LES DANICHEFF
(Reprise) .
Théâtre de l'Odéon (4 mars).
Cette pièce, c'est la Vertu même. Les plus généreux personnages de M"^' George Sand ne sont que des égoïstes au prix de ce cocher Osip, qui, fraternel mari d'une jeune parsonne qu'il adore, la garde intacte à son rival. Ça, c'est du sublime. Le malheur, c'est que c'est du sublime fait exprès. Il n'y a pas la moindre humanité sincère en tout
cet héroïsme, et-;^^'^nè sais rien de pénible comme cette impression qife, pour èmouvoirle public, des auteurs ont.pr^^é, à coup sûr, de l'estime et de l'admiration' (Qu'exigent, qu'imposent, les sacrifices et les abnégations. Je ne suis paséloigné de croire qu'il y "a^ un moindre crime à écrire quelque franche gailbfrdise, qu'à mettre en comédie la raoraleen acti'îîîs*, dans le seul but du succès. Spéculer sur li^puretè, sur le dévouement, sur l'amour sacré ! ^quelle chose peu digne de vrais artistes! et il "vaut mieux faire une revue avec un tas de petites femmes nues, — Des seins fermes et lourds^ au moins c'est positif ! — qu'un honnête drame qui n'a que l'air de croire à son honnêteté. Corneille qui s'en moque ! Berquinqui s'en fiche! j'aimerais mieux la candeur d'un Pixerécourt ou la simple farce d'un Paul de Kock. Ce n'est pas pour dire que l'œuvre de M. Pierre Corvin, très solidement construite, et claire, et aimablement romanesque, ne révèle une très rare entente de ce qu'on nomme le théâtre ; même me voici enclin à penser que, joués avec tant de beauté par Mlle Wanda de Boncza, avec tant d'élégie par Mlle Rose Syina, non sans noblesse émue par M. Rameau, avec passion par M. Magnier, avec somptuosité royale par M°^® Tessandier, et avecime superbe santé grasse par M^^^ Bery, les Danicheff ne déplairont pas au public presque nombreux d'une trentaine de représentations ; et il n'en faut point vouloir à MM. Marck et Desbeaux d'avoir repris cette pièce prix Montyon, s'ils n'avaient rien autre à jouer.
H. François de Curel.
LA FIGURANTE Comédie en trois actes, en prose.
Théâtre de la Renaissance (5 mars)
Des œuvres déjà nombreuses, d'inégale valeur, mais toutes affirmant de hautes visées, portant la marque de l'honnête effort et du sain labeur, témoignant d'un esprit actif et volontaire, chercheur, souvent trouveur, noblement rebelle aux concessions, recommandaient M. François de Curel à l*estime des lettres et à l'attention, encore un' peu alarmée, du grand public ; sans réaliser absolument les espérances que nous conçûmes de ce nouvel auteur dramatique, la soirée d'hier y ajoute beaucoup de probabilité ; et les applaudissements très sincèrement enthousiastes ne manqueront pas d'assurer M. François de Curel dans sa belle persévérance.
La Figurante est une pièce bien exposée, bien disposée, aux caractères nets, aux sentiments clairs, aux situations précises; souvent elle atteint à l'amusement par la justesse plaisante de Tobservatioudes mœurs, plus rarement à l'émotion, malgré un très poignant conflit de cœurs et d'âmes ; et il n'y manque, je crois, que la générosité. J'entends par « générosité »... mais il me sera plus tacile de me faire comprendre, après avoir conté la pièce, ou au cours du récit.
