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HAMLET

4 avril.

Tout ce qui peut tenir de rénorme et débordant génie shakespearien dans le vers français, vaste maià strict, où seuls se peuvent adapter les génies de France, nous est offert par le beau drame de Paul Meurice ; et jamais sans doute aucun tragédien n'a pu s'enorgueillir d'un triomphe comparable à celui que vient d'obtenir et de mériter M. Monnet-Sully. Fut-il un acteur plus grand? je ne le crois pas. L'avenir verra-t-ilun plus grand acteur? Je ne le pense point. Ceci dit, je veux chercher querelle à M. Mounet-SuUy sur sa façon de concevoir et de représenter le personnage d'Hamlet. Il eût été digne du haut et puissant artiste qu'il est, sûr de son art et dominateur du public, de nous donner, au lieu du faux Hamlet conforme à la tradition romantique, le vrai Hamlet, celui de Shakespeare.

Je m'explique.

Qu'est-ce qu'Hamlet ?

Si Ton écarte les menues et touffues et innombrables complexités psychiques dont le poète, volontairement, a estompé, disséminé et comme dilué ce caractère ; si l'on parvient à le saisir en son intime unité fugace, hagarde, peureuse, il nous apparaît comme l'impuissance de l'Action, acculée par le fatal devoir à la nécessité et à l'urgence de l'Accomplissement. Oui, (et c'est justement pourquoi Hamlet n'est pas seulement ce prince de Danemark qui vit passer le spectre

de son père sur la terrasse d'Elseneur, mais est, en effet, le faible homme, éternel et universel, voué à des tâches où il est inéi»al), oui, dans Hamlet s'incarne celui qui doit vouloir et agir, et ne peut ni vouloir ni agir. Il a conscience de sa mission, et il en envisage, d'un raisonnement raffiné et d'une parole prolixe, les moyens et les conséquences, bien moins par dilettantisme philosophique que par l'instinct d'en retarder l'achèvement. Le spectre paternel lui ordonna de tuer... bien, bien... Sans doute, il tuera... puisqu'il le faut... mais pas tout de suite, tout à l'heure... qu'on lui donne le temps de s'assurer des choses... de réfléchir... de se reconnaître, comme on dit. Observez-le,; voyez comme il saisit toutes les occasions de perdre du temps, comme il muse le long de la destinée ; c'est par le chemin des écoliers qu'il va à l'inévitable ; il fait de sa feinte folie une espèce d'intermède qui, pense-til, fera patienter le Sort, inventeur et spectateur du drame, exigeur du dénouement ; il ratiocine, il pérore, il hâble, il bouffonne ; il interloque et bafoue ce grave benêt de Polonius par la métamorphose du nuage-chameau en la nuée-belette ; il joue auprès de cette pauvre Ophèlie qui l'aime parce qu'il fut le « miroir de la mode », un rôle d'emphatique et brutal prédicateur ; il donne des conseils à une troupe comique (assez piètres d'ailleurs, et que M. Mounet-Sully fait joliment bien de ne pas suivre) ; il souffle dans une flûte pour l'amusette d'une métaphore ; s'il donne des coups d'épée à travers la tenture, c'est qu'il espérait bien tuer, non pas le roi, mais un rat, en effet ; et si, enfin, le hasard lui offre Claudius lui-même, sans défense, bon à tuer, il l'épargne.

par la crainte, dit-il, que, mort en prière, le coupable n'aille tout droit en paradis : prétexte, simple prétexte, à ne pas assassiner encore. Et Hamlet se laissera envoyer ea Angleterre (il conviendra que M. Paul Meurice rétablisse cette partie du drame originel, indispensable à rentière manifestation de la pensée shakespearienne) ; et, lorsque la fatalité de son devoir ne lui permettra plus les tergiversations, lorsqu'il faudra que s'accomplisse ce qui doit s'accomplir, il ne se résoudra pas encore, de lui-môme, à l'œuvre, il ne frappera qne parce qu'il fut frappé (il y a ici, dans le drame de M. Paul Meurice, un jeu d'escrime bien digne de d'Artagnan se battant avec Mordaunt, et fort ingénieux d'ailleurs, mais qui eût, je crois, passablement étonné Shakespeare, metteur en scène au théâtre du Globe) ; et, quand la reine a bu dans la coupe le poison versé f)ar son complice, c'est l'épée empoisonnée non par Hamlet et mise en sa main par le hasard qui châtie le roi empoisonneur. Tant il est vrai qu'Hamlet, sachant ce qu'il devrait vouloir et faire, ne fait que sans le vouloir ce qui doit être fait. Il est, manifestement, l'inaction qui s'excuse de rêve ; il est l'incertitude, l'hésitation devant les urgences de la vie ; il est le doute surtout, le doute toujours, le doute à tel point que, ayanx vu face à face la survivance de l'âme en le spectre de son père, il nomme la Mort, dans l'illustre Monologue « cette contrée inconnue dont aucun voyageur ne repasse la frontière ». Ensuite, il songe : « C'est ainsi que la conscience l'ait des lâches de nous tous ! » et cette phrase, c'est tout Hamlet.

