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LE ROYAUME DES FEMMES

Opérette en trois actes et six tableaux.

Théâtre de l'Eldorado (24 février).

Affolé d'espoir, emporté d'amour, un jeune milliardaire fait bâtir un hôtel somptueux et joli, — marbres roses, jades verdissants et balcons forgés en broussailles d'or, — le meuble de 'toutes les merveilles du luxe moderne, — lits de bois de Sirinagor et de dentelles de Venise, tables de pierreries où le jour sautille comme une volée d'oiseaux des Iles, divans de soies orfèvries par des passementiers aux doigts de fées, — et, l'hôtel bâti, l'ameublement parachevé, qui installe- t-il dans cette opulence neuve, dans cette élégance, dans cette fête des yeux? quelque belle fille, saine, heureuse, vingt ans, à l'odeur de chair vraie, et riant le beau rire de ses claires dents jeunes? pas du tout :

une vieille cocotte, souvenir des plus antiques* roquentins, teinte de jaune déteint, puant les anciens patchoulis et plus funèbre encore par le contraste des récents maquillages, — vieille peau, mo^ mie fraîche.

Tel est à peu près le cas de M. Marchand! logeant dans son théâtre tout flambant neuf cette opérette vieillarde: le Royaume des Femmes; et l'actualité de quelques retouches, l'inédit de queK ques musiques, ont fait ressortir plus encore sa désolante sénilité.

Vous vous rappelez ? Frivolin, espèce de princede féerie, avec Gitronnet, sorte d'ècuyer bouffe,, tombent dans le Royaume des Femmes. C'est le monde renversé. Les femmes sont reines, ministresses de la guerre, cheffesses des bureaux d*administration, et offlcières, et soldâtes. Il y a de ga-^ lantes dames qui ne posent jamais de lapins aux petits trottins, non gamines, maisgamins, qu'elles, emmènent souper dans le cabaret à la mode ; et c'est le grand chic, parmi les viveuses, d'aller guetter chez le couturier fameux, par de petits trous dans le mur, le déshabillage des petits mondains et des petits cocots qui essaient, en rou^ gissant. Mais tout cet « à-rebours », dès qu'il a été montré, apparaît tout de suite banal à' nos yeux actuels. Parce que c'est tout à fait « le contraire », c'est tout de suite « la même chose». Et, désormais, nous voyons, sans aucune surprise, un honnête petit piqueur de bottines, nommé Alcindor, qui chante la chanson d'Eugène l'Ouvrier, tenté, caressé, enlevé, mis dans ses meubles par une générale qui fait la noce. Ces imaginations que les hommes mettent les doigts au bras des dames cavalières, que les mai-

tresses baisent les mains des amants, que les jeunes horizontaux sont entretenus pas des michattes sérieuses, et que, le soir des noces, la tante Prud'hommat donne des conseils au marié couronné de fleurs d'oranger qui rougit sous ses Yoiles, n'ont plus rien dont la surprise nous puisse faire sourire. Le seul amusement, c'est quand les hommes redeviennent des hommes et les femmes des femmes ; on éprouve comme l'agrément de la mise en place après une distorsion. Mais, pendant six tablaux, on fut bien mal à l'aise. Un tel sujet n'aurait pu être exhilarant que par des grossièretés éhontées, que par des énormités foraines ; le Gros Mot était indispensable l Quoique pas moins obscène, le sous-entendu, ici, ne suffit point à provoquer le rire ; et, grâce à l'apparente réserve, tout cela n'est qu'ennuyeux.

Notez que je n'avais aucune illusion. Pas moins que de demander au jeune millionnaire d'offrir son hôtel à une très pure vierge, bientôt honnête épouse, il eût été absurde d'espérer que M. Marchand vouerait son théâtre à des tentatives d'art élevé. La chansdn de café-concert devenait l'opéra-bouffe, voilà tout ; et c'était déjà quelque chose, puisque, même au bas de l'échelle, il y a des degrés. Mais, du moins, sans exiger de lui qu'il se haussât à des préoccupations incompatibles avec ses habitudes d'esprit, nous pouvions croire que le jeune et nouveau directeur d'un nouveau théâtre s'efforcerait à quelque modernité dans le genre qu'il préfère ? hélas I il a choisi précisément la doyenne des vieilleries.

