MANETTE SALOMON
Pièce en neuf tableaux précédée d'un prologue, et tirée d'un roman d'Edmond et Jules de Concourt
Théâtre du Vaudeville (29 février).
J'aime à raconter, comme tous les vieux.
J'assistais à la première représentation d'fl^nriette Maréchal à la Comédie-Française ; des gens se fâchaient, chutaient, sifflaient; j'applaudissais avec enthousiasme ; et, le lendemain, — ce fut, je crois, pour VArt, jeune et ardent journal que dirigeait M. Louis-Xavier de Ricard, — j'écrivaisun article où je disais ma jeune admiration et ma joie d'admirer. J'écrivais ? non. Pris tout à coup d'un violent malaise, je n'aurais pu tenir la plume, et mon fraternel ami François Goppée, qui me voyant souffrant m'avait accompagné jusque chez moi, voulut bien écrire sous ma dictée. Quel secrétaire, n'est-il pas vrai ? et comme il eût mieux valu que j'écrivisse, et qu'il dictât! Si j'ai dit cette anecdote, intéressante à cause du nom de Goppée, c'est pour le plaisir de rappeler, non sans malice, à M. Edmond de Goncourt, que les poètes dont il tenait peu compte, au temps des premières luttes, dont il lui arrivait de parler avec une indifférence que sa hautaine gentilhommerie faisait passablement impertinente, ne lui gardaient pas rancune et même, volontiers, bataillaient pour lui.
Ce sera, dans l'avenir, une gloire des Parnassiens d'avoir su admirer, hors de tout parti pris, de tout préjugé d'Ecole, tout ce qui leur paraissait admirable ; môme ceux que des différences de tempéraijient ou des choix de système faisaient nos adversaires, pouvaient compter sur notre équité ; et, en trente années de vie littéraire, jamais nos consciences n'ont eu à nous faire un reproche.
D'ailleurs, sous la vénération commune vers Gustave Flaubert que les naturalistes tiraient i^div Madame Bovary/ et les poètes par Salammbô, — Madame Bovary, Salammbô, les deux pans de sa première gloire — une sympathie particulière et tout à fait sincère en notre for intime nous attirait vers Edmond et Jules de Gon^ court.
Nous nous étions tout de suite entendus avec Alphonse Daudet, poète lui-même et qui l'est demeuré, — j'ai compté quatre-vingt-douze alexandrins dans son dernier roman ! Mais Emile Zola, qui se démenait comme un furieux diable dans le bénitier de la littérature idéale, nous agaçait quelque peu, et j'avoue qu'il nous fallut une certaine magnanimité pour ne pas haïr Ses Haines ; aujourd'hui, à cause de ses inimitiés apaisées, dans le contentement du bon Travail et de la juste Gloire, à cause, surtout, de l'œuvre énorme et toujours grandissante dont T achèvement prochain autorisait peut-être ses colères de Balzac contre Hugo, notre affection et notre admiration l'absolvent ; nous nous bornons à souhaiter que, -au faîte de la renommée, il ne s'offense point (juste retour, cher et illustre ami, des choses d'ici-bas) d'acerbitès, de violences, et même d'injustices, dont il donna l'exemple.
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Mais, je le répète, tout de* suite, en dépit des Naturaîistes'par-ci, et des Paruassiens par-là, Edmond et Jules de Goncourt, sur un signe, il est vrai, de Théophile Gautier, nous charmèrent parce que nous constations en leurs livres le continu, acharné, dévorant amour du Verbe de plus en plus subtil et parfait, tantôt sublimisé jusqu'à révocation de l'idéal, tantôt encanaillé jusqu'au pittoresque de l'ordure : telle phrase des Goncourt, ou un mot, va au delà, en un déploiement d'ailes, du rut auguste de la passion, et telle autre, ou un autre mot, s'attarde, avec une frétillade de reins, aux plus paradoxaux sadismes des maniérismes. Et, surtout, ce qui nous enchantait en les Goncourt (nous nous en fichions un peu, du naturalisme !) c'était, dans leur style un peu à la diable et que leur raffinement voulait tel, — ce style qui a l'air d'avoir été dessiné par Gavarni, — l'abondante, imprévue et toujours neuve trouvaille de l'Image.
