LE VOYAGE DE CORBILLON
Vaudeville-opérette en quatre actes, musique de M. Victor
Roger.
Théâtre-Cluny (30 janvier)^
Puisqu'il y a encore — bientôt, je l'espère, il n'y en aura plus, — des gens qui se plaisent à ces pièces-là, pourquoi n'y aurait-il pas des auteurs pour en faire et des théâtres pour les jouer? Il ne faut contrarier personne. Chacun prend
son plaisir où il le trouve. Pourvu que la Drôlerie consente à ne pas encombrer les scènes où l'Art a le droit de se produire, je n'éprouve aucune colère contre la farce et le flonflon. Même, s'ils sont à peu près amusants, me voici prêt à m'esclaffer. Et surtout le théâtre Cluny est dans sa fonction — actuelle, car il eut des soirs héroïques ! — lorsqu'il nous donne des vaudevilles dénués de toute prétention à la comédie, des vaudevilles absolument fous, incohérents, ineptes, mais dont les immémoriales plaisanteries causèrent tant de fois la liesse du public, qu'il n'y a vraiment aucune raison pour qu'elles ne le fassent pas rire une fois de plus. Vous trouverez, ici, le mari parisien qui simule un voyage en province, afin de faire la fête avec une cocotte à laquelle un innocent, venu à Paris pour se marier avec la fille d'un huissier, a prêté son parapluie I et l'ingénu se cache dans une armoire saisie par l'huissier chez la cocotte, — armoire où il se trouve encore, quand, le lendemain, elle a été transportée dans un bureau de nourrices. Alors, qu'arrîve-t-il ? tous les hommes s'habillent en nourrices (oh I ça, par exemple, c'est hideux !) pour échapper à la poursuite de leurs femmes, de leurs maîtresses, de leurs fiancées et d'autres personnes encore. Il y a aussi un acte où tout le monde se trompe de lit (ce qui, paraît-il, est toujours divertissant), et un acte où les tables sont des dames déguisées en tables, et les fauteuils des messieurs déguisés en fauteuils. Puis, tout s'accommode en de multiples mariages, pendant que la salle tremble encore, toute secouée par les éclats de rire. Vous pensez bien que l'excellente troupe comique du théâtre Cluny a été pour une
bonne part dans le succès de ce vaudeville gaiement et vulgairement musique par M. Victor Roger. Vous savez combien M. Hamilton a dé fantaisie, et M. AUard de farce aux sûrs effets. Mlle Norcy, très en progrès, joue agréablement. Mlle filliaux — dont la voix est charmante — est tout à fait gracieuse et idèlicate 1 Mais il faut surtout, bette fois, parler de Mlle Bouffe, une nouvelle venue, toute jeunette, toute finette, toute joliette, et pimpante, avec sa voix claire et précise, et sa frimousse de gamine ahurie (dame I la ' petite-fille du grand Gamin !) Mlle Bouffé a eu un succès très vif et très légitime ; et c'est une petite actrice qui sera célèbre dans quelques mois,
H. Henri Lavedan.