SALOMÉ
Pièce en un acte.
Théâtre de V Œuvre (11 février).
Manifestement, le très beau talent dont témoigne^ la Salomè de M. Oscar Wilde se dégrade par un manque total de personnalité. M. Oscar Wilde emprunta à Leconte de Lisle la majesté des images,, à Gustave Flaubert la pompe du discours, à Théodore de Banville le luxe des épithètes, à Villiers del'Isle-Adam le lointain du mystère sous la splendide transparence du Verbe, et il tient de Maurice Maeterlinck cette façon, comme un peu hagarde et hébété, de dire plusieurs fois la même parole, de radoter la même phrase, moyen, qui fut toujours facile, et qui va devenir banal, d'exprimer l'incertitude, la puérilité peureuse, la pensée à tâtons des âmes troublées parla Chimère. D'ailleurs, c'est un fait fréquent que la littérature d'ici nous revienne en la littérature d'au loin. Même les plus grands, même les plus originaux génies des nations émules, — je ne pense qu'à iTieure actuelle, — furent pleins, à
lieu de juger les drames s'efforçait d'en faire, vit à travers la vitre d'un café du boulevard une jeune femme, assise devant une table, une toute jeune femme délicieusement belle, avec de longs yeux de velours, un peu myopes, sous le battement des cils. Oh ! coiffée d'une perruque blonde descendant jusqu'à la taille, et vêtue d'une étroite robe de drap bleu, comme elle serait tout à fait la mystérieuse et somnambulique vierge d'un drame qu'il venait d'achever ! Le jeune dramaturge entra dans le café, s'informa vite. Elle n'avait, lui apprit-on, jamais ou presque jamais joué la comédie ; elle avait été danseuse, moins d'un an, dans un théâtre de province. N'importe. Il s'approcha. « Mademoiselle, lui dit-il, voulez-vous créer le rôle de Geneviève dans Justice^ la pièce que l'on représentera le mois prochain au théâtre de l'Ambigu ? » Elle répondit, pas étonnée : «Je veux bien, Monsieur». Troisjours après, elle répétait. Et, le soir de Isi première représentation, elle fut si miraculeusement adorable durant les deux premiers actes, en son rôle d'idéale enfant ; elle fut, au dernier acte, si souplement, si langoureusement et, aussi, si cruellement amoureuse et mourante, que l'orgueil de l'auteur n'osa point s'attribuer un succès qui n'était dû qu'à elle. Mais, après ce premier triomphe qui la faisait célèbre, le hasard la desservit. Des imbéciles, — j'ai nommé les directeurs de théâtre de ce temps-là, — la crurent, parce que, la perruque de Geneviève ôtée, elle était brune, parce que ses profonds yeux doux se courrouçaient volontiers, tout à fait destinée à jouer les femmes fatales et mauvaises. De la tigresse tendre qu'elle était, ils virent la férocité féline, non la
grâce et le charme. Des succès, dans des rôles de second plan, la déclassèrent ; puis ce furent dans n'importe quel théâtre, dans n'importe quel mélodrame, entre deux féeries, n'importe quel rôle, où l'on fait de son mieux, dont il n'y a rien à faire. Sansdoute, elle songeait parfois, non. sans regret, et avec quelque espérance encore, aux soirs, glorieu:f pour elle, de Justice. EUe partit en exil, elle fut fameuse dans des pays si lointains que la gloire qu'on y acquiert s'isole et ne rayonne pas. D'ailleurs, la vie, l'affreuse vie l'emportait, la roulait de désastre en désastre.Pàrce qu'on l'aima elle fut haïe et outragée ; elle encourut, dans cette opinion parisienne qui ne songe qu'à écouter aux portes où on n'entend que la moitié de ce qui se dit dans la chambre, la réprobation des irréprochables gredins, des vertueuses prostituées et des repris de justice qui ont la garde de la moralité publique. Quelquefois, on l'engageait, pour des mélodrames. Elle était assez médiocre, convenable tout juste, en un mot nulle, — quant à elle ! — dans ces pièces-là. Et, non sans tristesse, croyant que tout était fini, je me rappelais le jour où dans le café du boulevard je lui avais dit :« Mademoiselle, voulez-vous créer ?... »
Mais voici que Mme Lina Munte vient de se reprendre, superbement I Déjà, dans Venise savrvèCy on avait admiré l'art avec lequel elle incarna l'impérieuse et froide courtisane, vengeresse fouetteuse des vils vices et des abominables ruts impuissants. Hier, toujours jeune, toujours belle, — je dis : toujours, car désormais elle ne peut plus cesser d'être jeune jet belle, — elle a contraint les plus entêtées indifférences aux plus
ardents enthousiasmes. Les grandes comédiennes étant rares, pourquoi ne pas louer avec tout Texces qu'elles méritent, et recommander à la foule, les comédiennes qui sont grandes en effet ? Si j'excepte Sarah — qu'il faut toujours excepter, car elle n'est comparable qu'à elle-même, comme Victor Hugo, si l'on voit les choses d'un peu haut, est le seul poète — cpielle actrice actuelle aurait pu nous donner la joie de la Beauté aux harmonieuses lignes, l'émotion de la passion aux infinis désirs (cela par des gestes simples, par de normales attitudes et par une voiy qui daigne articuler) autant que Mme Lin a Munte en cette magnifique soirée ? Il est inimaginable que cette femme, née, il est vrai, de l'œuvre d'un poète, — d'un poète médiocre, poète cependant, — ait pu ne i)oint perdre en l'avilissante promiscuité des coulisses banales, et en l'exécrable coutume des rôles imbéciles, la native puissance, la native et charmeresse puissance d'incarner encore des rêves de poètes ! Et la voici parfaite avec tous les dépassements. Pour ce qui est de moi, si, renonçant à ces articles de critique où je mets de la bonne volonté et de la franchise, je retentais le destin théâtral qui me fut souvent contraire et parfois favorable, c'est à elfe, avant de songer à aucune autre, que je demanderais de représenter mon drame et de figurer ma pensée ! D'ailleurs, beaucoup d'autres que je connais pensent ainsi, et désormais les poètes qui n'avaient qu'une comédienne, — Sarah Bernhardt — en ont deux.
