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LES DEUX GOSSES

Drame en huit tableaux Théâtre de V Ambigu (19 février).

Si depuis toujours je n'étais convaincu que le Mépris du public, invétérée et absurde aberration que gardent beaucoup de faiseurs de drames, presque tous lès directeurs des théâtres de drame, et l'immuable Chef de Claque, ne tardera pas à être leur châtiment, je l'aurais été, hier soir, par la représentation des Deux Gosses ; car, dans cette pièce, ce qui a plu, ce qui a charmé, c'en a été la part délicate, discrètement tendre, jolie, simple, et artistement pittoresque, — c'est-à-dire les choses auxquelles les gens de métier croient la foule insensible, et que, le plus souvent, lui re-

fasent - ceux-là mêmes d'entre eux qui les lui pourraient donner — , tandis que tout le brouillamini méli-mélodramatique de l'action, obscur^ confus, en dépit des trop visibles malices, brutal^ banal, avec ses gros effets qui extorquent quelquefois Témotion, et ses grosses farces qui font rire, rarement, d'un rire bête comme elles, — c'est-à-dire les choses que l'on avait mises là pour flatter la bassesse de goût et la grossièreté d'âme attribuées au public, — ont failli déconcerter sa bonne volonté. Manifestement, il a préféré, à Tassez-bon-pour-lui, qu'on lui offrait avec la certitude du succès, le trop-bon-pour-lui, qu'on ne lui présentait qu'avec hésitation. Et, vous verrez, ce double et différent résultat sera plus sensible encore, les soirs prochains, en ceux qui paient. De sorte que, insuccès totaux, demi-succès, succès même, s'accumulent les preuves de la saine et fine jugeotte des spectateurs, quels qu'ils soient ! et ils s'irriteront enfin, d'être pris pour des benêts. Croyez-le, gens malins, la minute est fort proche où votre médiocre et malpropre industrie aboutira aux pires désastres, si vous persévérez à nous donner des ouvrages vraiment indignes de l'intelligence moderne. En un mot, le public, résolument, ne veut plus qu'on se fiche de lui I et le vieux mélodrame, qui ne vise pas aux sublimités de la Passion et de l'Art, ne saurait être sauvé que si les deux ou trois hommes d'esprit, fournisseurs coutumiers des théâtres populaires, renoncent à croire que Tout4e-Monde est un imbécile.

Voici la pièce :

Mme Hélène de Kerlor est la très vertueuse et très tendre épouse du meilleur des époux, Georges

de Kerlor, et ils ont un enfantelet, Jean, qui se porte à merveille. Bonheur légitime et parfait. Mais comme, en Pantique mythe de Perse, il y a Ormnz qui veut le Bien, et Arhiraan qui veut le Mal, il y a, dans le mélodrame, la Bonne Ficelle et la Mauvaise Ficelle qui luttent, celle-ci victorieuse de celle-là, jusqu'à la scène dernière du dernier acte où Ormus triomphe d'Arhiman, généralement «ous l'apparence d'un agent de la Sûreté, sinon d'un gendarme. La sœur de Georges de Kerlor, Carmen de Saint-Hyriex, — je sais mal pourquoi, sœur d'un Kerlor, Carmen se nomme Saint-Hyriex, mais qui peut tout savoir ? — a un amoureux appelé Humbert,qui est un officier, et, de. cet amoureux, un enfant. Jusqu'à ce poinf, rien que de vraisemblable. Mais, pour un motif qui m'échappe, ou dont le souvenir s'est égaré dans ma cervelle, Carmen de Saint-Hyriex, sœur de Georges de Kerlor, charge Hélène de Kerlor, sa belle-sœur, d'aller réclamer des lettres dans une ville qui est, je crois, Tours, à l'officier Humbert, qui est son amoureux. Alors, quelqu'un tombe de cheval, et de cette chute, — qui donne lieu, d'ailleurs, à une agonie sur un brancard d'hôpital, où M. Arquillière a été très effrayant, — résulte que, des lettres réclamées, de la part de Carmen de Saint-Hyriex, par Hélène de Kerlor, à l'officier Humbert, l'une tombe entre les mains de Georges de Kerlor, lequel, n'y lisant ni signature ni aucun nom, mais y trouvant des expressions fort ardentes et la mention d'un enfant, en conclut immédiatement qu'il est, lui, cocu, et que le petit Jean n'est pas son flls. Dans une scène, où M. Pierre Berton, — c'est Georges de Kerlor, — pousse l'émotion jusqu'à l'étouffementet jusqu'à la danse de Saint-

