G. COURTELINE
Car le Grand Public^ — gens du monde^ b(yurgeoiSi petites gens^ nHmporte, la foule enfin — est admirablement sensible, croyez-le bien^ à la Beauté. Elle supplée^ par Vinstinct, à Vintelligence raffinée des hauts lettrés; ce qu'ils comprennent^ elle réprouve, si elle ne le comprend pas toujours. Quand il lui arrive, parfois, de s'étonner, tout d'abord, d'un chef-d'œuvre, de bafouer même un génie nouveau ou un tale^it qui diffère, ce n'est pas de sa faute, c'est qu'on la conseilla mal. Livrée à elle-même, elle eût, tout de suite, subi la splendeur ou la nouveauté du chef-d'œuvre ; et, bientôt, elle rétractera son erreur. Poètes, romanciers, auteurs dramatiques, peintres, musiciens, sculpteurs, loin de dédaigner la multitude, ayez confiance en elle- Composée, parbleu ! d'un tas de médiocres es-prits et même de vilaines âmss, elle devient, en sa généralité, ingénument docile à l'Art. Malgré la niaiserie des propos que l'on entend devant la cimaise, c'est aux visiteurs des Salons, les jours où Von paie peu et les jours où Von ne paie pas, bien plus qu'aux Jurys et à la critique routinière ou révolutionnaire, qu'est due la mise
ime rang des grands peintres contemï triomphe de la Miisique moderne et ime wagnèrienestné des ConcertsPo- Ilonteuse enfin de s'être plu, parce mviait, au répertoire de Scribe et de
elle s'en est écartée rèsolum,enl, mal' ïortations des feuilletonistes survi-
théâtre mort, oui, écartée, — car si I encore faire de l'argent, pourquoi -on phis ? — et elle abonde aux drajo, aux comédies de Musset, malgré lents d'épaules et les impertinences
des petits messieurs qui, habillés ï la mode de 1830, — contradiction - traitent ces chefs-d'cewore de fripetiques. Elle est simple, donc instinc- ',ste, et prête à toutes les nobles émooffre à tenir un pari : que dans une celle du Châteait-d'Eau ou du Châxemple, le prias des places étant peu riistes, pas même illustres, mais parvoix forte et articulant bien, jouent kes, ou récitent, des drames de haute ou de nobles poèmes, je gage que la ■■omble, tous les dimanches, et que le ïousiasme du peuple (par le mot peu- 's tout le m.onde) glorifiera la Beauté.
vraim.ent rebelles, d'irrèmèdiablei ce gîte les directeurs de théâtre et
l'art au théâtre vn
les éditeurs de romans-feuilletons nomment avec une aimable ironie le Grand Art^ que les déplorables coteries boulevardiéresy que la m£nuaille des m,ains des malins^ des sceptiques ^ gens d^esprit qui sont des sots. L^ Agora est meilleur juge que ces Aréopages^ et mieux vaut tout Paris que le Tout-Paris
MM. A. Chivot et Dnru, M. £. Audran.
LE GRAND MOGOL Opéra-bouffe ea quatre actes.
Théâtre de la Gaîté {!" mai).
Je veux dire tout de suite que j'adore le Vaudeville et que je raffole de l'Opérette. Oui, oui, je sais, ces menuailles, le plus souvent, n'ont que d'assez lointains rapports avec les choses d'art. N'importe. C'est une manie que j'ai. Folâtres, j'en pouffe ; moins gaies, je m'y plais encore ; mornes, je leur pardonne. Vraiment, je ne m'explique pas du tout les véhémentes colères de quelquesuns de mes confrères, — non les moindres, — contre l'Opérette et le Vaudeville. Quoi ! est-ce qu'ils ne les méprisent pas assez ? Je serai do)ic très bénin pour la pièce qu'on a reprise hier. L'intention d'être fantaisiste, spirituel, et bouffon, y avorte lamentablement. Le collier blanc qui deviendra noir dès que Mignapour aura l'âme moins pure que le lys des champs, le futur Grand Mogol amoureux d'une Charmeuse de serpents née faubourg Saint-Denis, l'Anglais substitué au Prince, la princesse substituée à la Charmeuse, de sorte que, enfin, aucun des personnages ne sait très nettement avec qui il a couché, sont des inventions qui, déjà, parurent bien vieillottes autrefois. La résurrection ne les a pas rajeunies. Oh ! quels revenants lugubres, les drôleries surannées, et les vieux rires ! Mais la musique n'a pas cessé d'être
alerte, pimpante, jolie, trop essoufflées, orchest et le libertinage des mea bons endroits les petites Quant à l'interprétation, rable. En des décors sa ment, avec des coatunH forain (tous ces Indiensdes figurants qui resseï des figurantes dont ont î pie, — au Temple de 1 — le comique pénible ( intéressant a qui ne con gnapour, le comique dé voix pas vilaine et lesdt cien Noël, l'expérience naërt, la gaucherie belj ment un ensemble pitei carter même les famillei manches, viendront de 1 profiter, en matinée, d Seule, W'^ Jeanne Lamo fort joliment inventé par grâce et du charme ;, t grasse, l'air d'un grand ] ailes traversées de lune, cend, fait des pointes, se et monte aux nues ! Je n y aille.