Paléontologue, fort entendu tout de même aux choses de la vie actuelle, M. Théodore de Moine-
. ville a épousé, trop vieux, une femme trop jeune. Plus clément envers soi qu'envers les autres, il reconnaît que c'est une faute ; il se trompe : c'est un crime ; dès lors, tout ce que tentera ouvertement ou sournoisement, plutôt sournoisement, M. de Moineville contre sa femme, fût-ce au nom des droits sacrés du mariage, fût-ce pour faire le bonheur d'une jeune fille éprise, nous paraîtra petit, chètif, étroit, médiocre et complètement dépourvu de la générosité dont je parlais tout à l'heure ; de là par toute la pièce une tristesse morne, et je ne sais quelle gêne. M°^" Hélène de Moineville est depuis des années la maîtresse tendre, bonne, serviable, politiquement utile et amoureusement caressante 'de M. Henri de Renneval, député, qui sera, selon toute vraisemblance, ministre. D'ailleurs,
' nul scandale ; les amants, en personnes bien élevées, gardent toute la discrétion qu'impliquent les convenances mondaines, et le mari, paléontologue et malin, se garde bien, sinon par de petites allusions dans l'intimité, de faire entendre qu'il est parfaitement instruit de cette liaison ancienne. Mais il a une nièce, Françoise, personne étrange, renfermée, qui tient de l'institutrice et de la parente pauvre. Eprise, sans en rien laisser paraître, de M. Henri de Renneval, elle a, honnêteté médiocre, volé une lettre que M"^*de Moinevilk écrivait à son amant. Lettre politique, il est vrai, plutôt qu'érotiqûe. Conformément à ce qu'elle a écrit, M""® de Moineville reconnaît qu'il faut à son amant, pour qu'il atteigne bientôt au faîte de ses destinées gouvernementales, une
femme adroite à recevoir les gens, un foyer mondain irréprochable. Un peu las de sa déjà vieille maîtresse, le député s'accorde à ces idées. Eh bien, alors, qu'il épouse Françoise, pauvre mais bien née, et que d'ailleurs on dotera. Dessein d'autant plus pratique que, réalisé, il supprimera le danger de la lettre volée. Mais Françoise, qui aime Henri, consentir a-t-elle à l'offre qu'on va lui faire de n*être, dans le futur hymen, qu un mannequin, qu'une figurante ? Car il est bien entendu que M""^ de Moineville ne renonce pas, n'entend pas du tout renoncer à son amant ; elle le marie pour qu'il ait un ménage, non pour qu'il ait une femme ; si Françoise ne consent pas à cet arrangement, ne jure point de s'y soumettre et de s'y maintenir, elle ira se faire marier ailleurs ou retournera au couvent. D'autre part, M. de Moineville verra-t-il d'un bon œil l'union de Françoise, qu'il aime paternellement, avec l'amant de sa femme ? Mics-macs troublants. Mais le paléontologue et la nièce ont leurs idées de derrière la tête ; ils consentent tout de suite, — qui vivra verra. Après que Françoise a promis de se borner à être la dévouée, adroite et sagace collaboratrice de l'époux qui ne sera pas son époux, le mariage est décidé : même, la fiancée remet à la maîtresse la lettre qu'elle vola, se désarmant en témoignage de gratitude.
