LA. DOT DE BRIGITTE
Opérette en trois actes,
Bouffes-Parisiens (6 mai).
s gens qui n'aiment pasTopéretteontétébien lindre, hier soir, caraucune opérette n'estausjérette que l'opérette nouvelle des BoufTesjiens. Elle ressemble à toutes les opérettes >nt été, sont, ou seront ; pour mieux dire, est l'Opérette elle-même, comme la Bible est
l'abt au théâtre 15
le Livre. De sorte ç[ue les gens qui a'aiment pas l'opérette avaient lieu d'être quelque peu maussades ; mais moi, je Tadore, et je me suis infiniment amusé.
Pas tout d'abord, cependant..
MM. Paul Ferrier et Antony Mars, Gaston Serpette et Victor Roger^ racontent et chantent les. aventures de M. Brétigny, lieutenant de cavalerie, qui, amoureux de M"*' Brigitte Chamoisel (Chamoisel ! rieii que ce nom me charme !) Ta épousée à Tinsu de son colonel, — rien de plus vraisemblable, ces choses-là arrivent tous les jours, — parce qu'elle n'avait pas la dot réglementaire et que Chamoisel, instituteur laïque, avait rhorreur des armées permanentes, — même, cette horreur, il la proclame à plusieurs reprises avec une insistance qui a paru excessive ; l'aventure aussi d'un cavalier nommé Mulot, qui, avec le si vrai accent des pioupious de cafés-concerts, faitla cour à une servante appelée Nicole et douée d'un non moins vrai accent auvergnat ; et, surtout, la mésaventure du colonel de Castel-Brillant qui donne un rendez-vous nocturne à la femme de son lieutenant, et, croyant coucher avec elle, couche avec sa propre femme, sans la reconnaître, à cause de la lampe éteinte, — rien de plus vraisemblable, ces choses-là arrivent toutes les nuits. A vrai dire, jusqu'à ce moment de la pièce, le public a montré quelque froideur et, moi-même, je ne souriais qu'à peine'. Mais voici que, tout à fait imprévu, gai, presque joli,, spirituel ça et là, le troisième acte, avec sa scène amusante du colonel qui croit avoir été l'amant de la bonne, et l'air agréable où Brigitte rossignole les tarntataras de la trompette, et le duettino joliment libertin de la
lieutenanteet de la colonelle, et la partie de baccara où M. de Cas tel-Brillant, contraint par sa femme à la générosité, fait gagner à Brétigny la dot de Brigitte (c'est égal, il faut qu'il soit joliment simple ou fameusement crapule, le lieutenant, pour ne pas voir qu'on lui fait cadeau de trente mille francs et môme de beaucoup plus, si j'ai bien compté), le troisième acte a tout à fait amusé. Alors, par un naturel retour, on s'est souvenu de quelques scènes à peu près drôles dans le commencement de la pièce, des musiquettes tendres de quelques romances, de quelques duettininos — duettino serait un diminutif insuflîsant — très ingénieusement imités des airs que l'on a le plus coutume d'applaudir ; et, au total, l'enthousiasme a été vif.
M. Huguenet, comédien très fin, et qui, maintes fois, m'a paru soucieux de mériter son succès par des efforts nouveaux, n'était pas en belle humeur, eut-on dit. au commencement; d'ailleurs, l'uniforme ne fait qu'insuffisamment valoir les avantages qui l'ont rendu célèbre et redoutable ; il y a eu, parmi quelques jeunes personnes, des désappointements. Mais il a pris une charmante revanche au troisième acte, par la bonhomie très comique de ses déconvenues et le très élégant marquisat de sa faconde tricher pour le bon motif. Mme Simon-Girard me comble d'étonnement. Elle est jolie coihme un amour, elle joue comme un ange, elle chante comme une fauvette ; et, pourtant, je ne sais pourquoi ça n'est pas tout à fait ce quil faudrait que cela fût. Trop parfaite, peut-être ? C'est un talent auquel rien ne manque que de manquer de quelque chose. Il est déplorable qu'on ait gâté d'un teint paysan, couleur de
brique, la jeune face aimable et grasse de Mlle Alice Bonheur, et, d'un grossier accent, son exquise voix chantante, qui sait la musique.
Mais que Mlle Germaine i3allois, si marquise qu'elle ne Test guère, est donc blanche, et rayonnante, en sa délicieuse toilette qui lui fait plus abondante — soin évidemment inutile — sa belle poitrine de jeune femme, et, si fine, la taille. M. Théry ténorise adroitement avec une voix de basse ; M. Lamy, très soigneux et très délicat artiste, a eu dans un personnage imbécile et banal de fort ingénieuses trouvailles ; et, avec son comique morne, M. Barrai est précisément l'homme du rôle lugubre qui lui fut confié.
Somme toute, ainsi faite et ainsi jouée, la Dot de Brigitte aura, je pense, le sort, si enviable déjà, des opérettes qui ont beaucoup de succès, sans en avoir énormément.
M. Pierre Wolf.
CEUX qu'on aime
Pièce en trois actes.
M. Charles Aubert
PARIS-SPORT Pantomime en trois tableaux.
Comédie-Parisienne (7 mai).