C'est vraiment extraordinaire : ce besoin de retourner en arriére, de faire le présent avec le passé, qui possède les hommes dits de théâtre,

même les moins gâteux. Ils sont une quarantaine, auteurs, directeurs, et le Chef de Claque, gui sont persuadés qu'une pièce réussira aujourdhui parce qu'elle a réussi, ou à peu près, il y a trente ans. Hè ! c'est précisément le. contraire qui est la vérité ; le succès de jadis est une probabilité du four de ce soir. Il va sans dire que je ne parle pas des chefs-d'œuvre, neufs éternellement, et que le temps fait plus beaux encore, mais des œuvrettes passagères qui n^ont dû leur réussite qu'à un moment de la bonne humeur publique, qu'à une qualité d'esprit un moment en vogue, et qui n'ont plus de raison d'être, dès qu'ont cessé d'être ce moment et cette qualité. En soi, elles sont peutêtre drôles encore : nous ne les trouvons plus drôles : elles sont les mêmes, et c'est leur grand défaut, puisque nous sommes autres. Pensez aux derniers vaudevilles, très applaudis, aux dernières opérettes très applaudies, et que, moi-même, j'ai loués, — non sans les restrictions qu'on sait, — de M. Ernest Blum, de M. Paul Ferrier ; la drôlerie en a-t-elle quelque ressemblance avec celle du Royaume des Femmes ? pas la moindre ; alors, s'ils ont cru devoir changer, eux, auteurs, pourquoi s'imaginent-ils que nous n'avons pas changé, nous, spectateurs ? Allons, allons, comme certains remèdes d'empiriques ne guérissent qu'un* temps, les farces ne sont plaisantes qu'en la minute de leur actualité ; on doit verser, vieillis, les Grands Vins non les « petit-bleu » ; et il n*y a rien de plus sinistre que le spectre d'une pitrerie.

Cependant, sera-ce un succès? Mon Dieu, oui, peut-être. La curiosité de voir dans une salle si connue une salle inconnue encore, (au dessert des

cabinets particuliers : « Il faut aller voir comment c*est, à l'Eldorado, maintenant ? »), l'agrément de quelques décors où pourtant manque le pittoresque, l'innombrable splendeur des costumes, où Ton désirerait Tinvention d'un crayon plus subtil, et le groupement, en les chœurs et en la figuration de cent belles filles, toutes géantes, oui, géantes, ne manqueront point d'attirer pendant quelque temps cette espèce de foule qui aime à s'épanouir aux baignoires et aux avant-scènes. Les Parisiens se plaisent parfois à faire regagner, aux directeurs l'argent que ceux-ci dépensèrent ; ils ont de ces bontés.

L'interprétation manque d'éclat. Dans un rôle où M. Brasseur, il y a dix ans je crois, fut plaisant sans excès scabreux, M. Sulbac a été bien lourd, bien grossièrement carnavalesque, bon enfant tout de même. Il m'a semblé que Mme Mathilde, dont le jeu reste sûr et l'accentuation nette, n'osait pas toute son exubérance accoutumée. Mme Simon-Girard, qui chante bien et joue bien, a bien chanté, pas assez bien joué, — je ne crois point que ce soit de sa faute ; on n'est pas à l'aise, pour être gaie, dans une farce morne: elle a été comme une fusée mouillée d'une pluie d'ennui. Il faut attendre Mme Marié de Lisle dans un meilleur rôle pour juger de ce qu'elle peut faire. Seule, Mlle Mily-Meyer a été, par instants, étonnante. Et cela s'explique. Truquée et détraquée, cette poupée de Paris ne tient jamais aucun compte des personnages qu'elle représente, n'est jamais qu'elle-même, — artifice naturel, — et, dans les opérettes, cela est adorable ! Benjamine en habit de générale, elle a été charmante parce qu'elle a été, toujours, elle-même, et j'ai

constaté avec admiration à quel point, ce soir, comme tous les soirs de naguère, elle a excellé à des attitudes et à des gestes drôles, brusques, cassés, fantoches, qui n'ont aucune espèce de rapport avec ce dont il s'agit, — et qui sont amusants, d'inattendu et d'excentricité.