Hélas ! poètes, romanciers, écrivains en un mot, rabaissons, môme les meilleurs, notre orgueil. Le Lieu-Commun, le roi Lieu-Commun, l'empereur et pape Lieu-Commun, le tsar Lieu-Commun nous possède, nous tient, ne nous lâchera jamais plus; nos imaginations ne peuvent plus tenter la révolte de l'invention, car il n'y a plus d'inventions possibles ; aucune idée pure, aucune idée on soi, ne peut plus espérer d'être nouvelle ; le voyageur esprit humain a fait tout entier le tour de la pensée, en connaît tous les relais, et, littérairement, pour ne pas être pareil à tous, il ne reste au plus ingénieux, au plus trouveur, au plus grand, que la ressource d'une association neuve, ou pas banale, des banalités de rèternelle Idée. Cet accord,
OU ce heurt, même chose, en un mot cette rencontre de deux créations cérébrales bu de deux visions de la nature ou de la vie, et leur hymen en le Verbe, c'est Tlmage :*et, si telle est Tlmage qu'elle éveille le sentiment de beauté parfaite ou de parfaite justesse, elle est la preuve, la seule preuve désormais possible, du génie. Nous ne pouvons plus être que des marieurs de réalités au de rêves. Or, entre les contemporains de toutes mes admirations, n^l artiste, au même degré, avec le même excès qu'Edmond et Jules de Goncourt, — je n'ai jamais pu prendre l'habitude de séparer le vivant du mort, je ne puis les concevoir qu'ensemble, et toujours je vois, quand m' apparaît celui qui demeure seul en apparence, une vague forme, vivante aussi, et murmurant à l'autre, à l'oreille, comme dans le poème d'Hugo : « C'est moi, ne le dis pas... » — nul artiste, dis-je, n'a prodigué autant qu'eux l'abondance curieuse et rare des images, en d'autres termes, l'imprévu et pittoresque rapport entre deux pensées ou entre deux formes. Théodore de Banville disait des Goncourt qu'ils auraient pu installer une boutique de gloire avec cette enseigne : A la métaphore qui n^a jamais servi ! De là notre initiale et persévérante attirance vers ces prestigieux, vers ces prodigieux artistes, et c'est avec la joie retrouvée, ou plutôt jamais perdue, dé mon enthousiasme au premier soir d'Henriette Marèchaly que j'ai acclamé aujourd'hui, — le plus humble, mais non le moins sincère des applaudisseurs, — l'auteur de Manette Salomon^ qui furent, sont et seront, (ce pluriel n'est pas une « coquille, ») l'un des plus éclatants, des plus sûrs, des plus persistants honneurs des Lettres de France.
Ce drame — oh ! quel drame ! — ce terrible, ce déchirant, cet éternel drame a pour point central le corps de la Femme; de même, Hélène, c'est riliade.
Il y a l'art, il y a l'ambition, il y a la misère, il y a le rire, il y a tout l'acharnement de la Vie autour de la proie Bonheur ou Gloire ? non, ce n'est pas vrai, il n'y a, en efifet, que le corps de Manette ; et, presque inconsciente, inerte, nulle. Manette est la triomphante impératrice de tous les songes *et de toutes les réalités, parce qu'elle est son corps, son corps qu'on aime, son corçs qu'elle aime, et, comme une Vénus Pandémie, elle triomphe par la prostitution auguste de son Corps. Toutes les circonstances du roman ou de la pièce ne sont que des frémissements d'abeilles^ convoiteuses autour de son corps, qu'elle veut et qu'elle a le droit de vouloir immortel. Manette, c'est vraiment le Modèle, celle qui est nécessairement nue et veut vivre nue et mourra nue et s'éternisera nue. Ah ! coïnme je m'explique le chagrin de M. de Concourt que, par une médiocre ambition, dénuée de foi en le sujet même de l'œuvre, de ne pas imiter les exhibitions de filles sans chemise, on ne ne nous l'ait pas montrée nue en effet, Manette, selon la loi de sa destinée. Car elle est l'inévitable nudité affirmatrice de la toute-puissance de la chair triomphante ; car nous ne saurions nous intéresser tout à fait aux désespoirs qu'elle cause et aux désastres qu'elle compense que si elle ne fut nue, selon sa fonction fatale. Quand Balzac imagine, dans la Comédie, un poète, pour que je croie que ce poète est un poète en effet, il en fait faire les vers par les plus parfaits inspirés de son
temps ; de cette façon, il m'est prouvé que Lucien de Rubempré fait de beaux vers, et je peux m'intéresser au poète que le romancier a voulu. La seule taré de YAbbè Tigrane^ l'un des meilleurs livres de ce temps, c'est que M.Ferdinand Fabre inventant un prédicateur de génie, n'a pas pu avoir, pour prouver que ce prédicateur avait vraiment du génie, la collaboration de Bossuet. Il fallait déshabiller Mlle Rosa Bruck qui, j'en suis sûr, en l'amour de l'Art et en la certitude de sa propre perfection; eût consenti à cette témérité coutumière et facile.