. Après l'Argent, l'argent. Hèlas I que c'est agaçant à la fin, ces rages, ces ruses, ces colères,.
ces fausses tendresses autour de l'argent, de l'argent et de l'argent. Qui donc doute qu'il exerce quelque puissance, le Veau d'Argent 1 car nous l'avons dèdorè. Mais, véritablement, Tinsistance à nous en rappeler toujours le triomphe finirait par nous faire supposer, chez ceux qui en ressassent la victoire, une trop grande préoccupation de lui seul. Et il y a d'autres mobiles humains. J'aime à penser que les passions, sublimes ou ignobles, n'importe, que les jalousies, les ambitions, et tout ce que comporte de simplicités ou d'aberrations l'Amour, n'a pas absolument cessé d'inquiéter l'humanité; nous pouvons encore imaginer qu'il y a des bouches qui se baisent, ou se mordent, sans apartés calculateurs de la somme que vaudra le baiser ou la morsure. Il est bien certain que j'accorde le libre choix de tout sujet à tous les auteurs dramatiques ; mais cette liberté même implique une extension des ordres d'idées où choisir^ et je me révolte contre l'ennui de ne pas sortir d'une impasse où la suprême maison a, pour gros numéro, une pièce de cent sous.
M. Pierre Wolff est homme d'esprit et de talent. Voilà ce que nul ne contestera. Mais qu'il a eu tort de croire que les facéties amères, ou soitdisant telles, de l'ancien Théâtre-Libre, sont encore de mise, et que cela est «épatant» de montrer, autour d'un pauvre niais phtisique, la convoitise d'une fille abjecte et bête, accompagnée d'une mère qui a traîné dans toutes les légendes de caricatures, et les emprunts de clubmen de bas étage, et toutes les saletés des mains tendues vers le coflre-fort d'un mourant. Elles ont mille ans, ces histoires-là î Emile Zola, avec une loyauté de grand artiste et une triomphante
ironie d'èrudit, a révélé — personne ne s'en était aperçu ! — qu'il avait pris les Héritiers Babourdin au Volpone de Ben JonsonI Vraiment, .pour un temps du moins, — jusqu'à un chef-d'œuvre qui aura raison puisqu'il sera un chef-d'œuvre, — en voila assez de ces histoires de successions, d'héritages, et de plates gens épris de plat argent ; et si grand que soit mon espoir en l'avenir dramatique de M.Pierre Wolff, je ne puis, moi, qui, hier, me suis montré sévère, — avec quelque excès, peut-être, — pour la pièce de M. Emile Fabre, louer aujourd'hui celle de M. Wolff, qui, malgré un troisième acte où s'affirme un auteur dramatique intéressant, a tous les défauts, à la Comédie-Parisienne, de la pièce du Théâtre Libre, sans en avoir les qualités.
Il m'a paru qu'elle était assez bien jouée.
Je dis : il m'a paru. J'ai le grave défaut de ne pas distinguer suffisamment les interprètes des œuvres qu'ils interprètent ; et, dussent beaucoup d'artistes m'en vouloir, il ne faut pas qu il y ait de bons acteurs de mauvaises pièces. Pourtant, je crois que M. Gémier a montré quelque talent, mais avec des soubresauts de main droite qui furent inventés par Antoine, et qu'il faut lui laisser, parce que, lui seul, les ayant inventés, sait en faire bon usage.
Et le public a été froid, — je le suis aussi, — pour une comédie qui, il y a sept ans, aurait pu réussir comme une autre. Un nouvel art est indispensable.
La médiocre soirée de la Comédie-Parisienne s'est achevée par une pantomime de M. Charles Aubert. Cette pantomime, qui aurait sans doute réussi, jouée plus tôt, n'a obtenu que rindifférence
des fauteuils vides et des loges désertées. Mais M. Charles Aubert, n'ea doutez point, est ua mime remarquable. Lui seul, avec Séverin, de Marseille, garde la tradition des Debureau, et des RouflF compromise par des artistes de comédie qui, sans étude spéciale, s'imaginent pouvoir être des Pierrots, et par Tinsupportable talent, artificiel, mélodramatique, et si province, de Mlle Félicia Mallet; quelque occasion se présentera de parler de la pantomime, et je dirai ce que je pense et ce que j'augure de cet art tout particulier qui cesse d'être s'il n'est plus, absolument, lui-même et lui seul.
M. Henrik Ibsen.
LE PETIT EyOLF Trois actes en prose (traduction de M. le comte Prozor).
H. Paul Vérola.
l'Ecole de l'Idéal
Trois actes en vers.
Théâtre de V Œuvre (8 mai).