Enfin, le Royaume des Femmes — je le déplor* rerai, mais je le désire, — fera, j^ le pense, quelque argent. Tout de même, ce fut une soirée qu'il ne faudrait pas tenter une seconde fois; et je veux donner à M. Marchand un conseil, dont il lui sera bien loisible d'ailleurs de ne pas se soU'-* cier du tout.

Si hostile que je sois, instinctivement, au genre de spectacle qu'il lui était impossible de ne pas préférer, si dédaigneux que j'en sois, j'accorde que ce qu'on pourrait nommer : le ptetit art, a droit, dans Paris, aux succès de premières et aux recettes pendant longtemps ; il y a certes trop de théâtres déjà pour les faiseurs d'opérettes et pour les vaudeviUistes, et il n'y en a pas assez pour les poètes ; n'importe ; charbonnier est maître chez soi ; et M. Marchand n'est pas tenu de représenter le Comme il vous plaira, de Shakespeare. Mais, — c'est ici mon conseil, qui vaut ce qu'il vaut, c'est-à-dire bien peu de chose sans doute, — le nouveau directeur fera bien de tenir compte du désir d'imprévu, éveillé enfin même chez les personnes qui viennent de manger dans un cabinet du restaurant voisin l'invariable potage à la bisque et qui sont à demi-grisèes de l'éternelle tisane de Champagne; le besoin de renouveau, qui préoccupe et torture les artistes, a pénétré aussi, après tant d'ennui toujours le môme, dans les plus folichonnes âmes,, et même

chez l'imbécile cocotte loueuse d'avant-scènes. Donc le directeur de l'Eldorado fera bien de renoncer aux reprises et aux pièces qui, récemment écrites, n'en sont pas moins des reprises • Qu'il soit bien convaincu de ceci, et qu'un ou deux succès qu'il pourra obtenir par surprise ou par quelque hasard heureux d'interprétation, ne le détourne point de le croire : il faut au public, môme à son public, quelque chose qui ne ressemble pas tout à fait à ce qui plut au public de naguère. Les Boutfes furent Offenbach, les Menus-Plaisirs furent Hervé, les Folies-Dramatiques, avant la Renaissance, inventèrent Charles Lecoq; et il y eut la Fille de Madame Angot qui est une e^èce de chef-d'œuvre. Qu'il se garde bien de recommencer, mais qu'il s'efforce de commencer. Le succès, le succès d'argent,

— je n'ai pas, aujourd'hui, à parler de l'Autre,

— est à ce prix. Puisqu'il a voulu avoir, puisqu'il a un théâtre neuf, éclatant, et puisqu'une sympathie universelle gagnée à mieux vouloir faire qu'il ne fit jusqu'à ce jo.ur, l'encourage et ne l'abandonnera point, qu'il tente, dans l'ordre d'idées, cela s'entend, où il ne peut point ne pas demeurer, quelque chose qui nous charme en nous étonnant. Je voudrais qu'il ne tînt aucun compte,