Tout de même, je consens à supposer invincible la nudité que je n'ai point vue ; et combien, laissant de côté la radieuse folie des improvisations de rapins, et l'amusante étude des ateliers funambules, et le très vivant type du médiocre peintre arrivé, et les belles théories des ratés {car, les ratés, ce sont souvent les tombés d'un trop haut idéal), combien, avec tout le public, je m'apitoie, en l'enviant d'ailleurs, sur cet artiste, sur cet amant tantôt plus artiste qu'amaut, tantôt plus amant qu^artiste, sur ce Goriolis doué pour les œuvres hautaines, qui cesse de peindre, et s'aveulit, et défaille, et accepte les quolibets de l'enfant qu'il fit, et se soumet aux impudences d'une rude servante, violente Rebecca aux cheveux roux, à cause du corps de Manette, à cause du beau corps de la juive Manette, prostitué partout et toujours idolâtré !
Une fois de plus, en cette belle soirée, a triomphé la toute-puib;sance delà littérature.
Qu'arrivera-t-il demain, après-demain ? je ne sais. La Foule, qui se trompe rarement, qui bientôt ne se trompera plus, va peut-être se méprendre
L'AUT au THEATRE 95
encore à cause des mauvais conseils qu'on lui donna. Mais le fait actuel, le fait incontestable, le fait désormais acquis â l'histoire littéraire du xix" siècle, c'est que, malgré toutes les oppositions qu'on pouvait craindre, et qui se manifestèrent d une rare part du public contre certaines allusions à la juiverie triomphante, l'œuvre d'Edmond et Jules de Goncourt, a imposé àTâme compréhensive et sensitive de Paris, l'admiration, Tenthonsiaste admiration de la joie exubérante et pittoresquement folle, des sanglots sincères, de la passion torturante à cause d'un corps, de l'éternel désastre du génie dans l'abîme abominable et divin du corps de la femme, — et l'envoûtement du Style I
La pièce est jouée, en général, sans génie» Je crois vraiment que, à voir les choses d'ensemble, la Vie de Bohême ^ de Murger, — préférée par le Chef de Claque, — a été mieux jouée que la Manette Salomon de M. Edmond de Goncourt. Est-ce parce que M. Porel n'habite plus de l'autre côté de l'eau? Le certain, c'est que M. Gandè, à la voix sincère, souvent très tendre, et même ardemment pathétique en la scène culminante du drame, chercherait en vain à tirer d'une volonté d'imitation des lithographies de Gavarni une excuse au grassouillet de sa face et à la niaiserie de sa perruque. M. Mayer-, M. Grand, n'ont pas fait, diraiton, de leur mieux, en deux rôles dont ils ne m'ont pas semblé comprendre toute l'importance artistique. Combien Mlle Rosa Bruck, habillée, a failli être jolie ! Je l'aurais préférée nue, mais c'est une opinion seulement littéraire. Mlle Colas, en Rebecca qui apporte la soupe et la viande tuée selon le rite, a été remarquable, selon sa coutume
dans les théâtres où Ton permet à son talent de faire ce qu'il veut. J'ai trouvé Mme Grassot amusante, sans excès, avec sa drôlerie de tous les soirs ; il aurait fallu une autre drôlerie. Mais on ne saurait trop louer M. Galipaux qui a créé le rôle d'Anatole. On a peut-être remarqué que d'ordinaire je prise médiocrement ce comédien. Son éperdue et perpétuelle trépidation ne laissait pas de m'agacer un peu ; et) surtout, j'ai blâmé son intrusion dans la pantomime, genre qu'il s'imagine peut-être avoir inventé, et dont il ignore les premiers éléments; que n'a-t-il reçu les leçons de Sèverin, Pierrot de Marseille, petit-fils de Debureau ! Mais, ce soir, je déclare que je l'admire absolument. Rapin fantasque et débordant puis attendri avec tant de sincérité, il a été, extraordinairement, la blagué exubérante, et, tout de suite après, l'émotion vraie, aux yeux mouillés. Voici pour cet artiste, très jeune encore, et qui, m'assure-t-on, travaille et cherche, et veut le mieux après un bien que je n'aimais guère, une soirée qui le place au premier rang des acteurs capables d'interpréter des oeuvres où il est indispensable de penser à . ce qu'on fait et â ce qu'on dit. Je pense que M. Coquelin aîné, lui-même, qui a raison et qui triomphe dès qu'il consent à ne pas se donner tort par un choix de rôles qui ne sont pas plus de son emploi que celui de Gros-René n'appartenait à Talma aux jambes nues, n'aurait pas montré une telle folie de joie, avec une telle cascatelle de blagues et un si communicatif attendrissement. J'insiste d'autant plus sur la création nouvelle de M. Galipaux que je lui fus dur quelquefois; même mon admiration d'aujourd'hui m'inquiète quant à la justice de mes critiques d'hier.