Pourquoi s'évertuer à chercher un sens profond et lointain aux œuvres de M. Ibsen ? Qu'elles aient un air de mystère, je n'y contredis point, et, à cause de cela, je m'y plais. Mais elles n'ont d'énigmatique que leur hésitation, leur lenteur, leur pudeur peut-être, à révéler ce
qu'elles signifient ; et, Ténigme devinée, on s'étonne que le mot en fût si proche, si peu rare, si banal quelquefois. M. Ibsen m'apparaît comme un esprit très simple, en soi. On pourrait dire, je pense, que c'est un génie puéril, — ce mot, ici, n'implique aucun blâme, bien au contraire. S'il lui arrive de proférer de grands mots de science moderne et d'école, c'est avec la naïveté infatuée d'un écolier qui les apprit récemment; et sa malice est celle d'un enfant qui a écouté aux portes; M. Ibsen a beaucoup écouté aux portes de littératures étrangères. Mais tout ce qu'il a appris se disperse vite, se déprécise, si j^ose dire, en sa candeur innée. Pas d'âme plus ingénue. De la vie réelle qu'il regarde avec un étonnement un peu ahuri, il fait des petits contes qu'il aimerait qu'on lui contât. Et il se berce avec ses naïves histoires. Il est sa propre nourrice. J'imagine que les préfaces ont tort de lui prêter tant d'intentions sociales et humanitaires ; son souci ne va point jusque-là et n'y veut point aller. Les symboles qu'on veut découvrir en lui y sont peutêtre, si on les y met; mais, lui, il n'y songeait guère, du moins quand il était tout à fait luimême, rien que lui-même, c'est-à-dire avant que les agenouillements de l'enthousiasme lui eussent révélé la hauteur de son front. Si quelqu'une de ses œuvres exprime les destinées universelles des âmes, c'est à peu près comme le Petit Chaperon Rouge, mangé par le loup, représente l'Aurore matinale vaincue par le noir Nuage, comme le Prince Charmant, éveilleur de la Belle qui dort au Bois, est le premier rayon du matin faisant signe au recommencement de vivre. Ainsi, dans le Petit Eyolfy d'où se dégage, je l'avoue, un op-
pressant ennui, — mais quel critique n'en a pas préféré la fatigue à la morne désolatioa des pièces gaies que nous subîmes ces soirs derniers ! — ainsi, dans le Petit Eyolf^V^iuieurdi seur lement voulu nous montrer, d'abord, la touchante aventure d'un pauvre bébé infirme qui, la béquille à l'aisselle, voudrait courir, voudrait nager, voudrait être soldat,, et qui se noie, ravi de suivre, à travers l'eau, la guimbarde de la Femme-auxrats. Voici déjà deux contes: l'un qui est de M. Ibsen, peut-être, l'autre qui est une vieille histo*riette allemande. Et, quand le petit est mort,, le père et la mère se disent des mots cruels, se font des reproches. C'est de leur faute si l'enfant a été blessé, si l'enfant est mort. Le Bûcheron et la Bûcheronne pourraient avoir presque le même remords d'avoir perdu leurs petits dans le bois. L'anecdote puérile, il est yrai, se fait plus grave. C'est une méchante maman, Rita, méchante maman pour être trop ardente épouse : elle est si amoureuse qu'elle veut qu'on ne s'occupe que d'elle ; et c'est un méchant papa, Alfred, qui n'a songé à son enfant que quand il s'est reconnu incapable de finir son livre. Môme passionnellement élargi, le drame demeure ingénu. Cheminant de songe en songe, il arrive au bord d'un grand trou noir, l'amour du frère pour la sœur ; mais il n'a garde d'y tomber et s'en esquive par un adroit ressouvenir d'un roman français. D'avoir côtoyé l'abîme de l'inceste, il ne lui restera qu'une petite fleur de myosotis, cueillie au bord. Si, plus tard, la douleur du père et de la mère devient espoir, aspire au devoir, développe son étroit ègoïsme en charité univers selle, c'est par imitation de l'âme auguste de
Tolstoï- En somme, tout est demeuré naïf, pas complexe, petit à tenir dans une main d'enfant. Mais, par sa puérilité même, si extraordinaire •qu'on n'y saurait croire, et que, pour ma part, j'estime réelle, M. Henrlk Ibsen réussit à créer autour de son œuvre une atmosphère mystérieuse d'étonnement.On ne veut point croire qu'il craint comme un petit qui frissonne, ni que c'est par faute d'audace qu'il se retient, sur le bord de la vie, aux menues ramilles de la chimère ; on lui attribue le dédain d'accomplir, dans la réalité, ce qu'il n'a pas même conçu, et l'on prête à son 'épouvante, à son recul, la possibilité de l'essor jusqu'à l'Infini. Parce qu'il n'achève pas, il semble capable du par-delà l'achèvement ; son bégaiement donne à supposer des paroles que, peut-être, il n'aurait pas su dire. Et il devient, dans la complaisance des âmes poétiques, tout ce gu'i'l n'est pas. D'ailleurs, ce don de suggérer, jïar le moins, le plna, n'appartient qu'aux âmes vraiment poètes. J'ai dit: puéril, mais j'ai dit : -génie. Et encore que la qualité du mystère qui émane des drames de M. Ibsen ne paraisse pas lui appartenir en propre, — plagiaire? non certes, mais imitateur, inconscient, — encore que la buée de vague dont s'estompent les gestes de ses personnages, et le silence où s'éteignent et ieur voix et leurs pas, soient tombes d'une fenêire de la Maison Usher, ce n'est pas un, médiocre ^mérite que de pouvoir environner son œuvre, comme l'ombre revêt un paysage peut-être vide, •d'une nuit à peine lunaire où les hommes pensent voir frissonner les fantomals tremblements de leurs propres rêves.
