‹ L'art au théâtre;Chapitre 10 sur 69 · LOLOTTE · texte numérisé non relu

LOLOTTE

Un acte, en prose.

Théâtre du Vaudeville (31 janvier).

En lui appliquant, à rebours, un mot célébrer on peut dire que M. Henri Lavedan a plus d'es* prit que tout le monde ; car il * a l'esprit de

L*ART AU THEATRE 3ï

tout le monde, et le sien; il n'a pas manqué de les mettre tons les deux dans cette jolie œuvrette. En . visite, agréablement jouée par M. Torin, et délicieusement par Mlle Cécile Garon. Bien commencé, le spectacle d^abonnement du Vaudeville s'eHt achevé mieux encore — pourtant on la connaissait, Tayant applaudie un peu partout — pa^ une petite pièce de MM. Meilhac et Halèvy, orgueil des cercles, gloire des casinos, ressource des représentations à bénéfice ! c'est Lolotte que je veux dire. Une. baronne (j'aurais préféré :* marquise, ou princesse, tant Mlle Avril a de belle grâce, de hautaine élégance, et de suprême maniérisme 1) une baronne donc (les auteurs quand ils firent leur pièce, ne prévoyaient pas Mlle Avril!) s'avise, ayant pour une œuvre charitable, accepté un double rôle dans une com\. die de salon, de se faire donner des leçons par u ie petite actrice illustre (ah 1 qu'elle mérite d'êti ^ illustre, puisque c'est Mme Réjane elle-même, tout le charme, tout l'esprit, tout l'endiablement, et aussi tout le tact de la Parisienne parfaite!) Or, Lolotte est la maîtcesse de M. de Groisilles, avec qui, précisément, flirte la baronne. Après une scène, la plus gaie du monde, destinée à faire valoir l'excitante désinvolture des filles de théâtre à retrousser leur jupe, et plus excitanteencore, — bien que les bas soient de la même couleur, — la maladresse des dames du monde à la rétrousser aussi, les deux femmes s'allient pour berner M. de CroisiUes, convaincu de trahison. Elles ont compté sans l'hôte de leur cœur. Le traître (c'est M. Mayer, le seul comédien qui réussisse à être ridicule sans disgrâce et fat sans sottise) se tire du mauvais pas en les moquant toutes^

les deux. Il ne leur reste plus, pour ne pas s'avouer l'une à Tautre leur béjaune, que la ressource de faire échange de générosité et de courtoisie, et de billets de banque offerts à Tœuvre de charité. Dénouement qui reconcilie, — sans trop les rapprocher, non, pas trop, — le salon mondain et le boudoir cabotin. Estime réciproque qui ne va pas sans quelque confession dé ressemblance et d'égalité. C'est tout à fait joli, cette spirituelle chosette. Le seul reproche que Ton y puisse faire, c'est que Ton y constate un peu trop de métier théâtral, d'adresse professionnelle. Moins malin, c'eût été plus charmant encore. Le proverbe s'encanaille de vaudeville. Half-and-half de vin de Syracuse et de Saint-Estèphe frelaté. Il semble que des deux auteurs l'un se soit grisé avec Musset et que l'autre ait trinqué avec Scribe. Mais le principal attrait de la représentation, — inmedio stat venustas — c'était la Bonne Hélène j comédie en deux actes, en vers, de M. Jules Lemaître, l'un des esprits qui honorent le plus les Lettres modernes.

Combien cette Hélène diflere de celle, augustement barbare, sublimement inconsciente, ignorante de tout, même du fatal triomphe de sa beauté désastreuse, instinctive comme la Bête et les Dieux, qui, dans le tableau de Gustave Moreau, se dresse sur le rempart d'Ilion, virginale, un haut lys en sa main levée ! Mais combien, en même temps, elle ne ressemble qu'à peine à l'Hélène-Rigolboche . des opérettes d'antan, jupes fouaillèes par le bastringue de l'orchestre polkeur et chantées par des poètes pour qui le Mont Parnasse était à Montparnasse. Ici, manifestement, se produit l'âme si personnelle de M. Jules Lemaitre,

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craintive de tout excès, encline à s'étonner, à s'éloigner de tout énorme, sublime ou infâme, — une âme qui a la pudeur de l'extrême. Œuvre de jeunesse, raconte-t-on, non sans vraisemblance, bien que beaucoup de drôleries toutes modernes affirment, sinon une création de naguère, du moins de récentes retouches? Raison de plus pour s'en autoriser à juger Tartiste. C'est quand elle ne s'est pas encore déformée de modes ou d'habitudes de langage, de concession?, de condescendances, et des assouplissements à un avenir légitimement ambitionné, que se révèle, en sa nudité sincère, rintiraité native d'un esprit créateur.

