GROSSE FORTUNE
Pièce en quatre actes en prose.
Comédie-Française {15 février)
On prête au directeur d'un théâtre populaire ce propos amusant : « 11 y avait beaucoup de mots, spirituels dans la pièce que Meilhac m'a donnée, mais comme mon public n'y aurait rien compris, je les ai tous enlevés !» Je ne pense pas que M. Jules Claretie ait agit de la sorte; loin d'enlever des Mots, il en aurait plutôt ajouté. Si • donc M. Henri Meilhac, dans sa nouvelle comédie, ne nous éblouit point parla profusion papillonnante des subtiles boutades, des prestes répliques et des jolis parisianismes où excelle l'auteur de Ma Cousine et de la Petite Marquise^ c'est qu^il a jugé que trop de pétillement et , de fanfreluche messiérait, comme un luxe de mau-
vais goût, au sujet simplet qu'il avait choisi; et, s'il n'a pas usé non plus, cette fois, de ce don d'observation aiguë et profonde et cruelle sous de plaisantes apparences, qui fit de Gotte un chefd'œuvre, pas complet, un peu timide par instants, chef-d'œuvre tout de même, c'est que, désireux de ne choquer personne et de n'offrir au public que des émotions peu troublantes, il lui a plu de nous offrir une pièce mesurée^ modérée, polie, respectueuse de toutes les conventions, une pièce de bonne compagnie en un mot, que, en dépit d'un peu de romanesque aimable, on peut recevoir dans le meilleur monde. Et, puisqu'un artiste a fait tout ce qu'il devait faire quand il a fait tout ce qu'il voulait faire, M. Henri Meilhac a bien lieu d'être content et fler de son œuvre. Le fâcheux, c'est que cette satisfaction sera, je le crains, un peu troublée par le chagrin de causer quelque ennui au public. Ah I qu'il est devenu redoutable, le public de nos années de transition, ce public, qui, au théâtre, — et, d'ailleurs dans l'universel domaine de la litté rature, — cahoté d'Ecole en Ecole, ballotté entre hier et demain, ne sait peut-être pas encore ce qu'il voudrait, mais, à coup sûr, sait parfaitement ce qu'il ne veut plus.
Il y a ce dicton : « L'argent ne fait pas le bonheur » L'auteur de Grosse fortune va plus loin, et il proclame : « L'argent fait le malheur. » Ça c'est une chose qu'il serait peut-être difficile de persuader aux ventre-creux qui, sous l'arche des ponts, ont dans leur sommeil à jeun le cauchemar des fringales de demain. N'importe, passons.
Aimable romancière de romans douceâtres.
collaboratrice des revues pour petites filles à qui on coupe leur pain en tartines, au demeurant la meilleure femme du monde, Mme Levanneur {c^est Mme Pierson, tout a fait exquise de simple tendresse, de gaieté qui s'émeut, et de mélancolique charme automnal), a pour fille Marcelle, jeune personne de bon esprit et de bon cœur qui aime tendrement, et doit épouser Pierre Mauraa, garçon très bien, pourvu d'un emploi dans quelque administration, et emperruqué de courts che» veux blonds frisés au petit fer. A ces menues gens se mêlent, lllyrien, Stéphane Nasly, qui a toujours l'air de préparer un mauvais coup, et sa femme Georgette, devenue Illyrienne, que rendent formidablement périlleuse la grâce singulière et la beauté, qui n'est pareille à aucune autre beauté, de Mlle Brandès! Tant d'Illyrie ne me dit rien qui vaille ; vous verrez que le mari et la femme seront comme de mauvaise bêtes dai^s cette honnête bergerie bourgeoise. En attendant, le fiancé et la fiancée sont aussi heureux que possible de leur prochain mariage, médiocre et paisible avenir, quand tout à coup surgit le malheur. C'est l'argent que je veux dire. Pierre Mauras, grâce à un procès où, sans agir précisément comme une crapule, il a fait preuve d'une conscience sûre qu'elle ne se reprochera jamais rien, vient d'hériter de quarante millions. 11 se marie tout de mêm^, mais aucun désastre, pour le jeune ménage, n'aurait pu être pire. Car, est-ce qu'on peut s'aimer quand on est riche? Est-ce qu'une femme peut rester fidèle à son mari dans le luxe, dans l'éclat des plaisirs, parmi tous les rêves tout de suite réalisés ? Je m'étais laissé dire ^tenez, par Musset : Pauvreté ! pauvreté ! &est
l'art au théâtre 5f>