Il faut le dire : ce premier acte, que j'ai mal raconté, un peu détourné déjà par les réserves qu'il va me falloir faire, est absolument remarquable et témoigne d'un logique développement de pensées, d'une sûreté de main, d'une maîtrise, en un mot, qui égale M. François de Curel aux plus parfaits maîtres du théâtre contemporain. Je ne
sais pas d'exposition plus nette, plus saisissante ; il ne me souvient pas d'avoir vu si précisément, si fixement, sans monologue, presque sans confidences (ne concluez pas de ceci que je réprouve les confidences et les monologues, nous en causerons un jour prochain) s'établir les situations, les sentiments, les caractères, de personnages de théâtre. Mais j'aurais voulu que M. François de Gurel, ici, tentât — il en était bien capable ! — de dépasser la perfection même. Justement, parce qu'il est très bien, cet acte, quelque chose, me parait-il, y manque ; quelque chose qui est tout, je veux dire la passion. Et notez qu'eiî regrettant qu elle n'y soit pas, je ne manque point à ma coutume de ne demander aux auteurs que ce qu'ils ont voulu faire; car évidemment M. François de Curel a voulu passionnées les âmes qu'il ne me montre telles qu'insuffisamment. Cette femme. M™® de Moineville, qui, pour l'amour de la gloire de son amant, et, surtout, pour l'amour de l'amour de sonamant, luiconseille un mariage, exige même un mariage dont elle doiteff'royablement souflrir; qui, pour le garder, risque de le perdre, pourquoi ne me révèle-t-elle qu'en de trop brèves phrases tout le sacrifice, toute l'abnégation, et en même temps toute la certitude heureuse de triomphe, qui sont en elle? Que M. Henri de Renneval, politicien homme du monde, bellâtre et bélître, garde son quant à soi, ne s'emballe pas comme on dit, à la bonne heure, rien de mieux; il est tout naturel qu'il ne dise rien n'ayant rien à dire, qu'il n'exprime pas, n'éprouvant rien, un peu flatté, voilà tout, le fat, de l'écartèlement auquel l'exposent le désir persistant de sa maîtresse et le désir nouveau de sa femme. Et j'ac-
corde aussi que, occupé de combinaisons profondes, propres à le venger (Ah 1 la fripouille !) d'avoir épousé une trop jeune femme qui n'a point voulu, justement, de lui, et de marier Françoise ^ ah I le bon oncle ! ) avec un homme dont d'adroites informations autour de l'adultère lui révélèrent sans doute les belles aptitudes conjugales, le paléontologue, très malin, n'a point à livrer le secret de ses petites manigances. Mais, Hélène, pourquoi, parlant à sort amant, quand nul ne les écoute, ne s'abandonne-t-elle pas, entière ? Surtout, pourquoi Françoise, quand, confiante jusqu'à l'indiscrétion, et même dépassant les limites du respect, elle ne laisse pas ignorer à son oncle (ça, même, c'est un peu vif), qu'elle sait qu'il est cocu, ne ya-t-elle pas, pendant qu'elle est en train, plus loin encore et ne révèle-t-elle point ardemment, •violemment (seule excuse de son acceptation du pacte) son vrai désir, sa sûre foi (îfe conquérir pour elle seule le lit délivré de son mari ? Gela, c'eût été, je pense, très beau ! Et combien, alors, dans la suite du drame, eussent été plus poiçnants, en même temps que plus nobles, les heurts des deux femmes jalouses! M. François de Gurel n'est pas en droit de me répondre qu'il n'a point voulu une Françoise si généreusement franche. Au contraire, avec habileté, avec trop d'habileté peut-être, il a insisté pour que je la crusse véritablement passionnée sous l'apparence modérée que lui imposait sa situation de parente pauvre. Alors, que n'a-t-elle tout dit, seule avec son oncle qui n'eût pas mieux demandé (ah! le gredin !) que d'entendre tout? Comme le drame en eût grandi, et comme il avait le droit d'en grandir selon le caractère posé ; car toute une belle franchise était
logique de la part d'une jeune fille qui, maîtresse de la situation par la lettre qu'elle vola, rend cette lettre à la femme de son oncle, à la maîtresse de son fiancé, se dépouille de la seule arme qu'elle ait contre ceux qui préméditent sa perpétueUa humiliation. Néanmoins, je le répète, ce premier acte, sûr, dur, est fort; c'est justement qu'il a été acclamé.
