‹ L'art au théâtre;Chapitre 11 sur 69 · INNOCENT · texte numérisé non relu

INNOCENT

Vaudeville en trois actes.

Théâtre clés Nouveautés (7 février).

Le succès de cette pièce a été très vif. J'espérais, je l'avoue, une réussite encore plus éclatante, tant est grande ma confiance en le talent des deux auteurs.

Les personnes — heureusement de plus en plus rares — qui tiennent pour la Ficelle adroite^ pour ce qu'elles nomment les Préparations^

6n un mot pour le vil, le désolant, le stupide et abject Métier, ne vont pas manquer de dire : « Là ! n'avions-nous pas raison ? Vous le voyez, pour faire un vaudeville propre à désopiler à l'extrême la rate du public, il ne suffit pas d*être, comme M. Alfred Capus, un observateur subtil et acerbe, férocement gai, ni d'être, • comme M. Alphonse Allais, la bouffonnerie même, toujours prête, intarissable, et littéraire d'être excessive ! Non pas, il est indispensable d'avoir èlè à l'école des vaudevillistes qui savent leur aflfaîre ou, du moins, d'avoir deux ou trois fois collaboré avec l'ami du Directeur et avec le Chef de Claque conservateur imperturbable des tradi tiens I »

Opinion dénuée de toute valeur.

Le Métier, aujourd'hui, loin d'être une garan-^ tie de succès, en est l'improbabilité.

Depuis ces fâcheux inventeurs du théâtre dit 4c bien fait », j'entends le déplorable Sedaine, qui n'est pas toujours content de Beaumarchais, Fabre d'Eglantine, qui fit la leçon à Molière, Andrieux, qui corrigea Corneille, et cet Etienne, le plu3 pied-plat des esprits, à propos duquel notre très érudit et très éloquent confrère M. Lintilhac a improvisé^ avant-hier, â l'Odéon, une conférence ardemment applaudie, m'assuret-on (alors, Lintilhac n'a pas du tout parlé d'Etienne ?), depuis M. Scribe, aujourd'hui le déshonneur de la scène française, après en avoir été la gloire, et M. Sardou qui en est la gloire au* jourd'hui, depuis tant d'autres, joués à la Comédie-Française et au théâtre Cluny, les Procédés dont se compose le Métier comique, ou dramatique (ah! que c'est la même chose !) ont été si

souvent employés, sont devenus si banals, sî à la portée de tout le monde, qtfils sont enfin la honte des auteurs qui persistent à en faire usage,, et le bâillement désabusé des spectateurs à qui on ,les impose. Ah ! ça, vraiment, vous croyez encore qu'on se prend à vos malices cousues de câbles blancs ? Qu'on vous le dise, une fois pour toutes: il n'y a pas un lycéen conduit le jeudi à quelque matinée du Gymnase, pas un petit a pprenti ayant chipé dix sous à sa maman pour se payer un quatrième amphithéâtre au théâtre du .Château-d'Eau (il lui est resté deux sous pour le cigare des entr'actes), qui se laisse prendre encore à vos sournoiseries centenaires, qui « gobe vos ficelles I » Et si, une seule minute, voua vous imaginez que la femme du charcutier, qui a acheté, avec un rabais encore, on est du même quartier, un demi-droit chez la marchande de tabac, n'est pas absolument persuadée que si, dès l'exposition du drame, on affirme la mort de quelqu'un, ce quelqu'un va être annoncé, au quatrième acte, par le grand valet habillé de drap rouge et de galons d'or, dans la salle de la fête, vous vous méprenez considérablemtent I On a tort de prendre le public pour une bête : en ces rapides chroniques, — je m'excuse du désordre de mes phrases, et d'un peu d'incohérence, ça et là, faute de temps, — je défends l'honneur du Public en même temps que celui des Lettres. On m'objecte : « Mais, -la foule se rue aux opérettes selon l'ancienne manière, aux mélodrames selon l'antique formule ? » D'abord elle ne s'y rue pas tant que ça. Ah ! que la Roche Tarpéienne, aux Nouveautés, fut proche du C apitoie ! Ah ! que la Mendiante de Saint-Sulpice^ à l'Ambigu, signée

pourtant du nom illustre de celui- qui-demanda-

LA-R ABLATION -DE-ViCTOR - HUGO-DE -LA -LISTE-D^S- MEMBRES-DE - LA - SOCIÉTÉ - DES-AUTEURS - DRAMATI- QUES, est près de céder sa place à une pièce nouvelle ! D'ailleurs, où pourrait se ruer le public sinon à ce qui lui est offert ? on ne lui laisse guère le choix. Et voulez-vous une irréfutable preuve du mépris, peut-être inconscient, mais réel, que la foule éprouve pour le plaisir que vous lui donnez ? la voici : cent, deux cent, cinq cents, mille représentations d'une opérette ne suffisent pas à donner à Fauteur du scénario de cette opérette seulement la Notoriété ! Les gens qui sortent du théâtre, pas un instant ne se soucient de l'auteur. Ils ont ri, parce que les acteurs étaient drôles, et puis parce qu'ils avaient envie dé rire. Mais il y a des poètes^ illustres, même chez les bourgeois ! pour quelques sonnets et pour une seule scène d'un drame mal fait, joué autrefois.

Si ce n'est par manque de métier, pourquoi donc Innocent n'a-t-il pas eu le succès triomphal que nous attendions ?