Avant Salomê^ le théâtre de l'Œuvre, qu'il faut féliciter d'avoir représenté la pièce de M. Oscar Wilde, et qui semble, depuis un temps, avoir repris
conscience de la mission artistique qui est sa seule raison d'être, nous a donné une pièce en trois actes, Raphaël^ de M. Romain Coolus. A la bonne heure I A côté d'une œuvre étrangère, eu- 'rieuse, une œuvre française, nouvelle ; de quoi s'intéresser, et de quoi espérer.
Mais me voici un peu triste.
En ces récentes années, M.Romain Coolus s'est fait une place très enviable parmi les poètes nouveaux. Subtil dans sa prose, tendre et souvent plaisant en ses vers (être plaisant en vers, quelle difficulté I je le sais plus qu'aucun autre, moi qui, plus souvent qu'aucun autre, y échoue), l'auteur de Raphaël me semblait destiné à nous donner, non pas une pièce parfaite, — il fera plus tardson chef-d'œuvre — mais une pièce du moins où s'affirmeraient incontestablement des qualités • supérieures,
C'est seulement à demi que nous avons été satisfaits.
Pas trop jeune encore, une bourgeoise un peu détraquée, Louisa, qui n'aime guère son mari, M. Daniel, qui n'aime pas du tout son amant, M. Mignard, est prise, à l'heure toute spéciale où les dames qui vont êtres vieilles couchent avec les hommes qui ne sont pas encore jeunes, d'une passion totale, absolue, à laquelle, il n'y a rien à objecter, pour un adolescent, M.Raphaël, ingénu terrible, Chérubin féroce. Naturellement, il la fait souffrir, ce gamin, qui la voulait quand elle ne le voulait pas, et ne la veut plus dès qu'elle le veut ; qui venait, inattendu, et ne vient pas quand elle l'attend ; qui ne l'aime plus dès qu'elle 1 adore. Or, pendant qu'elle dépérit de tristesse, de jalousie et d'angoisse, que fait le mari et que
fait l'amant ? Us n'ont pas de colère. Ce sont des gens qui voient les choses comme ilfaut les voir : ils sont sérieux, tendres aussi. Loin de se fâcher, ils s'apitoyent, et ils s'efforcent de consoler la délaissée.
Pas une minute je ne contesterai à M. Romain Coolus le droit d'avoir mis un tel sujet à la scène. J'ai souvent dit, dans ces promptes chroniques, queje ne me considérais pas comme le juge des intentions des auteurs, mais seulement comme le juge de la manière dont ils réalisèrent leurs intentions. J'accorde tout, à la condition que s'accomplisse, en effet, ce qu'on m'a demandé d'accoiv der. Dans Raphaël^ qui d'abord s'appelait Joujou (mais M. René Maizeroy a tenu à garder ce titre pour un roman qui sera exquis, comme tous ceux qu'il fit déjà), je ne crois pas que le nouvel auteur dramatique ait assez suffisamment exprimé tout ce qu'il avait, avec le droit de l'exjDrimer, le devoir de nous faire entendre.Vous savez, connaissant mon horreur du haïssable, exécrable et immonde Métier, combien je réprouve ce qu'on nomme, en argot théâtral, les Préparations ; mais mon horreur des faciles moyens explicateurs ne saurait aller et ne va point jusqu'à nier qu'il faille dédaigner toute explication de l'intimité des personnages que Ton fait agir devant le pubUc. Que voulez -vous, il est indispensable que nous comprenions... Eh bien! dans la pièce de M. Romain Coolus, je vois, je €onstate, même quelquefois je m'imagine que je comprends, mais je ne suis pas sûr d^avoir compris. Les gestes, les mots des personnages me permettent des hypothèses; rien ne; m'affirme qu'elles soient fondées en réalité. Tout ce que
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Mignard, Daniel, rae explication de leurs sont vraisemblables ; mais le mobile de ^ m'est révélé ; on 'ai ni le loisir, ni la ; et, plus un ca- Ki qu'il soit clair, devant la pièce de ie, certes, a adigues auxquels il grand éloge, — collaboré avec i plusieurs fois e savoir pourvue toujours, ■'j mon cher 3 tout mon tignard, Ta- ^ur admetire, et que l faudrait ça, je ne le savoir e ils se comme l'un sur el'horles baactes, "t vous à, les ex- 'è à ds.
On a cependant accueilli avec faveur cette pièce — que distinguent d'ailleurs de tout ce qu'on joue partout, une très parfaite tenue de style et une très curieuse et très rare invention de détails, — bien qu'elle ait été jouée assez grossièrement par Mme Pauline Ghartier, très intelligemment mais trop sèchement par M. Gémier qui se restreint trop. Mais, dans le rôle de Raphaël, M. Nerey, un comédien, jeune, je pense, et que je ne connaissais pas, a exprimé non sans talent le féroce égoïsme des Chérubins qui vengent, en torturant les vieilles,, ceux qu'elles jflrent souffrir du temps qu'elles étaient jeunes.
H. Henri Heilhac