Au second acte, Henri et Françoise sont mariés depuis trois mois. Trois mois ont sufj(i à la nouvelle épouse pour conquérir le Parlement, le Gouvernement, et tout Paris. D'une scène exquise, oui, d'une scène délicieusement faite, si adroite, si jolie, si petitement pointue, entre la femme du chef du cabinet Guillerand et la femme du député interpellateur (on dirait d'un duel d'aiguilles à broder), il résulte que M, de Renneval sera tout à Pheure ministre des affaires étrangères. Triomphe T Pendant que ceci se préparait et s'achevait, le paléontologue, sous le prétexte d'un accès de goutte, dont la malignité n'égalait pas la malice, a gardé sa femme aux champs. Et, dans l'intimité des jeunes époux, que s'est-il passé ? Plein d'admiration pour la politique de sa femme, plein de désir pour la chair renflée et pour les yeux allumés de celle dont la chambre est si voisine de la sienne, Henri de Renneval, rompant les traités — selon sa fonction prochaine de ministre des affaires étrangères — a sans doute, dés le troisième soir, sinon dès le premier, enfoncé .la porte vainement résistante de la mariée ? pas le moins du monde. Trois mois après la bénédiction nuptiale, Françoise,qui sait tout, hors cela, ignore encore ce que signifie le Passionnément des marguerites ; et elle n'en connaît que le Pas du tout.
C'est seulement vers le quatre-vingt-neuvième soir des trois mois que M. de Renneval, sensuel mari d'une femme ardente, s'est avisé de frapper à la porte conjugale, assez brusquement d'ailleurs, selon la tradition d'un fameux conte libertin. Sans rire, et malgré tout le respect qui est dû à un esprit aussi considérable que celui de M. François de Curel, et à un tel chercheur de nouveauté en l'art, je no puis m*feiï*^êcher de trouver ceci totalement absurde. Ah I que si, déjouant la ruse de la vieille goutte maritale par l'impossibilité de ne pas aller acheter des coupons à l'exposition du Louvre, M"™» de Moineville fût venue une trentaine de fois, et même plus souvent, à Paris ; que si, tous les autres jours, elle eût ordonné à son amani, qu'elle domine en somme, de la rencontrer dans le mystère de quelque auberge villageoise, voisine du château où le paléontologue geignait et blasphémait de goutte ; que si, en un mot, elle eût mis le nouvel époux en la difficulté de préférer de récentes concurrences, — selon l'expression même de M. de Moineville, — je m'expliquerais les quatre-vingt-huit jours de continence du député. Mais non, on les a laissés libres, on les a laissés seuls, les mariés, et quand même, au risque de compromettre sa dignité politique, M. de Renneval eût consenti' à de calmantes satisfactions, payées d'avance, je ne saurais admettre son long atermoiement à déchirer un pacte dont l'imbécillité n'eût pas dû tenir plus d'une heure contre le vrai et normal désir. D'autant plus que sa femme, de toute évidence, ne demande qu'à manquer à la convention et qu'elle se pâme dès qu'il la baise au coin de là bouche. Nettement, c'est bête. Et, de plus en plus, je
m'étoaae, en m'en inquiétant, de constater à quel point les dramaturges nouveaux, épris^ à ce qu'ils disent, de vérité, tiennent peu de compte des exigences instinctives, augustes d'ailleurs, des Sens. Or, la maîtresse revient. Il est bien temps^f Qu'est-ce qu'elle fera maintenant ? L'épouse qui, à n'être point prise, a gagné du moins la compensation de pouvoir se promettre encore, fera, généreusement reculante devant le partage, ses conditions, et puisqu'elle est jeune, puisqu'elle est belle, puisqu'elle aime, puisqu'elle est vierge, elle triomphera. A ce moment du drame, vrai** ment magnifique et heurtant des droits égaux (égaux, pas tout à fait, ceux de la maîtresse qui, sept ans, se donna, et réclame de se donner encore, me paraissent supérieurs à ceux de. l'épouse qui ne se fit pas assez vouloir), la pièce met en présence les deux jalouses. Et ça va être sublime ! Car elles ont raison toutes