— auteurs, musiciens, acteurs — des célébrités même le plus justement acquises, ni d'amitiés anciennes ou utiles, ni d'habitudes, ni d'espoirs de ressemblance, ni d'exemplos de succès ; mais qu'il cherchât à nous amuser par des moyens dont, depuis dix ans au moins, nous n'ayons pas bâillé. Où ne me fera point croire, on ne fera croire à personne, que la verve de la musiquette française 3'est tarie et que la bouffonnerie des scénarios

comiques n^existe que chez ceux qui furent bouflfons quand nous étions jeunes. Certainement, comme dans l'Art auguste et sévère, le seul qui profondément me touche (encore que je ne m'y sois pas toujours assujetti) il y a dans le petit art des nouveautés à trouver, des singularités à faire admettre. Inventez votre Fie de la Mère Angot ! Il est impossible que la joie de notre race soit morte. Vous êtes jeune et passez pour un homme non dénué d'un certain idéal. Eh bienl tenez, n'hésitez pas. Comme M. Michaud aux Nouveautés, qui ne joue guère que des hommes nouveaux, qui tente, entre des réussites certaines, ou à peu près certaines^ des œuvres moins coutumiéres, avec une audace dont il sera certainement récompensé quelque jour par un brusque et imprévu succès (alors, c'est les dix millions), essayez de nous donner, sans sortir, d'ailleurs, du cadre que vous choisîtes, quelque chose qui, fût-ce par le seul renouvellement, nous causera quelque surprise. Ah! ça, personne n'a donc remarqué qu'une Chanson est née, et déjà se démode, de ne pas avoir été employée en le prolongement du théâtre? Je n'indique aucune voie. Je me borne à dire qu'il doit y avoir une voie où s'engager. Oh! je sais bien que cela n'est pas aisé, parmi le tas des scénarios et des partitions accumulés sur la table directoriale, de découvrir l'opérette différente des opérettes de naguère et de qui la représentation marquera une date. Tout de même, mon cher monsieur Marchand, feuilletez, lisez, cherchez. Le rire français n'est pas mort ; et maintenant que vous avez un théâtre, un vrai théâtre, maintenant que vous disposez des beaux décors, des splendides costumes et d'un excellent

orchestre dirigé par ce parfait maître de chapelle, M. Thibault, vous pouvez bien employer à découvrir d'imprévus poètes d'opérettes et de joyeux musiciens nouveaux, le zèle que vous mîtes à rechercher et à trouver, parmi toute l'Europe et toutes les Amériques, des géants et des nains, des trapézistes et des danseurs de corde, des jongleurs japonais, des danseuses malgaches et des éléphants savants, que vous nous avez fait voir, le premier !

HH. Charles Clairville, Charles Lecoq

NINETTE Opéra comique en trois actes

Théâtre des Bouffes-Parisiens {28 février).

Savez- VOUS la chanson bouffonne, et politique, qui, paraît-ilj, fut célèbre vers 1848 :

C'est la seringue Qui vous distingue Partisans du Juste Milieu I

Personnellement, je ne saurais trop approuver que l'on traite d'apothicaires les gens modérés, prudents, aimables d'ailleurs, qui n'osent se ruer ni à droite ni à gauche, — in medio stat imbecillitas, — et mon amour de l'excessif, dans la beauté, jusqu'au subhme, dans la grandeur, jusqu'au colossal, dans l'amour, jusqu'à la passion, dans la grâce, jusqu'à l'afféterie, dans le comique, jusqu'à la farce, mon amour, bref, de l'excès en tout, ne m'incline que fort peu à m'en-

' -chanter d'un ouvrage tel que celui do ce soir, si dépourvu de toute espèce d'exubérance, si continent, si discret, où rien ne choque ! Opéra-comique, dit Tafflche. L'affiche a bien raisoù ! et jamais opéra comique ne fut plus opéra-comique que celui-ci. Mais, — je l'ai dit cent fois et cent fois le répéterai, — je ne suis pas ici pour imposer mon idée aux personnes. Après avoir démêlé de mon mieux les intentions des auteurs, je m'efforce à juger, le plus justement que je puis, s^ils les ont ou non réaUsées ; et mon humilité ne se reconnaît pas d'autre droit. Donc, puisque les Bouffes, qui ont voulu nous donner un opéra-comique, nous ont donné un opéra-comique en effet, pas ^ennuyeux, souvent agréable, et, toujours, par la musique, exquis, vous ma voyez ravi; et je constate avec plaisir le très vif succès qui a fôté la nouvelle direction des Bouffes- Parisiens.