Le Petit Eyolf^ — si j'excepte Mlle Gabrielle
Zapolska, qui a remarquablement composé le rôle de la Femme-aux-rats, qui a véritablement, dans le trémolo de la parole, dans les crispations haineuses et nerveuses de ses doigts, la tressaillante agonie des pauvres petites bêtes rongeuses et gratteuses, et Mlle Hedwige Morre attendrissante, dans le rôle du Petit Eyolf, par sa simplicité enfantine et sa gaie façon de sauter sur sa dolente béquille, — le drame d'Ibsen n'est pas bien joué du tout. L'artiste chargé du rôle de l'ingénieur Borgheim et que le programme nomme, à tort Ravet, demeure parfaitement banal, Mlle Marthe Mellot, remarquée, naguère, à côté de Sarah Bernhardt, et si finement botticellique dans les poèmes étranges de M. Dujardin, a montré, trop agitée, une hystérie de Parisienne au lieu de la vigueur sensuelle d'une Septentrionale en qui bat, exceptionnellement, un cœur chaud, — femme de Strinberg, plutôt qu'héroïne d'Ibsen ; et M. Lugné-Poë, iatelligent, sait trop bien ce qu'il fait. Il a le tort de vouloir montrer qu'il comprend ce qu'il faut laisser comprendre aux autres avec l'air de l'ignorer soi-même. Tant de monotonie dans le lointain de la voix et tant de rêve dans l'attitude et dans le geste irrite un peu le spectateur qui aimerait à se faire tout seul une idée des choses et juge inutile qu'on lui en impose, non sans un peu d'impertinence, le sens intime. Les drames d'Ibsen, je le répète, sont des drames simples. Ils doivent être joués simplement, comme sans y prendre garde, avec bonhomie. Et le rêve est dans nos âmes.
Au reste, il faut encourager d'une vigoureuse confiance le très bel effort de théâtre nouveau que
tente M. Lugné-Poë. Maintenant que le Théâtre- Libre n'est plus, maintenant qu'une indifférence à peu près générale accueille l'art qu'il mit à la mode, c'est sur la scène de l'Œuvre transportée de salle en salle, — nous la suivrons partout où eue ira, — que se peuvent manifester les intentions dramatiques de la génération nouvelle. 11 faut que l'Œuvre subsiste, ne fût-ce que quelques années, afin que soient mises en relation directe avec la critique et le public, les âmes des jeunes hommes. Qui sait si ce n'est pas, d'entre ces décors ambulants que surgira l'orientation nouvelle qu'aiment déjà notre ennui d'hier et notre espoir de demain ?
Mais l'encouragement ne doit pas aller jusqu'à une exagérée complaisance. Il est vraiment déplorable que le théâtre de M. Lugné-Poë ait cru devoir nous donner V Ecole de V Idéal ^àe M.Paul Vérola. Parlons net. Qu'est-ce qu'elle vient faire, parmi ce jeune monde où l'imprévu et l'excentricité, même folle, doivent être la Loi, — car il y a les Petites Maisons de Sages, — cette pièce banale, bourgeoise, et toute bourrée d'abominables bons sentiments ? De même que, romantique au gilet rouge, je n'aurais pas compris Latour-Saint-Ybars chez Victor Hugo ou chez- Pétrus Borel, je m'explique mal M. Camille Doucet chez Ibsen ou chez Maeterlink. M. Paul Vérola objectera qu'il ose des vers ternaires, qu'il fait rimer le pluriel avec le singulier, et que, par conséquent, il est un symboliste, lui aussi. Homme d'esprit, comme on m'assure qu'il l'est, il n'en croit pas un mot; et il a tort de vouloir, par une concession d'amateur à la mode courante, paraître ce qu'il n'est point. Que M.Henri de Régnier,
que M. Viellé-Grîffln, que M. Gustave Kahn, que M. Adolphe Retté s'attachent à ce qu'ils nomment le vers libre, je le puis approuver ou désapprouver ; mais Je sais qu'fen rimant et en rythmant de la sorte, ils obéissent à une loi qu'ils ont voulue et formulée. Artistes d'un art qui n'est pas le mien, ils savent ce qu'ils veulent et savent ce qu'ils font. Mais les prosodies extravagantes de M. Paul Vérola — en disant « extravagantes »
j'emploie un mot trop doux — ne sont que des fautes dans des vers d'écolier. Et le sujet de sa pièce est pénible en soi. Il est fâcheux qu'un poète, ou quelqu'un se croyant tel, raille, même en ce qu'ils peuvent avoir de fôlot, les emportements de la jeuu'esse vers un idéal, fût-îl absurde; et il ne faut pas dira de mal de la poésie dan^ la: maison des poètes.
MJML Hiehel Carré, Jean Habits Eranj&is Thamé.
MADEOIOISELLE PYGMAâLIOa»
Pantonihne en trois actes. '^
Cerele Fuiiambuiesquie' ('14 mai).