toi la covrtisane) que la misère, plutôt que l'opulence, coaseillait de céder aux tentations ; Mus* set n'y entendait rien. Du reste, ce n'est pas Marcelle qui se laissera corrompre par l'or, c'est Pierre. Après deux ans de mutuelle tendresse au milieu des somptuosités et des fêtes, il se détourne de sa femme et s'éprend de la féroce et délicieuse IHyrienne que garde bien mal un déplorable mari, m'enrichit d'un héritage à peu près imaginaire, il l'habille de toutes les richesses que bientôt il reprochera à sa propre femme (ça, ce n'est pas chic), et, enfin, il en devient sî éperdu qu'il n'espère plus rien que d'elle, qu'il ne vit plus que pour elle seule. Il faut que Marcelle se rende enfin à l'évidence : elle est délaissée, elle est trahie, et elle souffre affreusement, la pauvre âme amoureuse. Vous pensez bien qu'à ce moment de la çièce, Mlle Bartet, jusqu'alors si charmante de joie, si belle d'espérance, a eu des ironies et des colères qui ont profondément ému le public. Mais il me semble que ce très grand effet n'a été produit que par l'admirable artifice de la comédienne; M. Henri Meilhac était trop pénétré de l'idée qu'il voulait faire une pièce modérée, polie, dépourvue de tout excès, pour se permettre de sincères cris de désespoir et de passion. Cependant, Marcelle, après quelque incënaisoa à se venger de son mari, anrès avoir hésité au bord de la faute, déjà prise de vertige, se reconquiert, s'évade de l'hôtel conjugal, se réfugie chez sa mère ; et jamais elle ne reverra le traître époux I Mais, selon le Métier, cela n'est dit que pour êtredémenti tout aussitôt. Puisque la redoutable IHyrienne s'est décidée à prendre un nouvel amant, (celui*ci a cent douze millions tandis
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que rancien n'en avait que quarante), puisque Pierre Maaras se jette aux pieds de sa femme en lui jurant qu'il n'a jamais aimé qu'elle et que désormais il l'aimera irréprochablement, Marcelle n'hésite pas à lui rendre son sourire, plus tendre et plus joli d'être tout mouillé de larmes récentes. Et la comédie est finie.. Mais quoi, l'argent ne fait donc pas le malheur, puisqu'ils vont être heureux, le mari et la femme, malgré leurs millions ? Oh ! sans nul doute, M. Henri Meilhac n'a pas laissé de voir que son dénouement allait précisément contre l'idée initiale de sa pièce. Ça ne fait rien. Et pourquoi ça ne fait-il rien ? parce que, cette fois, je le dis- encore, l'inventeur de tant d'audacieuses fantaisies, le subtil et souvent féroce observateur des minuties de Vàme moderne était inébranlablement résolu à se res-' serrer dans les plus accoutumées, dans les plus banales conventions ; et, si le dénouement, logique, n'eût pas été heureux, quelle irrégularité, et quel scandale !
Les artistes de la Comédie-Française sont véritablement redoutables à ce point de vue, que souvent, à force de talent personnel ou de perfection dans l'ensemble, ils arrivent à donner l'illusion qu'une pièce pas trop bonne est ime pièce excellente. Jamais ils ne furent plus remarquables que ce soir. J'ai déjà parlé des comédiennfes ; le succès des acteurs n'a pas été moins légitime. M. Coquelin cadet est extraordinaire de drôlerie dans le rôle d'un jockey mondain, où se retrouve toute la meilleure belle humeur de M. Meilhac. L'intime canaillerie exotique de l'aventurier illyrien a été exprimée d'une façon très saisissante par M. Duflos eç des échappées de
gestes à la fois sournois et durs ; M. Boucher, c'est rélégance et la correction mêmes ; et M. Le Bargy, trop bien frisé (mais c'est peut-être dans l'esprit du personnage !) a joué très adroitement et très gaîment le rôle de Pierre Mauras, si gaîment que, plus d'une fois, on a cru entendre M. Raymond, du Palais-Royal. Mais je n'achèverai pas cet article sans redire llnfini charme étrange et le- rayonnement de Mlle Brandès, qui, parmi Populence des décors et la somptuosité des ameublements, triomphe en d'incomparables toilettes, plus éblouissante elle-même que les soies, les ors, les pierreries et toutes les splendeurs qu'elle pare !
H. Pierre Decourcelle.