pour un capucin, bien qu'elle soit habillée en carmélite et qu'elle hausse des tétons dont l'énormité sur une poitrine de moine ne s'expliquerait que par le miracle du ventre remonte jusqu'au menton, — il est bien résolu à se brûler la cervelle, au moyen du pistolet mouillé. Mais, voyez comme tout s'arrange: non-seulement il est prouvé qu'il n'a pas conspiré et que sa femme ne le trompa point, mais, encore, que, sans le faire exprès, il a sauvé le régent de France 1 II sera donc l'épicier breveté de Philippe d'Orléans. Dénouement heureux, auquel applaudissent les âmes sensibles. Les âmes, pas les mains.

Eh bien 1 cet imbécile scénario, avec ses Préparations, dont l'adresse déconcerte à force de niaiserie, avec ses Imbroglios qui ont l'air d'être ébouriffés par des griffes de chat mécanique, — tant ils ne pourraient pasôtre ébouriffés autrement qu'ils ne le sont, — avec la Méthode de son extravagance, le convenu de ses quiproquos, et la bassesse banale de ses drôleries, — aurait remporté, j'en suis certain, le plus vif succès, au temps où étaient jeunes et fVaîches comme le printemps les divettes qui, à cette heure, ne se teignant môme plus, et consentant à la dignité directoriale des cheveux gris président aux destinées des <îafés-concorts de banlieue, ou des Casinos en les stations balnéaires dont les eaux

rendent quelque vigueur passagère aux goutteux et aux rkumatisants octogénaires l

Pour ce qui est de la musique de M. Varney, que j'ai entendue, ce soir, non sans plaisir, (le public, très justement, a distingué, du total insuccès des librettistes, le mérite personnel du musicien), qu'elle était exquise, au temps où j'étais jeune I Mais, voilà, comme moi, elle a vieilli, moins que moi, — un peu tout de môme. Vous pensez bien que je ne songe pas une minute à nier l'art aimable de M. Varney. Sans doute, sans doute, il sait, très joliment, commencer des mélodies, qui s'achèvent en l'impossibilité prévue de se terminer autrement ; il combine, non sans amusette, le désaccord des voix ; son orchestre, sans trop de monotonie, babille, frétille et pétille. C'est assez folâtre, les couplets de l'Alphabet ; les vieux orgues de barbarie, — les vieux seulement, — ajouteront ce rouleau à ceux des Cloches de Cornemlle ou à ceux de V Amour mouillé ; et j'ai haleté du prolongement des points d'orgues. Mais, tout de même, je ne peux pas m'empêcher de reconnaître, de retrouver, à chaque minute, les procédés qui, trop de fois, me charmèrent, et, surtout, de haïr, oui, de haïr enfin les lents, les presque graves, les presque grandioses commencements de motifs, qui, tout à coup, se hérissent, et grouillent, et se précipitent en prestesses . de polka ou de quadrille, parfois atténués en valses. Ces petites antithèses-là, véritablement, c'est trop facile, trop prévu, disons le mot : trop suranné ! et nous en avons assez.

Donc, par le livret, tout à fait morosie — quoique ressemblant à des pièces qui parurent très gaies, et morose justement pour cela — par la

... -i-ff

musique, pas mauvaise, mais trop pareille aux musiques où Ton se plut, la Belle Epiciêre n'est pas seulement une opérette, mais elle est l'Opérette elle-même ! y

De sorte que, tout en compatissant d'un cœur très sincère au chagrin que leur insuccès doit causer à MM. Decourcelle, Kéroul et Varney, je dois me réjouir de l'issue fatale de cette soirée, puisque, une fois de plus, j'ai vu sombrer, s'effondrer, tomber au néant de l'indifférence et au déficit — ce gouffre — des caisses directoriales, l'Opérette démodée, l'Opérette surannée (qui a eu son heure, car, vous savez, la Fille de Madame Angot, c'est un chef-d'œuvre,) et, avec elle, le Métier théâtral, l'imbécile, inutile, désolant et infâme Métier.