Un homme exista à. qni la postérité doit un livre in-folio, de huit cents pages, en très petit texte,, sur deux colonnes,, intitulé : VArt de sonner les cloches; et ce livre commence par cette phrase sublime en sa simplicité : « Généra-
l£!ment, mi les sonne loal. » Je crois ^'ou pourirait dire de la pantomime: ^ GéjQérâkfflaent, on la joue mal »; mais je n'irai pas jusqu'à rin-foJio- Jte «ne bornerai à signaler, .très vite^ une erreur où tombent fréquemment les auteurs et les acteurs de pantomime, où je suis tombé, moi-môme^ dans le Collier de Saphirs^ qui a été aux nues, grâce à la musique de M. Gabriel Pierné et au talentde Mlle Peppa Invernizzi.
Cette erreur, c'est de croire que la pantomime n'est pas autre chose qu'une comédie muette, ou "qu'un drame muet. Point du tout. Elle n'est pas muette, elle a la parole, à sa façon. De sorte que Sév^rin, traditionnel Pierrot, a pu dire avec justice d'une mime célèbre que, en mimant, elle parlait nègre, voulant exprimer par là qu'elle supprimait les nuances de la syntaxe gesticulatoire •et .ne mimait, pour ainsi dire., qu'à l'infinitif. Oui la pantomime a sa langue et son style ; seulement, au lieu d'être faits de mots, ils sont faits de mouvements. J'ai entendu un metteur en scène dire à l'une de ses pensionnaires, chargée de jouer quelque Golombine : « Parlez d'abord ce que vous voulez exprimer. » Détestable conseil ! Le vrai mime doit totalement ignorer qu'il pourrait dire ce qu'il doit mimer ^ car, s'il pense qu'il le pourrait dire, pourquoi ne le dit-il pas ? Il faut qu'il donne au public l'impression qu'il est d'une race différente de l'ordinaire humanité, d'une race où toutes les passions s'expriment par un verbe qui ne fait pas de bruit, et ne pourraient pas s'exprimer autrement. Rien de plus déplorable que ces- acteurs de drame ou de comédie qui, jouant une pantomime par occasion ou par caprice, ne font qu'accentuer davantage la mimique
dont naguère ils soulignaient leurs tirades. Le geste du mime ne doit pas être du tout celui de l'acteur parlant, puisque celui-ci n'est qu'une espèce de confirmation de ce que dit la parole, tandis que celui-là doit, tout seul, tout dire. Quiconque, d'un mouvement des lèvres, simule la forme muette du mot, n'est pas un véritable mime. Le mime doit oublier qu'il pourrait articuler des sons ; l'agitation de la bouclie ne doit pas avoir plus de valeur qu'un clin de paupière ou • qu'un remuement du petit doigt ; elle n'est que l'un des signes d'un mystérieux langage.
De tout cela résulte qu'il ne faut demander à la pantomime que la seule expression des sentiments simples, nets, directs, instinctifs en un mot, que peuvent nous faire entendre les divers remuements du corps. Elle n'est et ne doit être que l'instinct figuré. Je pense donc, en attendant mieux, — car il faut toujours attendre, — qu'elle ne peut exister à l'état de chef-d'œuvre, gaie, que si elle se borne aux traditionnelles naturalités des amants qui se veulent, des vieux bernés par les jeunes, de la soif ou de la gloutonnerie voleuses, et, terrible, que si elle s'en tient aux brutales manifestations de l'animalité humaine ; et elle ne nous donne pas assez, parce que nous lui demandons trop.
Mais que voilà du pèdantîsme, si inutile, à propos de la petite piécette qu'on a jouée, sans parler, à la Renaissance.
Hélas! que j'aime à rire !
Hélas! que j'ai peu ri! sinon dans les situations graves. Et toute cette représentation n'a eu d'autre résultat que celui de nous rendre Mlle Biana Duhamel un peu trop engraissée,
et de confirmer en nous à quel point (avec des leit motive dont la candeur désarme), est niaise, pas même dansante, et nulle, la musique de M. Francis Thomé.
HM. Chambers et Stephenson La Dame de Carreau
Adaptation française en 5 actes et 8 tableaux de
The fatal Card.
Théâtre de la Porte-Saint-Martin (15 mai).