En outre, deux ou trois fois, j'ai cru démêler, en le jeu de cet artiste, un désir, non pas de son succès personnel, mais du succès de la pièce. Il me semble, je vous l'assure, qu'il voulait qu'on applaudît, non pas lui, mais l'auteur. Rare exemple, qui ne sera pas suivi. Et j'estime que MM. Edmond 'et Jules de Goncourt ne manqueront pas, ce soir, au devoir de remercier l'acteur qui, pour une part, pas petite, a contribué au succès d'une œuvre que, roman, nous aimions, et dont, pièce, nous avons eu la joie de célébrer l'intime et générale pensée, je veux dire la beauté du Corps de la Femme.
H. Sardou
THERMIDOR Drame en quatre actes et sixtableaux
Théâtre de la Pœ^te-Saint-Martin (2 mars)
11 n'y a pas eu de répétition générale. Je n'avais pas vu la pièce à la Comédie-Française. Elle s'achève, ici, à l'heure où le Journal va tirer.. Ne perdons pas le temps à dire qu'il nous manque. Dépêchons. Le total de la soirée me paraît que le succès a été triomphal chez le public mondain, justement inquiet du couteau révolutionnaire, chaque fois que les emphases mélodramatiques s'attendrissaient vers la pitié qui aurait dû présider à la Révolution, (ah 1 cette idée, la pitié dans
la Révolution î) vers la tendresse de Camille Desmoulins, vers les miséricordes de Danton, — un instant, dans un discours de Labussière, Danton, même le Danton de septembre, ressembla à Saint- Vincent de Paul! — mais ce public lui-même, tout autant que la sincère foule, s'ennuyait extrêmement aux scènes point politiques du drame, aux scènes de caractère, d'invention, — surtout aux scènes d'amour.
Comment M. Victorien Sardou, un lettré en somme, peut-il s'imaginer encore que de tels dialogues tendres, où toutes les niaiseries de la fausse virginité ripostent à toutes les veuleries du désir impuissant, sont en effet des scènes d'amour ! Ah ! ça, ils n'ont donc pas de cœur, ni de bouches, ces amoureux-là, qui emploient leur têteà-tête à discuter un tas de questions dénuées de toute espèce de rapport avec la seule chose qui doive préoccuper leurs âmes et leurs corps?
Il est absurde de vouloir imposer au public cette idée que, parce qu'elle a cru son fiancé mort, une fille, pas plus pieuse qu'une autre, et amoureuse, s'en tienne aux Voeux qu'elle a prononcés, quand son fiancé, pas mort et revenu, la veut pour femme ; ça, c'est parce qu'il ne sait pas la baiser sur les lèvres. Ah ! d'ailleurs, la pièce, à ce moment-là, malgré l'absurdité, et même à cause de l'absurdité, aurait pu être admirable. Il n'y a pas d'état de cœur, même médiocre et invraisemblable, que ne puisse sublimiser le génie d'un poète ! Pour que rien devienne tout, il suffit d'avoir en soi tout. Ce n'est pas le cas de l'auteur de Thermidor.
Pour parler un peu généralement de cette pièce d'après la Révolution, il apparaît que M. Victo-
rien Sardou est un peu comme un singe très savant (avant-hier, à Manetle Salomon^ un critique illustre rappelait Vermillon Sardou) qui, avec des adresses infinies et de jolis jeux subtils du petit doigt de la toute petite patte, aurait peinturluré une miniature pour chaton de bague d'après une fresque de Michel-Ange.
