LA FAMILLE MARTIAL
Drame en quatre actes et dix tableaux.
Tiré du roman d'Eugène Sue (2ô série des Mystères de Paris).
Théâtre de V Ambigu (4 mai).
. Il faut un Ambigu au monde ; et je verrais avec beaucoup déplaisir que M.Grisier en demeurât le Barberousse ; car c'est un aimable homme, — encore que d'humeur un peu papillonnante, — qui, tout récemment, a bien mérité des Lettres en nous donnant l'admirable pièce militaire de Georges CourteUne, si farce, si vraie, si tendre, et le noble drame de Léon Hennique ; cette fois, il a cherché le succès dans un genre plus conforme aux traditions de son théâtre ; et je crois bien qu'il l'a trouvé.
Un mélodrame, la Famille Martial ? Voilà qui est bientôt dit. Et, d'abord, où serait le mal ? Œdipe roi est un mélodrame aussi, non des meilleurs. Et si mal écrit! j'entends dans la version qu'on nous donne à la Comédie-Française. Aucun être doué de raison n'oserait seulement insinuer que la prose d'Eugène Sue, si emphatique, si puérile par instants, et si surannée qu'elle soit, n'est pas infiniment supérieure aux désolants et lamentables vers de Jules Lacroix, exemplaires parfaits de la pauvreté de vocabulaire et de l'extrême dénuement métaphorique. Mais ce n'est point un hasard de phrase qui m'a conduit à faire allusion au théâtre grec. Elle est un peu
parente des Jocaste et des Glytemnestre, cette terrible Mère du drame d'hier soir; la famille Martial ressemble à la famille des Atrides, ces espèces de dieux pareils à des espèces de brutes ; et, encore que tant de choses, dans l'œuvre d'Eugène Sue, fort adroitement et fort nettement adaptée à la scène par M. Ernest Blum et Raoul Toché,n'aient plus pour nous la valeur qu'on leur attribua, — hélas ! ce que c'est que de nos écritures, pauvres gens, et qu est-ce qu'en aimera encore l'avenir, lorsque les jeuneis femmes porteront des chapeaux d'une forme que nous ne pouvons même pas imaginer ? — une force persiste en cette œuvre, une force qui nous empoigne, une émotion qui nous étrangle. Certes, il ne faut pas le moins du monde assimiler aux rayonnants génies du drame romantique, du vrai drame romantique, les dramaturges qui les suivirent et les imitèrent, médiocres déjà, faiseurs déjà; mais combien, maintenant, ils nous apparaissent presque admirables si nous les comparons à ceux qui, à leur tour, suivirent et imitèrent. Souvenez-vous des drames qui, un peu partout, tout dernièrement, recommencèrent pour la trentième fois les Mystères de Paris. Quelle misère ! Quelle niaiserie 1 Quel rien du tout 1 et comme ou sentait bien que, pas une minute, les auteurs n'avaient cru que c'était arrivé. Tant pis pour eux. «C'est bête comme tout, ce que je te dislà : » mais le plus sûr moyen de communiquer une émotion, c'est, d'abord, de l'éprouver. L'impassibilité n'est permise qu'à de rares esprits, déjà divins 1 II y eut, en des hommes tels qu'Eugène Sue et tels que cet effrayant Frédéric Soulié dont on ne. relit plus que les moins bons
mouillée d'eau rouge de sang, vient de ses dents de louve ronger les barreaux de la prison de son mâle ! Quant à la scène où, dans le cachot, la mère et le fils attendent le bourreau, quant à cette scène où se heurtent la férocité de l'imperturbable vieille et rimbécillité de l'enfant dégénéré, elle oppresse jusqu'à l'angoisse; et l'on peut dire que, écrite en une langue digne du sujet, en une langue forte, sobre, magnifique pourtant, elle atteindrait au sublime. Il est fâcheux que, trop fidèles adaptateurs, les auteurs du drame aient cru devoir reculer devant l'inconvenance d'imposer cette langue à l'auteur du roman. Pais, la pièce s'achève en une sauterie carnavalesque, qui demeure folâtre malgré la mort du Chourineur.
Fâcheuse concession. Peur du dénouement lugubre. Noire épopée achevée en vaudeville dé la Gourtille. Au lieu du couplet final, le quadrille final. Mais qu'importe, puisqu'on guillotine et le fils et la mère ! Au reste, à travers tout l'ouvrage, peu aperçu mais toujours présent, rôde le prince Rodolphe, providence en blouse, ou providence en redingote dix-huit cent trente, avec une boucle de diamants au chapeau ! Et gardez-vous de rire. Rodolphe, distributeur de châtiments et de récompenses, c'est l'idéal qui passe, idéal de force, de bonté, idéal de justice surtout. On est tranquille, dès qu'il est là, et on a raison. Il est le Preux redoutable des époques chevaleresques, en même temps que le prince Charmant des contes de fées. Il est envoyé pour la terreur des bandits pareils aux mauvais enchanteurs et pour la consolation des petites grisettes qui attendent l'Oiseau Bleu à la fenêtre de leur mansarde. 11 est la manifestation adorable des plus nobles mythes, au signe d'une
l'art AO THEATRE
dote ! Même le plus bas public, tout
des analogies où se plaisent les miraculeusement, — de là la pololphe, car il n'est pas de vraie iphémère, si elle ne participe de le tous les sauveurs, que tous les 'incarneot en ce petit prince allest à l'exemple d'Orphée qu'il est
les enfers parisiens pour en reme Marie, cette Euridice. qu'il a eu .va comme Jésus de Madeleine, et fer le lion de Némée, étrangler le et vaincre l'Amazone Hippolyte, !, et nettoyer les écuries d'Augias, Minotaure, ce Jacques Ferrand, et amiére du jour le chien Kerberos, ! Chourineur, Héraclès Sôter eut
la divine vigueur que Rodolphe B Coups de Poing de la Fin !