Il n'y a de bonne cuisine que la cuisine française. Pourtant Ton va quelquefois dîner dans des restaurants italiens, hongrois, espagnols. On espère, de l'exotisme des piments, la résurrection des appétits défunts. Mais une colère vous prend et Ton prémédite de ne pas donner de pourboire au garçon lorsqu'on s'aperçoit, — cela ne tarde pas, — que toute cette cuisine étrangère est faite de vieilles viandes et de sauçailles, dont vous dégoûtèrent depuis longtemps les Bouillons parisiens. Il est bon de traduire Shakespeare, inutile de tra* duire les Dennery anglais; nous en avons chez nous une dizaine, ils nous suffisent. Personne ne consentira à croire qu'il y ait le moindre intérêt, la plus petite parcelle de nouveauté amusante, en cette lamentable et longue histoire d'un voleur, appelé Georges Dorster, qui adore son enfant entre deux effractions, de ces filles, de voleurs, plus pures quedes anges,de ces fiancés qui s'aiment et n^osent
30 l'art A.U THÉÂTRE
pas 86 dire qu'ils Braiment, et d'une vieille foDe tombée dans Feau, et d^m amoureux qui s'égoatte sous un châle pareil à une toile de matelas. Je m'étonnerais que quelqu'un eût éprouvé quelque inquiétude à la pensée qu'un certain nombre de filous se rejoindront.en des intentions peu honnêtes, dans un comptoir de la cité où eut bien tort de se rendre, un dimanche, un financier trop confiant. 11 faut le dire une fois pour toutes, le public le plus gobeur, lui-même, ne gobe pins ces choses-là, et voici que nous en avons assez de rebâillernos anciens bâillements. Du moins, quelque belle humeur d'aventure emporte-t-elle,à travers des imprévus, tous ces personnages médiocres, vus déjà cent fois, et dont la fréquence, sur toutes les scènes, lasse enfin notre complaisance à les tolérer ? Hélas ! que cela est morne, fatigant, terne, nul. Et l'on se demande de quel droit on impose à des gens qui ne méritèrent point un tel supplice, l'insupportable ennui d'un aussi lourd, d'un aussi absurde imbroglio. Croyez-bien que les courses dans les escaliers, et. les gens endormis de chloroforme, et les diverses aventures qui démodèrent, il y a quarante ans. Les Mystères de Londres de Paul Féval, ne sont pas de nature à nous émouvoir un seul instant. Tout cela est fini, tout cela est mort, ne vaut même pas la peine qu'on s'en irrite. Mais cela ennuie, formidablement 1 La seule chose qui puisse intéresser, c'est l'amusante attitude, dans les baignoires et les avant-scènes, de quelques belles jeunes femmes qui feignent de prendre plaisir, — parce que le sourire leur sied, — à ces antiques niaiseries et qui s'ennuient tout de même, elles aussi. On avait beaucoup parlé des décors transportés de Loh-
dres ; ces décors ont paru médiocres ; il y a surtout un soleil couchant, derrière une toute petite maison, qui étonne vraiment par sa rouge invraisemblance. Et nous n'en sommes plus à admirer la division d'un théâtre en trois coçipartiments. Ainsi, il n'y a plus, à Paris, de décorateurs ni de machinistes, et c'est de Londres, aujourd'hui, que nous vient le Truc?
. D'ailleurs, cette stupide pièce n'est pas mal jouée du tout. Mlle Dux est charmante, d'un charme où l'adresse joue à merveille la simplicité. Mlle Lina Munte garde, dans sa diction, le souvenir d'avoir récité de la prose de poètes. M. Périçaud essaie d'être gai, parvient à l'être quelquejfois. Il y a, dans le jeu brutal et sec de M. Desjardins,' la possibilité prochaine d'un vrai artiste. M. Gauthier a de la jeunesse gaie. Le mélodrame •éclate dans les raies de M. Gravier ! M. Volny, 'Chatterton, quelques soirs, à la Comédie-Française, n'a pas publié qu'il le fut, et en conserve une grâce. Tous les autres artistes ne sont pas moins parfaits. Voilà vraiment, fort bien joué, un imbécile drame ; et je n'ai pas le temps de louer tout le monde.
Au reste, il se peut que je ne m'y connaisse point du tout et que la Dame de Carreau, grâce à quelques scènes brutales, grâce surtout à l'explosion finale, spectacle amusant, garde, d'une façon continue, le succès que lui a fait une claque exagéreuse. 11 réussira peut-être, ce drame dont je suis mauvais juge. Pour ma part, je serais ravi que M. Rochard, qui est un galant et brave homme, peu affilié aux choses littéraires, excellent homme tout de même, gagnât un peu 4'argent.
HH. Heilhac et Halévyi et Jacques Oftenbach
La Périchole
opéra-bouffe en trois actes.
Théâtre des Varié té s.
Une lettre de M. Séverin, Pierrot à Marseille,
Eugène Granger et Lambert Thiboast.
Les Diables Roses
Comédie en cinq actes, mêlée de chant.
Théâtre de la République \ii mai).
La Périchole, de MM. Meilhac et Halévy, n'a guère que le nom de commun avec celle de Clara Gazul. Pourtant, un air de famille. Pas des sœurs, des cousines. Et, tout aussi bien que celle-ci, celle-là pourrait dire au vice-roi don Andrès : « Eh bien, je prendrai ma guitare et j'irai chanter dans la rue, sous vos fenêtres ; et, dans mes chansons, je ferai rire aux dépens de votre viceroyauté et de votre goutte. » Mais la Périchole de l'opéra-bouffe est tout à fait vertueuse; elle ne berne son vieil amoureux que pour le bon motif, c'est-à-dire pour épouser Piquillo, son jeune amant. Vous en savez le conte ? Je le trouve aussi joli que possible. Pauvre beau couple affamé qui s'en va chantant et mendiant par les carrefours et les rues, et qui ne mange guère, mais qui aime
lâ
l'art au THEATRE 3S
tant ! D'ailleurs, comme il arrive, la jolie fille qui, certes, a bon cœur, mais qui a un bon estomac aussi, se lasse non des baisers trop fréquents, mais des repas trop rares ; quelques verres d'Alicante la décident à se laisser marier pour devenir la favorite du vice-roi, et le Madère décide Piquillo à épouser n'importe quelle femme, et le Porto décide les deux notaires à marier les fiancés qui ne se reconnaissent pas, et tout le monde est gris et gambille et flageole, et c'est très amusant ce mariage au vin d'Espagne ! Mais quand il apprend qu'il a épousé sa bonne amie, et que c'est le viceroi qui en aura le plaisir, Piquillo se fâche tout rouge ; il répudie les titres qu'on lui donna, méprise ses habits de soie et d'or; en un mot, ne se montre pas moins homme d'honneur que le Fernand de la Favorite. « Que faut-il faire de cet impertinent ? demande la foule courtisane. — Sautez dessus ! » dit le roi ; et on le fourre dans le cachot réservé aux « maris-ré, aux maris-cal, aux maris-ci, aux maris-trants, aux maris récalcitrants! » Il n'y fait pas long séjour, grâce à un extraordinaire prisonnier, qui est bien l'une des plus falotes imaginations, et des plus plaisantes, qu'on ait mises au théâtre, et grâce à la Périchole qui s'introduit dans la prison, non sans une réminiscence tout à fait drôle de la Tour de Nesles. Puis, moqué, bafoué, n'importe, le bon vice-roi s'attendrit. Si le vieux prisonnier, étonnant Latude sans évasions, est réintégré dans son cachot par l'admirable et excellente raison que personne, ni lui-même, ne sait pourquoi on l'y avait mis, les beaux jeunes amants sont libres et riches et mariés ! ou du moins, il ne nîanque au mariage qu'une formalité qui sera tôt remplie.