Parce ce que les auteurs ont eu le mépris de l'espèce de pièce à laquelle ils consentaient ; parce que, capables, évidemment, du « plus », ils n'ont pas fait assez d'efforts pour réaliser le « moins » ; en un mot, parce qu'ils ne se sont pas appliqués. Or, à quoi que l'on s'emploie, il faut — si l'on veut triompher — s'y employer tout entier. La plus haute des intelligences sera vaincue par le plus bas des esprits, si celle-là ne se livre qu'à peine et dédaigneusement, si celui-ci se prodigue tout entier, sincèrement. Ne feites pas de vaudeville, si vous jugez que c'est l>esogne peu glorieuse I Mais, si vous en voulez

faire, que ce soit sans nulle réserve, avec toute la puissance de votre talent, car, petite ou grande, il n'y ad'œuvre intéressante que si l'auteur s'y adonne complètement. Un exemple : Mv Maurice Donnay, il y a quelques mois, fit jouer, à ce môme théâtre des Nouveautés, un vaudeville qui fut reçu sans enthousiasme ; peu après, il donnait à la Renaissance une comédie dontte succès, après cent80irée8,per8isteeacore; avait-il donc, tout à coup, appris le Métier ? pas le moins du monde ; U avait encore moins de Métier dans la seconde pièce que dans la première ; mais, dans son vaudeville, M. Maurice Donnay, sceptiquenient, n'avait guère daigné s'efforcer, se livrer, tandis que, dans sa comédie, il s'abandonna, s'avoua, se répandit tout entier.

Le joli sujet qu'avaient imagine MM. Alfred Capus et Alphonse Allais ! Combien la minutieuse observation de l'un aurait pu s'exercer, et se dé- ' ployer l'abondante verve de l'autre, dans l'historiette de ce benêt de Brindois, naguère professeur de hollandais, maintenant professeur de gymnastique, assez brave, à l'heure où il guette la romanesque Mlle Isaure, pour assommer un gardecliampétre, assez peu scrupuleux pour laisser condamner à sa place le braconnier Blaireau, — Blaireau, extraordinaire innocent, un peu étoané de son innocence, bien près de croire qu'il est coupable en effet, puisque tout le monde le lui dit, et qui jamais ne fut aussi heureux que dans la prison dirigée par un aimable Parisien, où, selon "la Suite du menteur, Mlle Isaure confitures. Et, parmi les amusettes risien, M. Pontgarni, qui choisit

RSBB^PBïSPB*'*- „ . ■^"•■^^^'«^■^^■^■«■•«■iaBWMHMpff

le condamné, enfin réhabilité, pour prétexte d'une fête de charité, et de Tavocat, qui fonde sur lui Pespérance inavouée d'une candidature à la députation, Blaireau se démène, ahuri, plus prisonnier quand il est libre, plus coupable quand il est innocent, et, dans son ingénuité pas bête (oh! la jolie indication de caractère !) se prêtant à tout, mais s'apercevant de tout, apparaissant, en effet, comme un type qui aurait pu être conçu par le divin Beaumarchais l Oui, ce Blaireau aurait pu figurer dans le Mariage de Figaro ! Et je suis heureux de pouvoir, en toute franchise, donner cette extrême louange à mes amis MM. Alfred Capus et Alphonse Allais. Les autres personnages qu'ils inventèrent, — le président du tribunal appelé Le Gaffier (on peut, dans le paroxysme du drôle, oser ces noms-calembours I) le directeur de la prison, qui fait de son cabinet pénitentiaire un cabinet à écre visses, et différents fantoches ne sont pas indignes d'entourer l'ingénu et perspicace Blaireau. Il va s'en dire, que, tout-àcoup, et à chaque instant, éclatent, pétillent, se précipitent, des mots qui, tout en s'accordant à la circonstance de l'actuelle minute, se développent jusqu'à une intéressante généralité.

Pourquoi donc cette pièce, qui par la concept ^ion première, et la trouvaille de vingt détails, semble si souvent devoir s'élever jusqu'à la beauté que peut avoir la farce exhilarante et cruelle, ne fût-elle, trop souvent, qu'un pas-assez-vau-deville, dont les effets avortent ? Je l'ai dit, je le répète : les auteurs s'y sont montrés un peu trop paresseux de la réalisation de toute leur pensée. Ils n'ont pas exprimé en plénitude ce qu'ils avaient à exprimer. Ils n'ont pas pris assez de souci, ont

44 l'art Ây THÉÂTRE

pensé que ce serait toujours assez bon. Ce n'est pas le Métier, l'imbécile Métier qui leur manqua, — mais le Soin ! A moins qu'Alfred Gapus, trop inquiet de la bouffoïinerie d'Alphonse Allais, et Alphonse Allais trop respectueux du froid pince-sans-rire .d'Alfred Capus, se soient, loin de se compléter l'un par l'autre, l'un par l'autre atténués; que, à cause même de leur union, aucun d'eux n'ait osé se manifester totalement? Il va sans dire que M. Germain, à son ordinaire, mieux qu'à son ordinaire, à été remarquablement plaisant ; je pense même qu'il a eu comme une vision complète du personnage que les auteurs se sont bornés à nous faire entrevoir ; M. Tarride a été fort adroit ; M. Guyon a composé son rôle de naïf sournois aveC' toute la drôlerie, un peu convenue, qu'il met à ces sortes de rôles ; Mlle Clem a été pleine de grâce, et Mlle Angèle a été t^'ès grasse. Mais il n'y aurait pas lieu de parler des autres interprètes, n'importe qui, n'importe comment, s'il ne fallait mentionner M. Le Gallo ; depuis longtemps, je signale ce jeune comédien auquel on feint de pas prendre garde, qui, doué d'une voix menue, mais charmante, saitêtre comique avec une si délicate élégance. — Et, demain, Alfred Gapus publiera un nouveau roman, exquis, subtil, aux intentions intenses, tandis que les belles farces d'Alphonse Allais sonneront pardessus toute la terre comme de glorieux mirlitons I

l'art au tréatre 45

H. Oscar Hétenier.

Page 1