Or, cet Hamlet, — titubation du songe dans

l'existence, inquiétude précautionneuse, au coin de chaque rue du devoir, recul méfiant dès que quelqu'un vient ou dès que quelque chose arrive, — j'ai peine à le reconnaître en la belle force, en la virile énergie, en les nervosités soudaines, à peine alônties ça et là d'ua air d'hystérie mélancolique, de M. Mounet-SuUy. M. Mounet- SuUy est trop robuste, trop hardi, trop passionné, trop fler, — trop mâle. Hamlet, c'est le rêve eunuque. Et toutes les intentions intimes de l'œuvre, corroborées évidemment par les phrases du drame qui décrivent le personnage, nous obligent à voir en lui, — pâli seulement et à peine maigri par le chagrin de l'action, — un gras et doux jeune homme septentrional, lymphatiquement rêvasseur, aux gestes comme d'ouate de neige, aux bonnes joues bouffies, qui, avec RosancrantzetGuildenstern, s'alourdissait encore de bière en causant, pesamment et longuement, à l'Université, de théodicée et de philosophie.

Médiocre différence, pensez-vous, de physionomie.

Point du tout.

Différence capitale ! et par laquelle se transpose totalement, ou plutôt s'abolit la signification du drame ; celui-ci devient presque absurde si, par la décision et la carrure de l'attitude, Hamlet, aux heures de raison, se montre un rude et sûr penseur, si, aux heures de foUe, au lieu d'être presque un gâteux, il s'érige en Agité. Tout de suite la contradiction apparaît entre l'œuvre et le tragédien, et annule la volonté du poète créateur. Gomment admettre que, si puissamment héroïque, que, si puissamment passionné, que, en un mot, si sain, ce fort et dur

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jeune homme ne se rue pas tout à coup à Taccomplissement de son devoir vengeur ? Pourquoi, puisqu'il en fait voir la force, ne bouscule-t-il pas les circonstances et ne va-t-il pas tout droit, par dessus elles, en les foulant, à son but ? L'épilepsie n'est qu'une malice à expliquer les altardements ; au lieu de faux bonds, il faudrait une lourde marche molle, et ce n'est pas avec de vigoureux élans rassemblés puis rués, qu'Hamlet doit toucher à l'aboutissement, mais avec de tremblottants et flasques à-tàtons.

A vrai dire, le coupable d'une interprétation qui contredit l'œuvre de Shakespeare, n'est pas M. Mounet-SuUy lui-même. C'est le romantisme qui eut tort. L'Hamlet terrible et sûr, quelque chose comme un héroïque et beau ténébreux philosophe, le regard au crâne qu'il tient dans la main, et confrontant à la Mort une âme révoltée contre elle et ferme plutôt que lâchement pensive, fut inventé par le grand Delacroix. Et désormais nous n'eûmes plus l'Hamlet de Shakespeare que d'après l'Hamlet de Delacroix. Paquet de nerfs, intelligeiirs, Rouvière — déjà Charles Baudelaire et moi, nous le blâmions de ses vifs, brusques et nets sursauts d'enragé, — réalisa prodigieusement et magnifiquement un rêve qui se trompait. Puis suivirent les imitateurs. Inférieur à Salvini, majestueux du moins, Rossi ne fut guère, dans Hamlet, qu'un ténor tragique ; il y eut un Hamlet nègre, danseur de danse de Saint- Gui, qui avait, eu récitant le Monologue, des trémoussements de pantomime pyschologique. Seul, à ce qu'on m'assuro, — car je n'ai pas eu la joie de le voir. — Fechter, comédien français devenu comédien anglais, osa restituer, à Londres, joues