Voici l'anecdote : une jeune fille a cru son fiancé mort et s'est vouée, sous la bénédictioû d'un évoque, au culte secret de Dieu. Mais le fiancé, — un soldat, un de ces soldats républicains admis par les réactionnaires, qui vont jusqu'à un certain point de la liberté, mais pas plus loin, sortes de Pichegru, c'est-à-dire de traîtres, qu'on tente sacrilégement de faire ressembler à Hoche, — revient d'une victoire. Il retrouve, à peu près blanchisseuse, et d'ailleurs nonne, sa fiancée, Fabienne Lecoultenx, un peu suspecte d'aristocratie ; même il est probable que cett^ jeune personne serait guillotinée si le comédien Labussière, qui profite de ce qu'il est appointé par le tribunal révolutionnaire pour supprimer les dossiers des accusés auxquels il veut du bien (je me demande ce que, juge d'instruction, M. Sardou penserait d'un tel greffier?) ne s'accommodait avec les tricoteuses, pas méchantes, et les sans-culottes, facilement attendris, pour mettre des bâtons dans les roues, au jour fameux de Thermidor, de la dernière charrette.
Eh bien ! tout de même ce n'est pas assez, cette historiette en la tragique épopée de 93. Dès qu'on évoque la monstrueuse ou sublime époque suprême de la Révolution, on est vraiment tenu à plus que les ingéniosités banales d'un vaudeville de Scribe ou que les sentimentalités d'un drame de d'En-
nery. Sapristi ! c'est sérieux, le passé monarchique, la liberté, l'avenir populaire, et la vie de tous et la mort de quelques-uns ; et on ne s'acquitte pas, par une larme aimable, à propos pleurée, — pareille à une fin de couplet de vaudeville attendri, — de toute Ténormité mystérieuse d'un universel et effrayant moment.
Mais le moyen de dire, si tard, tout ce que j'aurais à dire !
A.dmirablement jouée par M. Constant Coquelin, qui, heureusement, supplée par sa bouffonnerie naturelle et si artiste à ce qu'il n'aura jamais de grandeur émue ; exécrablement par Mlle Blanche Dufrène, qui persiste en vain, du lever du rideau à la chute du rideau, à essayer de nous toucher d'un trémolo bêlant ; gaiement par M. Jean Coquelin ; grassement et franchement par Mlle Delphine Renaut; joliment, — car on est jolie, — par Mlle Kerwiéh ; vivement par Mlle Blanche Miroir, et très bien par tout le monde, car il faut finir, cette pièce est parfaitement mise en scène. Il est impossible de ne pas admirer l'étonnante discipline de la figuration, la parfaite exactitude des décors — et surtout le tableau de la Convention où il ne manque que la Convention elle-même ; M. Victorien Sardou, en crainte, évidemment, de ressemblance, n'ayant pas voulu relire le Quatrevingt-treize de Victor Hugo. Ah 1 toute cette niaiserie, autour de toute cette grandeur I Certes, il est bien sûr qu'ils étaient des hommes comme nous, ces grands hommes, ces géants pas toujours géants. Oui, oui, c'est entendu. Tout de même il est petit de voir petit ce que d'autres virent grand, même par illusion 1 et, jusq'à la pièce de M. Victorien Sardou, on avait hésité à écrire le vaude-
l'art au tHEA7RE 101
ville du 9 Thermidor. Un ^rp33t fut jeté de la troisième galerie. Quel raot? « Guïgnol! » Flatterie. *-V""
Le succès de la pièce? '/'.'- '
Très vif.
Durera-t-il?
Je ne pense pas.
Il m'est souvent arrivé d'être assez bon/t5Îii"du moins assez sûr prophète. Qui parie? Trente Ixtcratives représentations. Mettons quarante. Puis;/ . les salles médiocres et la recette qu'on surélève" ' ' un peu, et, avant la centième, un autre drame mis en répétition. A moins que Thermidor ne triomphe beaucoup plus longtemps que je ne le crois et que je ne l'espère, par l'amusement du décor et de la figuration ; et ce n'est pas d'aujourd'hui que j'admire en M. Victorien Sardou le meilleur metteur en scène de ce siècle.
M. Pierre Corvin.