‹ L'art au théâtre;Chapitre 17 sur 69 · UN VOYAGE A VENISE · texte numérisé non relu

UN VOYAGE A VENISE

Vaudeville en trois actes.

Théâtre Déjazet (21 février).

On ne s'était pas beaucoup amusé au premier acte, car Mi'® Caries (il se peut queje me trompe de nom, je veux dire la personne, grasse à juste titre, qui joue Gabrielle, mais il se peut aussi que je brouille les rôles), ne s'y fait pas voir en corset.

Ah 1 qu'elle a tort. Et l'histoire de la petite cour tiaière, — c'est Mirai Tampon qu'elle se nomme, voilà où vous en êtes, Mimi Pinson ! — qui, pour se venger de l'abandon de son amant, livre, le jour même od il conduit à la mairie une aimable et jeune demoiselle, une lettre de lui, fort compromettante, trouvée dans une poche de robe, au mari d'une autre maîtresse qu'il a eue, laquelle, pour fliir son époux, vélocipédiste féroce, n'hésite pas à partir, avec un monsieur qui lui offre son bras, pour Venise où, comme vous le pensez bien, elle rencontrera, outre l'époux qu'elle redoute, son ancien amant, et la nouvelle mariée, et les parents de la nouvelle mariée, et sa couturière, — ne nous avait pas, il faut le dire, causé la moindre étonnement. Mais le second acte est gai. Les auteurs n'ont pas manqué d'adresse à faire descendre, monter, remonter, redescendre le double escalier d'une salle commune d'hôtel par un triple, quadruple, quintuple quiproquo, et il faut leur savoir gré, ayant à leur disposition tant de portes, de n'en avoir point usé pour les cachettes et les poursuites ordinaires ; il n'y a pas même, dans cet hôtel, de placards, ni de lits. Ne le disais-je pas, que l'art se renouvelle ? Enfin, un instant, on a ri de franc cœur. Et le succès a failli devenir triomphe quand apparut le corset de M"® Caries (je me trompe peut-être de nom), qui joue Gabrielle (je brouille peut-être les rôles). Vous entendez que ce n'est pas le corset lui-même que je veux dire, mais le beau cou nu, et les pleines épaules, et la vaste poitrine bombante, et les gras bras levés, dispensateurs de fragrances ! L'attention générale était extrême, tous les spectateurs étaient intéressés jusqu'au paroxys-

me ; désormais, les auteurs avaient trouvé le vrai sujet de leur pièce : montrer, tantôt de dos, tantôt de face, tantôt sur la hanche droite, tantôt sur la hanche gauche, ce corset, et Tentr'ouvrirde quelques œillères, comme avec abandon, et le reclore, comme avec pudeur, et le rouvrir de quelques œillères de plus, et, enfin, Tôter toute fait, dénouement délicieux auquel une artiste dévouée à Tartse fut, j'en suis sûr, résignée à consentir. Mais ils se sont obstinés à l'anecdote de la couturière et tout n'a point tardé à se gâter. A moins d'avoir été personnellement la victime de cet imbécile et inepte troisième acte, plein de fausses barbes, de draps accrochés aux fenêtres, de domestiques d'hôtel, — qui furent des musiciens donneurs de sérénades, — transformés en témoins de duel à l'américaine, chamarrés de brochettes, et de gens qui vont, viennent, se cachent, rampent, le revolver en leurs «poings tremblants, et de femmes qui prennent leurs maris pour des ; seigneurs vénitiens, et de maris qui prennent leurs vieilles femmes obèses pour des Vénitiennes ennuagées de dentelles, aucun être humain ne saurait savoir jusqu'à quel point peuvent aller, sans une farce drôle, sans un mot propre à faire seulement sourire un badaud qui s'esclaffe aux pitreries des tréteaux de Neuilly, la niaise et incohérente imbécilité, juvénile, je l'espère, de deux • vaudevillistes, et la résignation du public à subir l'effrayant ennui. Les auteurs, alors, ont essayé de recourir encore au corset. Corset ^ espoir suprême et suprême pensée ! Il était trop tard. Nous étions devenus, accablés, incapables d'admirer même de belles épaules I et, pas plus que les bras nus de la personne dont je ne suis pas sûr de sa-

voir le nom, la fine et timide sveltesse de M»« Alex, l'endiablement, qui ne connaît pas d'obstacle, de Mlle d'Orville, n'ont pu sauver d'un juste désastre un vaudeville qui, pour parler sans rire, et en dépit de l'indulgence et de la commisération due à des théâtres tels que le théâtre Déjazet, bafoue un peu trop impudemment la critique qu'on fait venir là pour ces choses et le public qui, même bon enfant, finira par se fâcher.

MM. Ernest Blum, Paul Ferrier

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