grasses, œil nul, paroles molles, gestes qui retombent avant d'avoir été tout le geste, le véritable Hamlet à l'haleine courte, sous de longs cheveux d'un blond filasse. Combien je regrette que le grand Irving et le plus grand Mounet-Sully n'aient pas tenté, d'après cet exemple, de réaliser, totalement conforme à l'évidente volonté du poète créateur, le plus haut type humain qui ait illustré le théâtre, depuis que, de la montagne, ruisselèrent, du flanc ouvert par le bec du vautour, les menaces et les promesses de l'Evangile eschylien.

Quelle serait l'attitude du public devant cet Hamlet imprévu ? Gomment accepterait-il cette désorientation de ses habitudes admiratrices de Rouvière, de Salvini, de Rossi, du nègre, et même de M. Faure ? Il faudrait prévenir la claque de ne plus se réserver pour les roulements frénétiques sur ]b parquet, qui s'achèvent en une longue immobilité rythmique, l'œil entre les branches de l'évantail, ni pour les coups de gueule — ces ut s de poitrine des tragédiens — au point d'orgue final des tirades. Croyez que, peu à peu détournée, vers le vrai, de ses admirations du faux, la foule s'accorderait à comprendre qu'elle se méprit et s'enthousiasmerait à plus juste titre de la véritable œuvre toute offerte. Et, avec non moins de turbulents et tumultueux enthousiasmes. M. Mounet-Sully, — les poètes l'aiment et le saluent, une fois de plus obtiendrait la prédominante estime des lettrés qui, en même temps que Témotion tragique, demandent au théâtre, réalisées, les rêveries et les ambitions de leurs lectures.

M. Âbel Hermant

LA MEUTE Pièce en quatre actes

Théâtre de la Renaissance (9 avril).

Timoa d'Atbènes dit : « Découvrez les plats. Chiens, et lapez ! » Ces Chiens-là, ce sont ceux qui se ruent à la curée de TOr. Admirable sujet traigique! auquel même l'actualité de l'anecdote pourrait ne rien faire perdre de sa grandeur ni de sa terreur ; et elle sonnerait sinistrement sur le monde moderne, la voix shakespearienne, hurlant : « De l'or, de Tor jaune, éclatant, rayonnant, précieux! Beaucoup de cette chose ^ que voilà va faire du blanc le noir, du laid le b'eau^ du faux le vrai, du bas le noble, du vieux le jeune^ du lâche le vaillant. 0 cieux très purs, pourquoi cela? Qu'est-ce que cette chose, ô cieux très purs? Cette chose, mais elle va vuus suborner vos prêtres et vos serviteurs, et les éloigner de vous ; ce jeune esclave va resserrer et dissoudre les religions, bénir les maudits, faire adorer la lèpre blanche, donner des places aux voleurs et les faire asseoir parmi les sénateurs avec titres, génuflexions et louanges ; c'est lui qui fait se remarier la veuve moisie, et qui parfume et embaume comme un mois d'avril celle devant laquelle rendraient gorge l'hôpital et les ulcères mêmes ! »

Mais M. Abel Hermant, romancier subtil, précis, pointu, minutieux, délicat, s'enhardissant pour

la première fois 4 tenter le théâtre, ne s'emporte point à de telles généralités éternelles, ne parle pas d'un si haut ton, se borne à la menuaille d^une historiette; cela me semble fâcheux et même assez imprévu de la part d'un attentif observateur de la société moderne ; car* jamais autant qu'à ce point de la vie où nous sommes, la lutte pour l'or, fouaillée par tous les instincts de l'homme bestial et par toutes les ambitions de l'homme intellectuel, par la faim, par la soif, par le rut, par l'orgueil, par le rêve, par la conception d'on ne sait quel idéal de toute possession et de toute maîtrise, n'a été furieuse, obstinée, éperdue; même, à sa généralité, à son ènormité, à sa passionnée acceptation de tous les moyens, elle doit du grandiose dans l'infamie ; si les temps héroïques sont passés, de l'amour, de la guerre, du génie, voici les temps héroïques de l'Argent, et il faudrait les trompettes tragiques pour sonner la triomphale arrivée, parmi les ruines des vieilles chimères humaines, de cet immonde et rayonnant Fortinbras à l'armure toute squameuse et resplendissante de monnaies.