it admirablement montée. Aucun mais déployé plus de pittoresque i, plus d'exact amusement dans les omme c'est bien joué ! Parmi- tant un qui ait eu un moment de ridiment, d'insuffisance ; ils sont trop artistes, pour que je tente de les et après avoir dit que les princiistes se sont montrés dignes de i, je veux parler seulement de M.
Ile Suzanne Munte. M. Decori, dans ;ola8, a été vraiment admirable.
aîtresse, tout le rampement sauvage
presque hyène, il les a montrés îrs tableaux, et, dans la scène où
l'échafaud, il a eu des emporte-
ments et des lâchetés, des élans romantiques et des accablements réels, qui font de lui, je le crois, un des plus grands parmi nos artistes de drame. Quant à Mlle Suzanne Munte, elle m*a ravi. Il faut dire que c*est moi qui lui conseillai, il y a deux ou trois ans, de tenter le théâtre. Sa voix nette, sa taille, son incomparable beauté, avec le charme de ses grands yeux de myope, mifermés, la destinaient à des succès certains. E t elle débuta, avec succès en effet, dans une pièce à laquelle j entêtais pas étranger, mais dont les seules bonnes scènes étaient de Gourteline. Depuis, Mlle Suzanne Munte— dont j'avais appris, sans les pouvoir constater, les succès à l'étranger — m'avait peu intéressé dans les quelques drames où je l'avais vue, à l'Ambigu ou ailleurs ; et j'étais fort humilié de m' être trompé. Mais, hiei: soir, elle a été une véritable comédienne tragique, souple, passionnée, farouche, admirable. Oui, ma foi, admirable — et acclamée ! Et je suis très fier, et très content; d'autant plus que ce n'est pas la première fois que je suis bon prophète (n'est-ce pas, mademoiselle?) dans votre familte.
M. Emile Fabre.
l'argent
X Comédie en quatre actes, en prose.
Théâtre Libre (6 mai).
La pièce de M. Emile Fabre nous ramène aux temps anciens du Théâtre-Libre. Il ne me sem-
l'abt au théâtre 13
nerait la chocolaterie, il faut bien qu'ils se soumettent, non sans espoir de revanche, et, comme le déjeuner est servi, on réglera au dessert les derniers détails du sale accommodement.
Agrémentée de mots qui, il y a sept ou huit ans, m'auraient peut-être paru cruels, et ne m'ont semblé que bien faciles, et presque ennuyeux, très bien jouée par M. Antoine, ce très sûr, très verveux et très incisif artiste, qui, gendre, cette fois, d'un chocolatier, a poussé l'amour de la vérité jusqu'à se maquiller couleur de chocolat ;par M. Arquillière, un peu lourd tout de même ; par M™® Henriot, dont un véritable théâtre devrait bien utiliser la bonne diction et la sûreté de gestes ; et par cette grasse petite Luce Colas qui a du talent et de la drôlerie tout plein, la pièce de M. Emile Fabre a été vivement applaudie, le jour de la répétition générale, par des spectateurs heureux sans doute de se pouvoir croire rajeunis de quelques années ; on me dit que le succès de la première représentation a été plus grand encore ; à la bonne heure, j'en suis ravi, car je ne veux de mal à personne.
Pourtant, qu'il semble déjà suranné, cet art -^ si c'en est un — qui répudie toute élévation de pensée, toute beauté de forme. Comme on en a assez, de cette étroitesse dans le sujet, de cette vulgarité dans les caractères, de cette minutie dans l'étude, jamais généralisée, des petites bassesses, des médiocres vilenies. Ce n'est pas que je nie l'influence naguère exercée parle Théâtre-Libre. Uy a eu, grâce à lui, un remuement d'esprits, chose qui, jamais, ne demeure inféconde; je traiterai de cette question, un jour que je serai de loisir. Mais, tout ce qu'il pouvait faire, il l'a fait.
Il est inutile, et bientôt il serait fastidieux, de renouveler des tentatives dont tous les résultats pos- , bons ou mauvais, Kont acquis. Au reste, raît être l'avis des principaux intéressés.
!0n Hennique vient de faire représenter ua 3, pas réaliste du tout, à l'Ambigu; M. de Cuti Vaudeville est allé àla Comédie-Française, >n a joué une pièce de M.Boniface, où l'on uerdes pièces de M. Wolf, de M. Brieux ; plus probant encore, M. Antoine est auGym- ! Et partout on pressent l'heure d'une orien- 1 nouvelle. On me dit que M. Emile Fabre n tout jeune homme. Pourquoi n'est-il pas , selon son âge, du récent, du rare, de l'in- 1 ? Vraiment, être jeune, ce n'est pas une î excuse d'être si vieux.
Paal Ferrieret A. Mars, Serpette %t Roger.