Guy, le mari ne cache point à sa femme son opinion sur le double point de son cocuage et de la bâtardise du gosse (je dis « gosse » pour parler comme Tauteur). Qu'est-ce qui va arriver ? vous croyez qu'Hélène de Kerlor dira à Georges de Kerlor : « Mais pas du tout, pas du tout, c'est Carmen qui a fait un enfant, — pas le nôtre, un autre, — avec son amoureux, Tofflcier Hum- . bert, et, ce que j'ai fait dans tout cela, c'est une course. » Que vous connaissez mal l'antique et enfin horripilante niaiserie du métier mélodramatique 1 Hélène de Kerlor, qui se borne à être fîère, n'explique rien du tout, et Georges de Kerlor, qui ne demande rien du tout, se borne à râler de rage. Même, sans nul interrogatoire, il tuerait tout net sa femme si sa vengeance ne trouvait plus ingénieux de confier, avec* une forte somme, le petit Jean endormi à un cambrioleur, appelé La Limace, qui, cette nuit, précisément, s'introduit dans le salon, après, comme il est de tradition, le bruit d'une vitre coupée par un diamant. Personne n'hésitera à juger que, agissant ainsi, Georges de Kerlor, galant homme et homme d'esprit, n'est pas moins inepte que crapule. Et c'est avec des choses comme ça que Ton croit encore intéresser la foule I Cependant, La Limace (M. Pierre Decourcelle, qui, dans les scènes précédentes, s'est déjà souvenu, j'ai compté, de quatorze romans et de vingt-sept mélodrames, s'est-il rappelé aussi La Levrasse d'Eugène Sue, non moins voleur d'enfants que la Limace, et non moins saltimbanque errant ?), cependant, La Limace, dis-je — sinistrement joué pas M. Decori à qui je souhaite d'autres rôles, car il serait fâcheux de voir ce très intelligent artiste se spé-

cîaliser dans ngnominie pittoresque, — a emporté le petit. C'est la Un de la première partie. La. lutte va commencer entre Ormuz et Arhiman,

Quand la toile se relève, laissant voir un carrefour entre une petite église et une voiture foraine, Jean, déjà grandelet (à présent c'est le gosse Fanfan), a pour compagnon de misère et de vagabondage, et pour cher ami de cœur, le menu et chétif et toussottant Glaudinet, sous la surveillancefamiliale et atroce de l'abominable La Limace, voleur de son métier, et de sa femelle Zéphirine, ivrognesse obèse. ,

Or, tout à coup, c'est charmant, à cause des deux petits. Certes, pas plus qu'il n'imagina, le premier, l'absurde et basse affabulation de sa pièce, M. Pierre Decourcelle n'a inventé ces deux petiots, mais ici il a eii l'heureuse inspiration d'imiter ce qui valait qu'on l'imitât. Depuis que nous lûmes le Petit Poucet, nous savons que c'est touchant, les enfantsmenacèsparles ogres et nous avons des âmes pleines d'émue reconnaissance pour les poètes à qui Tondoit les pauvres mignons ouïes pauvres mignonnes sans défense, et Olivier el Doritt, et Jack, et le petit vagabond de Sans Famille^ qui sont si gentils d'être si faibles contre tant de méchants. N'importe, cette fois, je ne reprocherai pas à M. Pierre Decourcelle d'avoir manqué tout à fait de trouvaille personnelle ; je le loue au contraire d'avoir si heureusement retrouvé. Ils sont exquis, Fanfan et Glaudinet, Fanfan, protecteur, Glaudinet heureux d'être protège ; et Fanfan yole pour acheter de l'huile de foie de morue à Glaudinet qui tousse. Je ne saurais trop insister sur l'enchantement que nous causa ce menu couple haillonneux et tendre ; ils

sont si malheureux, mais ils s'aiment tant, c'est comme un puéril hymen oùGlaudinet est la petite femme souffreteuse et caressée. 11 est vrai que M^'- Mellot, — Fanfan, — et M»'*' Hélène Rèyé,— Claudinet, — furent pour beaucoup sans doute dans le charme que nous éprouvâmes : elles ont été, de tendresse sincère, de belle humeur dans la misère et de vraie enfance, toutes les deux délicieuses ; voilà une belle soirée pour M"® Mellot que je n'ai pas toujours trouvée remarquable, — sinon le soir deVAntoniade M. Dujardin, — dans les œuvres des poètes, et pour M^^e Hélène Réyè qui vient dje province, m'assure-t-on, et qui n'y retournera point, encore qu'elle montre, môme dans ses meilleurs moments, un peu trop d'acquis, un peu trop de métier visible, dont il faudra qu'elle se défasse.