S4 l'art au THEATRE
Le saocës de cette pièce andenne, qui n'a poinit para vieille, a été très vif, A vrai dire. Je pense qtften ce qui concerne la mtiâqpe, on n'a pas été saos épronyer qutelque déception. Les airs <^ Tonaima^ que Ton chanta dans sa jeunesse^ comnie ils étaient jolis, €omme ils étaiieFilt tendres om joyeuse ! et, ne les entendant plus, on cooitinTLaÈt de croire qu'ils étaient tels en effeL Mais si an les rèentend, on a ime tristesse. Gomme ils sont différents de ce qu'ils furent, ou, plutôt, comme on e^ diffèrent soi-même de ce qu'on était- On s'efforce de s'y plaire comme on s'y plut, pour se persuader que l'on n'a point change ; on ne s'y plaît guère, il y a des rythmes fous de chaasons qui donnent envie de pleurer. Mais la jeunesse d'à-prèsent peut-elle y prendre le plaisir qu'y prit la jeunesse d'autrefois? Non. Pas tout à feit le même, du inoiiis. A «cause des ans passés, ii y a un désaccord entre les nouveaux venus et les aiiH ciennes choses. 11 faut laisser dans le passé les ariettes fanées ; pour les vieux, c'est fini ; poor les jeunes, ça n'existe pas. Et c'est une mélancolie pour tous, ces quadrilles, ces valses, et tous ces refrains, tyroliennes ou boléros ou autres espagnolades. 11 semble, quand les a évoqués le bâton du chef d'Orchestre, qu'on voit se trémousser des spectres à castagnettes.
Tandis que la musique décevait un peu, l'interprétation ne satisfaisait qu'incomplètement. Il m'a paru qu'elle manquait de joie, d'excès, de démence. Exceptons tout de suite Mme Jeanne Granier, qui, médiocre à la répétition générale, n'osant pas se jeter toutQ dans la fantaisie extrême de son rôle, a été, ce soir, adorablement vivante, ardente, verveuse, folle ! Comme il est sorti, te
l!ari av théâtre ^
diaWe wsl corps qu'il y a en elle, et comme il a fait des sieanesl Mais M. Guy, lui ^ est resté trop sérieux. Voilà, certes,, un artiste à qat est promis un bel avenir et qpii le méritera. Il a la voix jolie, le jeu intelligent, et il a le bon goût de ose point conseiîtir aux fadeurs de bellâtre qui rendent si insitppoirtâbies beaucoup de chanteurs d'opérette^ — mênae d'opéra-comique. Seulement, pourquoi diantre, au second acte de la Périchole, s'inaaLgine^-t-ii qu'il chante la Favorite^ en effet ? Et riez donc !: et gambadez donc, et faites donc cent eixtca^ vagances I Deux ou trois farces traditionnelles ne suffisent pas à Tootrantce drôle du personnage, et il n'a pas besoin d'être si digne. M. André ^mon, en ce benêt de vice-roi, se montre adroU, un peu terne, pas tout à fait quelconque. Je ne comprends pas pourquoi ce rôle n'a pas éi:é coBâé à M. Baron qui^ avec les dcms extraor^ dinaires que sa volonté d'artiste a développés, en aurait fait, j'en suis convaincu, un exbilarant et inoubliable fantoche. Vraiment, pour un tel bouffQO, le personnage de Panatellas c'est trop peu. Quant à M. Petit — d'ordinaire il ne me fait rirtî qu'assez modérément, — il est tout à fait, jtout à fait plaisant; et il porte, sur sa petite tête drôlichonne au nez ahuri qui s'avance, une coifiure à peu près pareille au diadème de Marie de Neukourg dans Buy Blas^ — qui est un rêve d'éclat de rire. Et M. Lassouche, dans le personnage du vieux Latude qui, creusant la pierre depuis douze ans, n'espère s'évader qu'après douze ans encore, triomphe incomparablement ! c'est, dans la pitrerie, le prodige même. Les femmes? toutes exquises. C'est comme je vous le dis. Absolument exquises. Et toutes chantent si bien, et toutes sont
si jolies ! J'en ai même remarqué une, entre les trois Cousines, — c'est celle qui est en rouge, elle s'appelle, je crois, Mlle Diéterle, — qui chante encore mieux et qui est encore plus jolie que toutes les autres.