les deux, celle qui exige ce qu'elle eut, celle qui espère ce qu'elle n'a pas eu. Non, ce n'est pas sublime. Vraiment, je ne sais pourqudt M. François de Curel, qui donna tant de nobles preuves d'audace, n'a pas éperdument lâché toute, cette double passion. Le député, c'est évident,, et c'est convenu^ est un veuie,unniais et un imbécile;, mais, pour elles, il est un héros, puisqu'elles l'aimes* ! pourquoi donc ne sont-elles pas violentes,, excessives, superbes ? Je sais bien qu'elles le sont, toat de même.», mais avec des airs de si peu l'être, et des mots si tièdes... Vrai, elles ne se courroucent pas assez, ne s'emportent pas assez ! Je tiens à insister sur ce point que ce n'est pas mti>n personnel amour de l'excès qui voudrait qu'elles fussent comme elles ne sont point j l'auï-
l'art au IHÉATRE 111
tottr les a posées, c^est évident, pareilles à mon eKîgefnce ; s'il'les avait conçues différentes, je n'aurais rien à dire, et les accepterais, — selon ma sonmission coutumière à la volonté des poètes, — telles qull les aurait créées ; mais c'est selon la propre conception primitive de M. François de Gurel que je m'insurge contre la réalisation de son vouloir, inférieure à son vouloir. Douze répliques échangées ne suffisent pas à l'effroyable rancune de ces deux âmes, et j'aurais voulu mieux que cela pour le combat entre la femme adultère, forte de son droit ancien de possession, et la vierge usurpatrice.
Le troisième acte se vaudevillise. Une scène très belle s'y annonce, y commence, mais ne s'y achève pomt, ïion pas, j'en suis sûr, par une impuissance de'Patrteur à la totalement achever, mais peut-être (il y a souvent de trop prudents conseilleurs), par une crainte d'alarmer cet être de raison, cet être qui n'existe pas tel que la tradition le calomnie, cet être inventé par le Chef de Claque et à qhi Ton donne le nom de Public. J'ai toujours cru, je persiste à croire, «t pour la vingtième fois je vous dis que le public, le vrai public, celui qui, obéissant a soi seul, lisant nos critiques, non point pour s'y soumettre, mais pour ne s'y accorder que si elles «'accordent, en effet, à son for intime, est (à la condition qu'on ne l'assomme point) consentant à toutes les audaces, heureux de toutes les nouveautés, yrhi à tout ; rimbécillité,on le verra bien, c^est de -se défier de lui. Eh bien ! il me semble que M. Françoi-s de Curel, à ce point culminant de son drame, — mal conseillé peut-être, — a manqué de témérité. Le public n'est pas notre adversaire, vous dis-je; il est notre allié, au con-
traire, il veut ce que nous voulons, si nous savons le lui faire vouloir. Ayez du talent, vous aurez la recette ; ayez du génie, vous aurez la gloire. Et que M.François de Curel a donc eu tort, en cette suprême scène entre les deux femmes jalouses, de ne point dire éperdûment ce que ^ chacune d'elles avait le droit de crier. Qu'est-ce qu'elles font, là, toutes les deux, et qu'est-ce qu'elles disent, en place des gestes qu'elles devraient faire, en place des paroles qu'elles devraient proférer? Je sais bien que tout ce que j'attendais d'elles est indiqué dans leur dialogue, mais combien atténué, combien restreint ! Comme on a envie de leur dire : allez donc ! allez donc I Non, elles ont des courtoisies, des douceurs à peine félines ; leur rage ne s'avoue qu'en ironies, en pleurs silencieux essuyés d'un mouchoir de dentelle. Je prétends que ce n'est pas assez, et, que, jouant sa vie et celle des autres, et secouant son cœur et celui des autres, il faut mettre à cette aventure un peu moins de modération. Quant.au dénouement aimablement scribesque, où le mari emmène à l'étranger pour voir des os de mastodontes, son épouse coupable (ah ! la pauvre femme, c'est elle seule qui a eu raison tout le temps), il est d'une adresse jolie, avec des mots charmants; l'artificielle sénilité, minutieuse et curieuse, du malin paléontologue, essaye d'en excuser la sénilité réelle.