M. Albin Valabrègue.
LES PANTINS DE MADAME Pièce en trois actes.
H. Crémieuz, M. Ludovic Halévy, Jacques Offenbacli
- FORTUNIO Opéra-comique en un acte.
Théâtre des Variétés (2 mai).
M. Albin Valabrègue porte un esprit inquiet.
Pour mieux dire : deux esprits. Comme le roi* prophète, il se sent double. « Mon Dieu! quelle guerre cruelle! ». Je ne sais si, en lui, le vaudevilliste nuit au philosophe ; mais je suis à peu près sûr que le philosophe nuit au vaudevilliste ; et voici compromises, en des prétentions à de la comédie qui pense et signifie, les qualités de belle humeur et de primesaut d'un très agréable et souvent très personnel amuseur. Ah ! que les préfaces d'Alexandre Dumas offrent des tentations périlleuses ! et, comme on dit dans mon pays, qu'il est donc périlleux de vouloir se moucher pliïs haut que son nez. Car, il n'y a pas à dire, M. Albin Valabrègue, dans la brutale et médiocre pièce qu'il vient de nous donner, s'est efforcé d'être une espèce de penseur. Le hasard de son sujet, — il s'agit d'une banale anecdoje trouvée n'importe où, et, notamment, dans deux ou trois cents vaudevilles — lui offrait une aimable jeune femme fidèle à un vieux mari (car tout
arrive !) et qui, humiliée de ne pas obtenir du moins quelque confiance en échange de cette rare vertu, irritée surtout de trop de foi témoignée à Taustérité d'un ami, fait de celui-ci et d'un autre les pantins de ses fantaisies, pour le plus grand triomphe de l'époux qui ne sera pas cocu, bien qu'il ait mille fois mérité de l'être. Voilà une grande affaire ! c'était tout simple, et presque drôle, — d'autant plus que le troisième larron, en ces aventures-là, ne manque jamais de survenir ; et la destinée conjugale s'achève selon l'éternelle loi. Mais M. Albin Valabrègue a voulu être extraordinaire. D'une nouvelle.à la main qui, développée, eût à peine suffi au marivaudage d'un proverbe ou à la folâtrerie d'un conte, il a tenté de faire une manière de cruelle et incisive et intense comédie. Certes, il aurait joliment bien fait de l'entreprendre, s'il avait été capable d'y réussir; la plus médiocre niaiserie peut devenir chose profonde et suggestive de pensées, lorsque quelque puissant esprit la met en œuvre. Le mal, c'est qu'on ne se hausse pas toujours jusqu'où l'on veut ; et il serait si simple de n'être que ce qu'on est. De sorte que, malgré une verve comique çà et là très abondante, et beaucoup de mots brefs et durs, curieux, originaux, secoueurs, M. Albin Valabrègue nous a donné une piécette pas amusante, ni troublante, indécise, et d'autant plus médiocre qu'elle était résolue à ne pas l'être. J'ajouterai, pourtant, que cette soirée, au résultat malheureux, n'a pas laissé d'intéresser, ni d'inspirer pour M. Albin Valabrègue un commencement d'estime artistique que l'on serait heureux de le voir mériter, pleinement. Tout effort, hors de l'ornière accoutumée, mérite qu'on le remar-
que et le loue; et. qui sait, en somme, s'il ne vaut pas mieux se tromper, un peu exceptionnellement, que d'avoir raison, comme tout le monde?
Les artistes des Variétés ont joué avec hésitation cette pièce hésitante. On m'a dit que, depuis la répétition générale, ils avaient quelque peu modifié l'aspect de leurs personnages. Le certain c'est que, ce soir, ils ne semblaient pas du tout se rendre compte de la sorte d'effet qu'ils devaient produire ; et si Mlle Legault n'a pas pu cesser d'être gracieuse et tout à fait jolie sous ses cheveux défaits (oh! les jolis cheveux! et quel dommage de ne les dénouer que dans un adultère pour rire!); si M. Baron a fait preuve de sa maîtrise habituelle, M. Guy n'a été qu'un gandin banal, et M. Albert Brasseur a eu tort d'espérer que l'excès de sa caricature faciale compenserait la gêne que causait l'incertitude de son jeu.
Le charme de la soirée a été cette jolie piécette, la Chanson de Forlunio^ et sa iplie musique. Parisienne comme un moineau des Tuileries, avec des gazouillis de fauvette des bois, — fauvette à tête blanche, à cause de la poudre, — Mlle Augaez a susurré à ravir la Romance à Madame de Valentin frère de Chérubin, page devenu clerc de notaire. Que Mlle Lenderaété belle, vous le pensez bien ! si belle que l'on est demeuré persuadé qu'elle chantait juste. La farce de M. Lassouche et la drôlerie de M. Guy ont amusé comme de coutume. Dans un décor exquis, tout de rose Pompadour, l'illustre opérette, encore qu'un peu vieillotte, garde l'agrément de sa sensiblerie élégante et souriante.
6 l'aut au théâtre
H. Ernest Blum et Raoul Toché.