Ah I ça, vous ne voyez donc pas, jeunes faiseurs de pièces, pareils aux vieux, où nous en sommes ? Vous ne voyez donc pas que les vaudevilles selon l'ancienne formule, tombent les uns sur les autres comme des capucins de cartes ? que les mélodrames selon l'ancienne formule, tombent les uns sur les autres comme des capucins de cartes ? Pour ce qui est de l'opérette, ceux qui en réalisèrent, ce soir, le complet idéal d'hier, auraient mauvaise grâce à prétendre qu'elle vit encore. Et ce n'est pas seulement en l'opinion des critiques, en l'estime des lettrés, que du menu théâtre de naguère, — je dis : menu; je ne parle pas, on l'entend bien, des chefs-d'œuvre tragiques ou comiques qui survivent éternellement, n'ayant presque rien dû à la mode I — diminue peu à peu, et enfin s'annulera l'importance.

Ceux qui parlent, à tout propos, en ce qui concerne le théâtre, de l'Expérience, devraient bien

pourtant tenir compte des expériences qu'ils peuvent constater chez les autres, ou qu'ils subissent eux-mêmes. Le public, le vrai public, le public sincère, tout le grand public, — avec lequel s'accorde, plus qu'on ne croit l'âme, universelle comme la foule, des artistes et des subtils dilettantes, — délaisse les antiques tréteaux, et, précisément, remplit les salles, devant les scènes où Ton joue des pièces qui renoncèrent totalement aux médiocres et vieillots Procédés. Il fut un temps où Ton nous disait ; « Oui, oui, c'est possible, vous avez raison... ceux que vous défendez ont du talent, oui, oui, du génie, même.. Mais ça ne fait pas le sou !» Et nous ne savions que répondre — sinon des choses que vous n'auriez.pas comprises. Mais à présent, il n'en va pas de même.

Voulez-vous comparer les recettes ?

C'est dans les théâtres où se maintient l'antique Métier, que les fauteuils restent vides (ne parlez pas du poulailler ! vous n'avez jamais pu le garnir qu'avec la claque I), tandis que l'on est obligé d'installer deux bureaux de location dans les théâtres où l'on représente des œuvres, celles-ci bonnes, celles-là mauvaises, quelques-unes belles, mais qui, en tous cas, tentent les rénovations dont nous sommes affamés.

Ah I directeurs, auteurs fidèles aux vieux us, défiez-vous des obstinations séniles ; quelque chose se prépare qu'attend, parmi le public, l'espérance longtemps couvée par l'ennui du passé I Que l'art dramatique, qui semble être, en ce moment, sur le point de triompher, soit conforme à mon propre rêve, je ne le dirai pas, ne le pensant point, (nous causerons de cela quelque jour) ; mais, du moins, par la probité des artis-

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tes qui s'y vouent, et par sa hautaine différence d'avec le Métier qu'il veut remplacer, qu'il remplace, il se rapproche si noblement de ma chimère, que je me résigne et me résous vers lui, ardemment! et les vieilles opérettes, nous en avons assez, vraiment. Ah I je crains peu les drôleries. Mais j'en veux d'autres.

La pièce des Bouffes, mauvaise, a été médiocrement jouée. Certes, il y a M. Lamy ; il est intelligent, subtil, et souvent très bouffon. Mais M. Barras s'est montré sinistre ;cet homme morne, qui sait admirablement son métier d'acteur comique, ne fait rire que bien rarement : un jour au Nouveau-Théâtre, il a créé, d'une façon absolument remarquable, le rôle d'un maître de ballet ; évidemment, c'est un talent accidentel. M . Huguenet a fait tout ce qu^il a pu d'un personnage dont il n'y avait rien à faire ; Mme Simon-Girard elle-même a rarement trouvé l'occasion de faire applaudir les délicatesses de son jeu bourgeois jusqu'à la plus extrême dépravation, et les adresses de sa voix. Mais qu'elle se console ! elle est parfaite et délicieuse quand elle chante les lieds d'Alfred Bruneau.

270 l'art au théatbs:

H. Henri Lavedan

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