Et pourtant, je le crois, ce n'est pas l'interprétation qui a valu à la Péri choie un si brillant et si bruyant succès. La pièce de MM. Henri Meilhac et Ludovic Halèvy a triomphé parce qu'elle est adorable. Mon récit, tout à l'heure, n'en a pas donné du tout une juste idée. Que ceux qui ne la connaissent pas aillent l'entendre; ils seront charmés. Car tout ici est belle humeur, fantaisie heureuse, tendresse aussi ; et un art très sûr, qui ne laisse pas aller la sentimentalité jusqu'à une niaise sensiblerie, retient la joie au bord du vil comique. Que nous voilà loin, heureusement, des grossières calembredaines et des basses fadaises, tolèrables à peine dans les revues de cafés-concerts. Ne vous y trompez pas, il y a dans la jolie œuvre de MM. Meilhac et Halévy, avec un peu plus de farce, quelque chose de l'agrément d'une comédie de Musset.
J'ai reçu une lettre de M. Sèverin, Pierrot à Marseille. Je voudrais que Paul Arène nous parlât de lui, quelque jour. Paul Arène connaît très bien ce mime, l'admire, et nous dirait avec justesse ce qu'il faut penser de lui. En attendant, voici la lettre de M. Séverin, savant et sincère artiste. 11 me semble qu'elle pourra intéresser plusieurs personnes.
Marseille, 15 mai 1895.
« Cher Maître,
« Je viens de lire votre compte rendu sur les nouveaux spectacles de la Comédie Parisienne. J'y trouve mon nom. Je ne sais comment vous remercier d'avoir pensé à moi. Combien je suis heureux que mon faible talent ait pris une petite place dans vos souvenirs I Et puis, laissez-moi aussi vous remercier pour mon art, pour mon pauvre art que l'on déforme chaque jour. Tous les acteurs veulent aujourd'hui être mimes, il n'y a plus que ceux qui le sont vraiment que l'on ne reconnaît plus tels. Et notez bien que, il y a quelques années, ces mêmes acteurs riaient de cet art, des mimes qu'ils regardaient de toute la hauteur de leur talent oratoire. C'est qu'aussi à cette époque la pantomime était délaissée. Seule, la province la savourait encore. Le mime gagnait très peu, il travaillait beaucoup, pour l'amour de son art, et mangeait son pain noir. Un beau jour, le public assoiffé de nouveau, sous l'impulsion donnée par quelques gourmets de Tart, le public, dis-je, reprend goût à la pantomime. Quelle joie! pour les mimes, les amoureux, les fidèles de leur art ; s'ils ont travaillé, souffert dans leur amourpropre, ils vont enfin voir leurs souffrances récompensées ! Un gâteau royal leur est servi, qu'ils vont se partager. Mais, va te faire fiche ! ceuxlà qui l'ont tant critiquée, la pantomime, ceux-là se forment en cercle, s'emparent de ce gâteau, et pas un mime ne peut en approcher. Ceux-là, à
qui tout est possible, puisqu'ils savent, qui chanter une chansonnette, qui lever la jambe, ou même jouer la comédie, ceux-là se sont, en un jour, subitement réveillés mimes, et du jour au lendemain. Et ils se sont si bien emparés de tout, ils y ont mis tant de bonne volonté, ils sont si nombreux que pas un vrai mime n'a trouvé de place pour passer, et dire, et prouver au public que ce n'est pas de la pantomime qu'on lui donne, mais de la contrefaçon. Les mimes, les vrais, qui, pendant vingt ans, ont travaillé leur art, rien que leur art, ceux auxquels on a transmis de génération en génération les traditions de Técole (car il en existe une, n'en déplaise à messieurs les acteurs), ceux-là sont si bien dédaignés par messieurs les directeurs, qui subissent l'influence des mimes instantanés^ qu'ils sont condamnés à manger toujours leur pain noir. Au surplus, de quoi se plaignent-ils ? Ne sont-ils pas habitués au pain noir ? Les instantanés priraeùt sur tout. L'école ? les traditions ? à quoi bon ? Ils s'arrangent de façon que Ton ne puisse comparer les vrais aux feiux ; voilà pour eux le point important, et les directeurs, sciemment ou inconsciemment, sont leurs complices. Mais, pardon, je m'aperçois que je deviens acrimonieux et que je dois hrriblement vous agacer. Je me suis laissé entraîner plus loin que je ne le voulais, car mon intention n'était que de vous remercier, cher Maître, ^d'avoir pensé à moi. Vous m'avez rendu bien heureux. Merci pour mon art et pour moi. Mon bonheur serait complet si un jour vous vouliez employer ou faire employer mon faible talent.
« En attendant, merci encore de la sensation bonne que vous m'avez donnée.
" ■*>■ ■ ni ^ -. .^ ^
« Croyez-moi votre reconnaissant et tout dévoué.
« Au clair de la lune, votre ami Pierrot,