Le malheur, c'est que le Mélodrame ne tarde pas à reprendre prise. Lorsqu'ils étaient ensemble et seuls, les pauvres petits, nous étions contents ; mais M. Decourcelle (le public est si bête !) n'a pas osé faire d'eux trop longtemps le délice qu'il en aurait pu faire. Dès que les grandes personnes rentrent en scène, on s'ennuie; et voilà les bêtises qui recommencent ! Hélène de Kerlor, éperdue de son fils disparu. n"a pas cessé de le chercher, et, de son côté, pris de remords, — il est bien temps ! — Georges de Kerlor s'inquiète aussi de l'enfant qu'il confia, non sans quelque hâte, à un cambrioleur nocturne. Aucun être, même doué d'une très sûre raison, ne saurait, sans s'exposer à la folie dont nous menace la scrutation de l'absurde, s'expliquer pourquoi, en présence de l'officier Humbert revenu du Tonkin, et de Carmen de Saint-Hyriex, revenue d'on ne sait d'où (il paraît qu'ils vont se

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marier enfin), le mari et la femme, après être restés lant d'années sans jamais se voir, se rencontrent dans le carrefour entre la voiture foraine et la porte de la petite église. Mais le public estsi !... Passons. La chose vraiment stupéfiante d'ineptie, la chose tellement absurde qu'elle a véritablement causé comme une gêne parmi tous les spectateurs, une gêne qui allait jusqu'à l'irritation et a failli empêcher qu'on ne goûtât tout le plaisir et toute l'émotion qu'offraient d'autres parties du drame, c'est que Carmen de Sàint-Hyriex, revenue d*on ne sait d'où, et l'officier Humbert, revenu du Tonkin, n'ayant qu'une parole à dire pour que Georges de Kerlor et Hélène de Kerlor se réconcilient et cherchent ensemble leur -fils, ne la disent jamais, cette parole I Ces seuls mots : « Nous nous aimions, nous avions un enfant, Hélène est absolument innocente,» ces mots, qui ne les compromettraient en rien puisque leur mariage est si proche, ils ne les disent pas, — sous quels vains prétextes ! et, quoique bonnes gens, ils assistent, impassiblement et ridiculement muets, aux tortures d'Hélène et de Georges de Kerlor ; car il faut que désormais l'intérêt du drame se porte et se prolonge sur la découverte des lettres (Georges de Kerlor n'en a lu qu'une), qui établiront Tinnocence d'Hélène et qui sont en la possession de La Limace. C'est véritablement le comble de l'absurde. Mais le public est!... Fanfan ayant pris la clef des champs pour ne plus être un. voleur, Zéphirine, la femelle de la Limace, donne Claudinet à Georges Je Kerlor en disant : « Le v'ià, vo't fils. »

Alors, il y a quelques scènes douces et vraiment touchantes. Il a une belle et bonne ma-

man, le pauvre petit malade,' il se croît vraiment le fils de cette belle et bonne maman ; rien, pour être parfaitement heureux, ne lui manque que la tendresse de son père (car toujours ils ne parlent pas, ceux qui n^ont qu'un mot à dire), et la présence de son ami Fanfan, errant par les chemins, on ne sait où.

Mais encore, après la très tendre et très émouvante scène où les petits se rejoignent, se rembrouille le bas mélodrame, avec le bouge des mendigots dénué d'ailleurs de tout pittoresque, avec les lettres qui innocenteront sa mère, volées par Fanfan, avec les honnêtes gens poursuivis de toits en toits par les fripouilles jusqu'à une écluse dont un seul battant ouvert interrompt la poursuite d'une avalanche d'eau retentissante. Décor sensationnel ! décor sur lequel on a compté I décor qui fut envoyé d'Angleterre ! des décors comme ça, on n'en fait pas chez nous ; et, à l'Ambigu, succursale de l'aquatique Nouveau- Cirque, La Limace patauge et se noie dans un trou d'écume, entre le ruissellement de l'eau vraie, et, celui, moins sincère, des bravos de la claque ! Je demeure sans enthousiasme.

Mais l'on reprend intérêt à la pièce, lorsque, après une aimable causerie avec une religieuse, sœur Simplice, qui admet théorie du Bon Mensonge, (.elle l'a déjà mis en pratique dans les Misérables)y le petit Claudinet, moribond, ^e laisse tuer pour son ami Fanfan ; tandis que, sous la forme de deux sergents de ville, Ormuz empoigne au cou les canailles. Peste ! une innovation I à l'Ambigu, un dénouement qui n'est qu'à demi heureux ! Et tout le long de la pièce, ils furent charmants, les Deux Gosses.

Après avoir nommé les protagonistes, à quoi bon parler des comédiens et des comédiennes chargés des rôles de second plan ? Je les retrouverai dans d'autres pièces où l'occasion leur sera offerte de se faire valoir totalement.

Ce qu'il faut retenir surtout de cette représentation, c'est que le succès en a été dû, non pas aux grossièretés et aux malices mélodramatiques qui ont, au contraire, failli le compromettre, mais à des tendresses, à des délicatesses, à des grâces dont le mélodrame n'est pas coutumier., Puissent cette soirée, et celles qui la suivront, être un enseignement et faire entrer en l'esprit des plus traditionnels mélodramaturges la conviction que, même en vue du succès, il faut donner au public, non pas ce que trop longtemps ils ont cru qu'il voulait, mais ce qu'il veut en effet, maintenant. Le public est un affamé d'idéal, qui tend la main à l'aumône. Un peu de beauté, s'il vous plaît I

H. Eugène Horel.

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