Cependant, je demeure plein d'admiration devant l'œuvre nette, claire, sûre et volontaire de M. François de Curel. Quelques parties de sa comédie affirment une si juste vision intime des âmes ; il a, sans recourir à l'odieuse Préparation ni à l'immonde Ficelle, si ingénieusement profité
des coutumières adresses du théâtre, où s'approprie, un peu trop coraplaisamment déjà, son amour de la nouveauté ; il a, une fois de plus, si manifestement prouvé sa certitude à faire parler, vivre et marcher des êtres qui ne sont pas tout à fait des pantins, et je me sens si certain de son impossibilité de ne pas atteindre, prochainement, au très haut but qu'il se propose, que, malgré les réserves que je dus faire, (à quoi servirais-je si je ne disais ce que Quelques-uns pensent?), nous comptons sur lui, mes amis et moi, bien plus que sur beaucoup d'autres, pour la réalisation d'un art dramatique, duquel d'ailleurs, et par nos (Buvres personnelles, et par nos antiques habitudes d'esprit, nous sommes aussi éloignés que possible. Mais nous savons applaudir loyalement ce que nous reprocherions à Tun d'entre nous.
J'ai de la peine à dire que la Figurante^ tantôt bien jouée, tout à fait, est tantôt mal jouée, tout à fait. Supérieur, ce soir, à ce qu'il fut le soir delà répétition générale, M. Antoine a montré toute la bonhomie de ruse que peut avoir une vieille canaille. Un frottement de mains... et c'eût été Rodin lui-même. A vrai dire, c'était difficile d'être, sans inspirer trop de dégoût, cet infâme deus ex machina. Tête très aimablement officielle, vieillie à point, soie blanche des cheveux, finesse de la bouche, non sans quelque parisianisme, institut qui est allé au Chat-Noir, il n'y avait pas moyen de faire un autre M. de Moineville, et je n'aurais qu'à constater, sans nulle réserve, mon admiration pour M. Antoine, si, par une fâcheuse habitude, qu'excusaient les représentations hâtives d'un théâtre où il était à la fois le directeur, le metteur en scène, le pein-
tre de décors, le fournisseur de meubles, et toa» les acteurs, il ne s'abandonnait à de déplorables défaillances de mémoire, inutiles "vraiment, et d'un médiocre effet, depuis qu'il est rentré, comme on dit, dans le rang, rang où il ne restera guère, puisque, INEVITABLEMENT !... — etCCSOra JU8-
tioe. Aucun comédien n'aurait réussi, autant qu^ M. Guitry, à ne pas être^ godiobo dans le rôle du député Renneval, Don Juan de tribune, inter^ pellateur Lovelace, et parfait imbécile. Un peu plus de comique qu'il n'y en fallait a aidé M. Guitry à éviter le ridicule du rôle. Je ne sais pas bU dans toutes les scènes, l'auteur a été complète-ment de Tavis de l'acteur, mais enfin, tont est bien, quand le public a souri ; et le plus sévère poète devrait ne point quereller son interprète s'il fut drôle au moment de la pièce où, obéissant à la pièce, il 'n'aurait pu être que nul. J'ai chagrin à ne point pouvoir dire de Mlle Maria Legault le bien que j'en voudrais penser. Oh! que l'on atort de vouloir assagir une Tête de Linotte ! Il est vraiment extraordinaire, quand Lina Munte est là, quand l'admirable Lina Munte est là, d'avoir choi^ pour un rôle de passion — Lina y eût mis toute la passion que l'auteur n'y a pas assez mise, — une aimable et jolie comédienne, si évidemment destinée, par sa nature et son habitude de jeu, à l^ètourderie ; et l'on ne sait ce qu'elle vient feiire dans des drames où il faut qu^élte plaure poar de vrai.... J'ai aitendu médire, dam les ; couloirs, de Mlle JaneThomsen ; sans doute c'est nnejeuiie:ûlle im ï>eu grasse, et l'abondant et délicieux développement de sa gorge est bien pour rendre invrai-semblable la continence du dép^uté bientôt minis-^ tpe-; uabôiitcm déMt près du .cou, et touteâl