Ce succès persistera-t-il ?

Vraiment, je le souhaite et n'ai que peu de raisons pour ne point le croire. •

J'entendais dire, çà et là, dans les couloirs : « Oui, oui, sans doute, c'est très bien, c'est très joh. Mais ça ne peut pas réussir, ici. Ça n'est pasle genre des Bouffes. » Le genre des Bouffes ! Il y a donc encore des gens pour croire que chaque théâtre a un genre qu'il ne saurait répudier et où il faut qu'il se tienne, éternellement ? C'est précisément du contraire que je suis persuadé ; quelque jour, je reviendrai là-dessus. Pour le moment, admettons que les Bouffes aient eu un genre ; c'était j'imagine l'opérette grossière et drolatique, abondante en calembredaines, et en gaillardises oliscènes ? Eh bien, ce genre-là.

où a-t-il conduit ce théâtre ? Je ne pense pas que ce soit au triomphe continu et à l'enrichissement d'innombrables actionnaires. Alors, ne seraitil pas absurde qu'il recommençât ce qui lui a mal réussi ? et ne faut-il pas avoir une âme de chef de Claque, être le Chef de Claque lui-même en qui, comme l'Eternité en Dieu, réside la Routine, pour conseiller le Succès par le chemin si bien frayé de la Ruine ? Supposez ceci : dix soirs * de suite un homme a été dépouillé et meurtri par des voleurs, en passant dans une rue ; or, pour rentrer chez lui, il voit une autre rue ; avoue;& qu'il serait bien sot- de ne pas essayer de celle-ci,, périlleuse aussi, peut être, mais moins probablement que l'autre ; et, quoi qu'il doive lui arriver, — je lui souhaite toutes les belles chances. — M. Grisier a joliment bien fait de prendre l'autre chemin.

En réalité, si quelque chose doit nuire au succès de Ninette, ce ne sera point sa dissemblance d'avec l'ancien genre des Bouffes, mais, tout simplement que, en son propre genre, cette pièce n'est peut-être pas aussi intéressante et charmante qu'elle aurait pu l'être.

Vous pensez bien que je ne parlerai pas, à propos des Bouffes, du vrai Cyrano de Bergerac, de l'étonnant et vrai Cyrano, révolté dès le jeune âge contre le fouet que le savant Jean Grangier, principal du collège de Dormans, faisait donner à ses élèves par les « Pillier s de classe » et les « exécuteurs de Justice Latine » ; de Cyrano, apôtre de la Liberté, comme il disait lui-môme, de Cyrano, inventeur d'une comédie où collabora Molière, de sorte que celui-ci plus tard, ne fit que reprendre son bien ; de Cyrano, compagnon des^

disciples de Gassendi, de Cyrano, athée, qui, à cette menace :

Craignez les dieux et leur tonnerre

fait répondre par un de ses personnages tragiques :

Il ne tombe jamais en hiver sur la terre.

J'ai six mois pour le moins à me moquer des dieux !

de Cyrano, utopiste, inventeur, presque, des aérostats, et qui chercha peut-être, dans les Etats et Empires de la Lune et dans les Etats et Empires du Soleil, un exemple aux Sociétés futures I

A un opéra-comique eût suffi le Cyrano de Bergerac, fantasque, hautain, querelleur, au long nez (tel, d'ailleurs, quant au nez, M. Piccaluga), et à la rapière à peine plus longue, claire tueuse de gens en duel, et, à une opérette, le Cyrano qui se battait en duel avec le singe de Brioché, au bout du Pont-Neuf.

Mais M. Charles Clairville, qui a de qui tenir, a trop banalisé la petite épopée ou la fantocherie de cette espèce de d'Artagnan ; et ce n'est pas même un Mousquetaire de la Reine.