Certes, plus qu'aucun autre, je m'écarte de m'en tenir aux légendes littéraires, établies, répandues et souvent perpétuées, d'après quelques pages, qui, plus connues du public, et même des lettrés, par suite d'un hasard de succès, sont celles qui, précisément, ne manifestent que la part la plus médiocre de toute une œuvre, et en présentent l'ouvrier comme absolument différent de ce qu'il espéra être, de ce qu'il prétendit être, — de ce qu'il fut.

En ce qu'il concerne particulièrement M. Jules Lemaître, des drames où vibrait une force, — nul n'a oublié le second acte des Rois, voisin de la sublimité, — des comédies où une curiosité généreuse s'acharnait à des découvertes d'âmes, et, avant cela, d'aimables vers, ingénument tendres, et, plus tard, de francs articles où palpite l'amour vers l'idéale Beauté, me conseillaient, vraiment, de ne pas admettre qu'il fût seulement un incertain, un hésitant, quelqu'un qui n'est pas sûr d'avoir raison, et qui n'ose pas avoir tort. Mais quoi ! pourtant, il faut se rendre

à révidence. M. Jules Lemaître est un penseur constatant tout de suite les deux, les trois, les quatre côtés des choses auxquelles il pense. Au besoin, — car sa subtilité est prodigieuse, — il inventerait des côtés. En un mot, il manque de parti pris. Ah ! que cela est estimable chez le critique, mais que cela est déplorable chez le créateur ! Le don lui fut octroyé, bienfaisant, et désolant, d'être une conscience d'artiste qui a peur du ridicule. Il n'a pas l'impuissance du prodigieusement superbe, ni du prodigieusement basy — c'est surtout en poésie que les extrêmes se touchent et se cçnfondent, — mais il çn a la sensitive inquiétude. Il ne s'ose pas! Et, s'il est fort heureux que M. Jules Lemaître, par une pusillanimité qui est louable, car elle est de la modestie,, de la défiance de soi et de la .délicatesse, no se soit pas précipite éperdûment dans l'immonde., il est éternellement regrettable qu'il ne monte qu'à petits pas circonspects, étudieurs des échelons et douteurs de l'arrivée, vers la gloire des héroïques enthousiasmes. Evidemment, même hanté des plus exécrables chimères, il n'aurait pas écrit la Philosophie du boudoir ^ — quelle joie I car le marquis de Sade fut un imbécile ! — mais même ébloui des plus augustes visions, même ayant sous son crâne la ' mens divinior^ jamais (à moins que le Génie, dès qu'il est, ne supprime totalement le dilettantisme), il ne se serait hasardé jusqu'à la Divine Comédie^ ni jusqu'à la Légende des siècles. Il est de ceux qui ont • uns trop grand souci d'être bien -ou mal remarqués ;. et l'amour, — inévitable, quand on vit dans la perpétuelle excitation littéraire, — deJa gloriole» l'a empêché de provoquer la gloire, ignoble ou

snblime! Il y a, dans son œuvre, Serenus, une réalisation d'âme, ou, comme on dit, un état d'âme. Eh! bien, je le pense, vraiment, Serenus^ c'est M. Jules Lemaître lui-même; et, brave, puisqu'il est un poète, mais, subtil, puisqu'il est un sceptique, il est prêt à mourir pour un Dieu qu'il feindra de ne pas croire !

Cet aimable esprit a inventé le plus aimable sujet du monde.

Hélène, à Troie, est désirée par tous les rois et par tous les guerriers. Ils ont bien raison de la désirer, car, de quel droit, rois et guerriers affronteraient-ils les augustes périls des batailles où les dieux se mêlent, si, d'abord, ils ne s'étaient divinisés en l'amour de celle qui est plus belle que les déesses ? et quand, après le duel où Paris se mesure avec Mélénas, le grand prêtre annonce que la guerre prendra fin si un sacrifice est offert à Zeus par un Troyen n'ayant pas baisé les lèvres d'Hélène, personne n'ose offrir ce sacrifice, car «a bouche, jamais, à personne, elle ne l'a refusée. Bien qu'épouse de Paris, elle ne manqua point de se rendre au rendez-vous que lui donna Priam, oui le vieux Priam (« mais qu'Hécube, au moins, n'en entende pas parler ! ») au rendez-vous que lui donna Hector (« faites en sorte, je vous en supplie, qu'Andromaque n'en soit point informée! 7>) et elle n'a point dédaigné d'instruire l'enfance amoureuse de Gléophile (ce Chérubin d'une marraine à qui, puisque le poète était en humeilr de réminiscences et de centons, il aurait bien dû faire chanter la Romance à Madame !) et le grand-prêtre, sollicité d'offrir le sacrifice, répu- "die cet honneur, parce que, lui-même, il n'ignora pas les délices de la couche d'Hélène! En effet,