surgi, magnifiquement! Pour parler sans rire, ce n'^est point si mal ce qu'elle a essayé de faire, cette jeune comédienne, qui a une aimable voix. Elle marche mal, en remuant trop lourdement — et si agréablement — les hanches ; mais, tout de même, elle a eu de temps en temps, des mouvements de vraie vie, et comme, en des essofufflementsfiincèrès, un instinctif besoin de proférer (ah! vraiment, elle n'en pouvait plus!) tout ce que Fauteur ne lui avait pas donné à dire. Mais vom, elle articule mal ; il faudra vraiment qu'elle rapprenne à articuler. On doit se pencher hors -de feioge, on, aux fauteuils, entre les chapeaux des fenmies, pom* Fentendre. Au contraire, en un tout j)etrt rote, ricra, eeirt lignes, Mlle Marguerite Garon, nous a charmés par la netteté de son geste, et le martèlement sûr de chaque syllabe. — Et si le public, longtemps, fait fête à la comédie de M. François de Gurel, il aura honoré, — l'espoir (Pun vrai chef-d'œuvre, .en 'récompense, lui est permis ! — un des plus fiers, des plus nobles, et des plus sincères artistes de l'époque où nous flnis- •«ons et où il commence.
H. Léon Gandillat
LA TORTUE Comédie vaudeville en trois actes
Théâtre des Nouveautés (7 Mars)
Fou rire, succès fou. A la bonne heure. La farce extravagante, l'excessive farce n'a rien qui me déplaise. 11 faut bien, de temps en temps (ah ! pas tous les soirs ni dans tous les théâtres!) divertir de ses angoisses, fût-ce par des moyens médiocres, la désolée âme moderne. A un giutre point de vue encore je me réjouis du triomphe de Léon Gandillot. Mis en belle humeur par le succès et par l'argent, — cette Tortue, ce sera la Tortue d'or comme dans le conte de Finlande, — M. Michaut ne manquera point, récidiviste, de hasarder quelque nouvelle tentative vers un art non moins jovial, plus élevé, où il finira par trouver (ne pas se méfier du public ! ) avec autant d'argent, un plus noble succès ; de sorte que c'est le Vaudeville qui aura restauré la Comédie-bouffe.
Parce qu'elle est amoureuse d'Adolphe, M°^*Léonie Ghampalier divorcera d'avec M. Champalier; elle fait à son brave homme de mariune insupportable vie et, un jour, à propos d'une tortue, jetée par-dessus le mur, tombée dans une soupière, rejetée par-dessus le mur, et lancée à un visage, elle reçoit, enfin, devant témoins, la gifle libératrice. Le jugement de divorce rendu, plus d'obstacle au, bonheur qu'elle rêve. Mais, Adolphe, où est 41 ?
Pour obéir à Léonie, amoureuse mais vertueuse, il voyage ; et, toujours pour lui obéir, il revient accompagné d'une fiancée, M*^« Juliette, et de ses futurs beaux-parents, M. Gibouleauet M"^®Gibouleau, qui tiennent un hôtel à Avignon.
Je crois bien qu'on louera M. Léon Gandillot d^avoir, dans ce premier acte, gardé à peu prés son sérieux, montré même quelque attendrissement, indiqué des caractères, fait mine d'être un observateur. Combien on aura tort ! C'est ça dont je me fiche, en une telle pièce, l'étude des caractères et l'observation ! Est-ce qu'on ne va pas bientôt commencer à rire pour de bon ? et puisque Léonie se déshabillera au second acte, je n'ai aucun souci de connaître son état d'âme. On doit me donner une farce, qu'on me la donne tout de suite !