Pourtant l'anecdote — « quoique bien fatiguée », comme dit Charles Baudelaire, — ne laissait pas d'être jolie et de pouvoir être développée en amusements. Epris de Ninon de Lenclos, qu'on appelle Ninette (je ne sais pas ce que Saint-Evremond aurait pensé de ça), Cyrano n'en tire pas moins l'épèe pour M)^^ Diane de Gassion, dont le cœur se fiança à Gontran de Chavennes ; tandis que Ninon de Lenclos, encore que fort amoureuse de Cyrano, s'allume d'un caprice pour Gontran de Chavennes qui, tout frais débarqué de l'Orléa-

nais, est une sorte de Jean-Jean d'Orléans. Jalousies, dépits, complications, — peu compliquées. Pour se venger de Ninon, traîtresse, Cyrano épousera Diane de Gassion, et Diane de Gassion, pour se venger de Gontran de Ghavennes, traître, consent à épouser Cyrano. Voilà bien des gens qui n'ont pas l'air de savoir ce qu'ils veulent, ni ce qu'ils éprouvent, et leur imbroglio ne s'embrouille que par leur niaiserie obstinée à ne pas s'expliquer tout de suite. Seule, Ninon (ça m'ennuie de l'appeler Ninette) garde un peu de saine jugeotte. Bonne, très bonne, si bonne, (ça leur fait tant de plaisir !) elle a tellement l'habitude de rendre les gens heureux, par elle-même, que cela lui semble nouveau, lui plaît, et l'émoustille peut-être, de rendre quelqu'un heureux, par une autre. Si bien que, sorte de Voyeuse attendrie, elle marie Diane et Gontran et reste Adèle à Cyrano, selon la promesse écrite qu'elle lui donna. Ah ! le bon billet qu'il avait !

Tout ça, en dépit du vaudevillisme, aurait pu être tout à fait gai, vif, spirituel^ tendre même, et charmant. Il y manque de la prestesse, du singulier, de la surprise, du naïf aussi, et de la hâte, surtout au dernier acte qui s'attarde en les désolantes facéties d'un vieux poète de province appelé Mélicerte, et les ivrogneries gasconnes du chevalier de Rouffignac.

Je l'avoue, ce scénario, puisqu'il ne pouvait être dispersé par quelque ingénieux et délicûeux poète, aurait gagné à être mis au point par quelque très sûr homme de théâtre. Les simplesses étourdies d'ingénus, c'est adorable ; les maladresses de malins, c'est agaçant ; quand on fait un métier, il faut le savoir.

Mais le public, charmé par le joli de Taventure, sans doute ne mettra point tant de malice à se défendre contre son plaisir, et, d'ailleurs, il ne pourra point ne pas subir le charme de la tout exquise musique de M. Charles Lecocq. Jamais le plus personnel de nos petits maestros de France n'a montré tant de mélodique abondance, tant de surprises rytnmiques, ni plus de belle humeur, ni plus d'ingéniosité habile dans son orchestration, — orchestration qui n'a rien oublié, mais qui a beaucoup appris. Que, pour ma part, à la musique de Nhiette^ non dénuée de quelque visible artifice, je préfère celle, plus primesautière, de la Fille de Madame Angoty impérissable Chanson, vous n'en doutez point ; mais M. Charles Lecocq, qui se méprend peutêtre quant au niveau des genres, ayant voulu faire un opéra-comique, en a fait un, et si adorable que je n'en sais point qui lui puisse être préféré. Je m'adonne peu à Ténumeration des morceaux, assez fastidieuse pour le lecteur ; je me souviens, voilà tout, de délicate rêverie aux monologues sentimentaux, de vraie tendresse aux duos d'amour, de vraie drôlerie aux scènes farces, et de remuant brouhaha bien rythmé aux ensembles de foule et de joie. Un très parfait dilettante, enl'opinionde quij 'ai grande confiance, s'accorda à l'opinion que j'eus plus d'une fois,, d'une certaine analogie, sans aucune similitude thémathique, entre l'impression que nous donnait Ninette et celle de nos ressouvenirs du Barbier de Sêville. Je ne sais pas, en une certaine sorte de musique théâtrale, de plus extrême éloge. Ce serait, de la part du public, du pubUc que je défends contre ses mépriseurs, et sur qui je compte