Hélène, c'est la beauté, c'est aussi la bonté. De là, le titre charmant de la comédie. Hélène s*abandonne comme pour qu'on lui pardonne ; elle fait tout ce qu'elle peut (et elle peut tout!) dès qu'on le veut. Elle est la joie permise au désir. Et Vénus, qui apparaît somptueusement, parmi le resplendissement d'un décor rose, parmi les violettes et les roses (trop peu de violettes, car Aphrodite s'en faisait des couronnes!) proclame le devoir de l'immédiate condescendance de la Beauté à l'Amour I Ce n'est qu'après bien des siècles que naîtra l'imbécile jalousie de l'amant ou de l'époux, car les lèvres appartiennent à tous les baisers.

Mais qui donc offrira le sacrifice ? le petit Astyanax, qui vient de naître ; encore fautil se hâter ; déjà il tend ses petits bras et ses lèvres infantiles vers la délicieuses Hélène, concubine immaculée de tout le rut humain et divin !

Je n'hésite pas à dire que je suis tout à fait passionné de cet adorable scénario, dont, incontestablement, quelque musicien, s'il est plein de talent, fera un adorable opéra comique. Ah l que c'est spirituel et joli ! et pourquoi donc mon ravissement se modéra-t-il de quelque réserve ? C'est que — toujours la même chose — M. Jules- Lemaître, étant donné qu'il tentait de blasphémer les temples dont les ruines imposent le respect^ a hésité entre Aristophane et Offenbach. Je ne parle ni de Leconte de Lisle, ni d'Eschyle, craignant le ridicule que redouta l'auteur, mais il fallait être, ou plus Grec, — même sacrilège, — ou plus Parisien. M. Jules Lemaître a été trop ou pas assez blasphématoire; pourquoi son

Hélène, si elle ne rythme pas les danses mystiques devant Tautel de Vénus Uranie, ne danse-telle pas le cancan ?

A dire vrai, seuls, en ce siècle, deux hommes ont eu le droit de rire des Dieux, — de faire rire des Dieux. C'est Henri Heine et Théodore de Banville. Et pourquoi ces deux maîtres, rejoints à cette heure en Tadmiration de l'éternelle Hélène, eurent-ils le droit, quelquefois, de la traiter avec quelque apparent irrespect? parce qu'ils l'aimaient, parce qu'ils l'adoraient d'un continu, d'un ingénu et enthousiaste amour !

Mais revenons au Vaudeville. Si la comédie de M.Jules Lemaître, dont l'invention est si jolie, n'a pas produit tout l'eflFet qu'on était en droit d'en attendre, c'est - surtout par ce que les vers de M. Jules Lemaître, osons le dire, sont médiocres.

Ce mot paraîtra brutal.

Il ne l'est pas ; et je sais que M. Jules Lemaître, de qui j'ai depuis longtemps renoncé à énumérer les indulgences à mon égard, ne m'en voudra pas, un seul instant, de mon absolue franchise \ car il sera de mon avis.

Je dis ceci :

Quiconque, ayant fait des vers, cesse d'en faire, * avoue par cela même qu'il ne fut pas doué pour en faire.

Doué pour en faire, il en eût fait toute sa vie. .

D'où vient ce don, je ne sais, mais il existe, singulier, instinctif. On l'a, ou on ne l'a pas. Il arrive qu'il appartienne à des sots, à des médiocres ; il arrive aussi qu'il appartienne à Chénier, à de Vigny, à Hugo ! C'est extraordinaire que Glatigny, dénué de génie, ait eu une qualité que n'eurent ni Michèle t, ni Taine, ni Renan. Que

voulez-vous que j'y fasse? c'est ainsi. M. Julei* Lemaitre le sait bien. Et si, malgré Mlle Darlaud^ Hélène de qui tout spectateur fut prêt à exiger les autorisées complaisances, et Mme Rèjaae> si applaudie, que quelques expériences, à TOdéon, auraient dû détourner de toute ambition de dire des vers lyriques, et Mlle Drunzer qui> ne parlant que de la gorge, cesse d'être entendue dès que cette gorge, devinée si belle, s'essouffle sous le collant du travesti, la comédie de M. Jutes Lemaître ne remporte pas tout le triomphe auquel la destinait l'ingéniosité de sa donnée, c'est qu'elle est absolument dépourvue de l'empoftement et de la joie, de la curiosité, de la folie de rimes et de rythmes, dont s'enorgueillissent — hélas! seule gloire! — les poètes et dont commence à s'émerveiller le public. Que voulez^ vous ? tout arrive. A chacun son métier. Les- Muses seront mieux chantées.

MM. Alfred Capus et Alphonse Allais.

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