Or, Léonie, furieuse d'avoir été trop bien obéie par Adolphe, et de s'en voir dédaignée dès qu'il pourrait l'aimer pour le bon motif (c'est la trentième fois que les vaudevilistes se souviennent de Tragaldabas^ une farce aussi, d'une autre espèce), n'hésite pas à se crier la maîtresse d'Adolphe que désormais elle déteste, mais dont elle veut tirer vengeance. « Tout est rompu, mon gendre ! » Juliette et sa famille repartent pour Avignon. Mais qui rencontrent-ils dans le train ? M. Champalier qui devient à peu près amoureux de Mlle Juliette, et, entraîné à l'hymen par une invincible vocation, la demande en mariage. Il l'obtient. C'est maintenant le soir des noces, dans l'hôtel, à Avignon. Cependant Adolphe revoudrait sa fiancée, et Léonie re voudrait son mari. Celle-ci, grâce aux habiletés d'un avoué appelé Jumart, a fait annuler le divorce, et tombe, épouse légale, dans
la chambre où ne tardera pas à se coucher la nonvelle épousée de Ghampaher, dit le Divorcé-bigame. Quoil deux femmes pour un seul lit nuptial ? Les choses n'en iront pas jusqu'à cette agréable extrémité; et, grâce à un narcotique sub^ituépar un aimable farceur à Teau de mélisse, le mari en veston et les épousées en chemise dorment dans la même chambre ; mais Léonie dans le lit, Jti-> liette sur la chaise-longue, Champalier dans un fauteuil. Et quiconque, à ce moment de la fkrce, ne s'est pas tordu de rire, est atteint d'un spleen inguérissable ! Le lendemain, non sans un peu de lenteur et même d'ennui, — en dépit des gens qui se trompent de bottines et jouentà cache-cache dans le grand escaUer tournant de l'hôtel, — la situation, tant bien que mal, se démêle, puisque Ghampaher en somme préfère sa première femme qui est sa seule femme, puisque Léonie préfère son premier mari qui est son seul mari, puisque Adolphe ne demande pas mieux que d'épouser Juliette, dont la virginale pudeur fut préservée par Thonnête effet du narcotique. Raconté, tout cela est absolument bête, mais, bien joué, c'est fort drôle. Très bi^ joué. M. Tarride serait tout à fait parfait dans le rôle d'Adolphe, s'il n'y mettait tant de modération, de réserve, de soin; il me semble qu'un peu plus de n'importe-comment — ou d'apparence de n'importe-comment — est nécessaire dans la drôlerie extrême.' D'un type d'ami empruntenr, M. Guyon fils a fait une amusante caricature. Un peu cérémoniale et hautaine, Mlle Fériel, qui se déshabille au second acte, est si joHe qu'on ne saurait lui rien reprocher que de se déshabiller si peu. Mlle Emma George en JuUette, est une jeune personne qui semble avoir.
de sa nuit de noces, au moins des pressentiments. Bien que le rire extorqué par'la laideur bouffonne des duègnes m'ait toujours semblé plus pénible que vraiment joyeux, j'accorde que Mme Macè- Monrouge et Mme Irma Aubrys ont diverti une bonne part du public; et Mlle Glem, sous le foulard rouge, a de belles lèvres plus rouges encore, rougissantes peut-être des mots qu'elles jettent de si hardie façon 1 Mais il faut dire et répéter que M. Germain est un des plus extraordinaires comédiens boufifes de ce temps. Pitre l dit-on. Eh bien, après ? Avec cela que le mérite serait si vulgaire, d'être un vrai pitre ! D'ailleurs, il me semble que je démêle, sous la farce de M. Germain, des intentions, des volontés d'art, des efforts à développer, à varier son comique naturel, il ne montre, il ne veut montrer qu'un air de primesaut burlesque ; cela ne m^étonnerait pas qu'il travaillât beaucoup, péniblement même... G*est peutêtre un acharné, un mélancolique. Ce sont les tristes qui font le plus rire.
H. Albert Fua.