pour la distribution des justes succès, un grave manque à son devoir, et un stupide abandon de son propre plaisir, s'il ne venait, très nombreux, pendant de très nombreux soirs, s'enchanter de cette délicieuse musiquette. Une fois de plus, et plus jeune que jamais, M. Charles Lecocq s'est affirmé le plus grand des petits maîtres.

J'aime peu M. Piccaluga, qui chante trop bien et surtout paraît trop s'apercevoir qu'il chante si bien. Il y a une franche drôlerie, assez plaisante, dans le gros jeu bonhomme de M- Taufifenberger. Moins lugubre que souvent, et avec ses fines intelligences coutumières, M. Barrai a failli rendre presque plaisant l'insupportable rôle du vieux poète provincial. Gras, M. Duncan, ténor, vient de province ; qu'il y retourne, prompt. Et les chanteuses sont adorables ! Dans une note manuscrite en marge d'un manuscrit de Chansons de Vaudevilles, qui appartint à M. de Monmerqué, il est dit de Ninon de Lenclos : « Elle a été très aimable sans jamais avoir été belle, ni jolie ». Mme Germaine Gallois — ah ! si aimable, — s'est bien gardée de ressembler tout à fait à cette Ninon là; elle a été jolie et belle. Lanote ajoute: « Elle ressemblait plutôt à un homme qu'à une femme. » Les rayonnants décolietages de Mme Germaine Gallois ont protesté contre cette calomnie. La note ajoute : « Elle a fait de très violentes passions ! » Désormais nous n'en douterons plus, car celui-là serait, en effet, indigne du nom d'homme, qui ne serait pas éperdu d'une admiration exaspérée pour l'heureux visage de grâce et de joie et pour la voix souple et sûre, et si d'oiselle, de Mme Germaine Gallois, chanleresse enchanteresse. Entre cinquante belles personnes

dont quelques-unes osent être brunes, étant brunes en effet (ça, encore, ce n'est pas le genre des Bouffes !) et qui osent toutes les blancheurs sous les luisants ébènes des bandeaux, à côté de Mlle Rytor, vive, et de Mlle Dziri (des noms à coucher dedans), plus vive, Mlle Bonheur, en Diane de Gassion, musicienne adroite, voix sûre, et joli visage frais où le sourire ingénu interdit à la fois et implique le délice du baiser, a mérité tous les applaudissements, et d'autres.

Qu(3 veux-tu de plus, Public Parisien, à qui Ton donne pour ton divertissement pendant plus de cent soirées, le ravissement des jolies musiques et des personnes jolies ? S'il te faut, en outre, la splendeur des costumes et l'agrément des décors, viens, tu seras servi à souhait, car par la magie du zèle d'un directeur nouveau, plus de cent personnes, à chaque acte, sous des splendeurs pittoresques d'étoffes, évoluent entre les portants où n'eut pas semblé pouvoir tenir un cabinet particulier; et, sur cette scène, si peu profonde que l'on ne peut aller de la loge du concierge aux loges des acteurs, sans faire remuer du bras la toile de fond, tu verras la Place Royale, vaste, énorme, aux prolongés arceaux, et des salles de bal, avec d'autres salles lointaines traversées de danseurs, et un immense parc aux horizons infinis ! C'est, je crois, Sarah Bernhardt qui a inventé la possibilité de l'immensité' dans les tout petits théâtres ; et Ton pourrait jouer les Bur graves à Guignol. Il paraît même que, la Comédie-Française, c'est trop grand.

H. Edmond de Concourt.

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