Mais, s'il n'a pas plu à M. Abel Hermant, de voir les choses du haut de la tour, je ne saurai^, lui en faire reproche ; c'était son droit de mettre dans sa Meute, au lieu de molosses affamés 6t d'affreux chiens-loups dévora teurs, de menus king-charles, de jolis havanais frisés, et'de leur donner à manger, en place de quelque prodigieux festin, une bonne petite pâtée de cœurs et d'esprits médiocres. Tout artiste n'est tenu qu'à réaliser son œuvre selon l'art qu'il conçoit ; et, dès qu'il a fait comme il l'a voulu, il a raison.

Je pense que M. Abel Hermant a entendu mon-

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trer rintime désastre, au milieu de la richesse, et à cause de la richesse même, de deux pauvres êtres, Catherine de Meyrieux, Claude Rennequin, la sœur et le frère, elle, détraquée, pas même amoureuse, ou trop, et mal, les jours de morphine lui, passablement benêt, et même un peu pleutre. Vais-je m'intéresser profondément à ces deux personnages ? Je n'y suis guère incliné par leur banalité, d'où l'intention de les faire vrais n'exclut qu'à peine l'ordinaire convention théâtrale, — car Catherine elle-même est un type déjà convenu, malgré la morphine, à cause justement de la morphine. Mais l'auteur sait ce qu'il veut, sait où il va, et il ne manquera pas de nous obliger à l'intérêt, à l'émotion. Toute la meute se précipite avec de petits jappements sur Claude Rennequin! Si on ne le dévore pas, on le gruge, du mieux qu'on peut. Et voici que j'éprouve déjà quelque chagrin : j'ai renoncé à demander à M. Abel Hermant la grandeur qu'il n'a pas voulu mettre dans son œuvre ; du moins j'avais le droit d'espérer de sa part quelque pittoresque exactitude, quelque nouveauté d'observation, dans les grugeurs qui assaillent son Timon d'Athènes, ou plutôt du quartier Monceau. Hélas ! il semblerait que l'auteur a plutôt observé les vaudevilles que la vie elle -même. Marthe, la maîtresse de Claude, c'est, il faut bien le dire, la n'importe quelle cocotte du Palais-Royal ou des Nouveautés dupant, au deuxième acte, à l'acte du lit, quelque huissier de province venu à Paris pour faire la fête ; le comte de Sermione, le greluchon de Marthe qu'il épousera après honte faite ; l'inventeur vendeur de faux brevets ; l'anarchiste, poseur de fausses bombes 5 Mme Laveuve (oh ! Mme La Ressource 1),

xïiarchande à la toilette en vain modernisée par le cumul de l'état de manicure avec le métier de marieuse internationale, ne dépassent point ce que peut réaliser l'elSFort d'un bon vaudevilliste soucieux de lire dans les feuilletons du lundi qu'il a mis des intentions de vraie comédie dans son premier acte.

Seule, une figure apparaît, qui tout d'abord, semble personnelle : c'est le comte de Lanspessade. Encore qu'il ait le tort de parler de Valmont, bien suranné d'ailleurs, il ne laisse pas de ressembler à quelqu'un qui serait soi-même. Aristocratique factotum, aujourd'hui, de Claude Rennequin, et amant à peu près public de Catherine de Meyrieux, il prémédita, dès le premier âge, tout gamin, treize ans, la conquête du frère et de la sœur en vue des millions qu'il trouverait dans la caisse de celui-ci et sous l'oreiller de celle-là. De quels moyens usa-t-il à l'égard de la sœur qui ftit une petite fille bien mal gardée ? M. Abel Hermant, romancier, eût excellé à nous le dire tout à fait, mais, auteur dramatique, n'ose nous le faire entendre qu'insuffisamment. On ne saurait assez dire combien doit diflerer, — à moins que le Génie, capable de tout changer et de tout mêler, ne veuille et n'ordonne, — on ne saurait assez dire combien doit différer l'art romanesque d'avec l'art théâtral; de sorte que, ici, on est à la fois gêné de ne pas assez comprendre, et choqué de comprendre trop. D'ailleurs, élégance parfaite, scepticisme joli, avec un air de iorce qui le distingue des vagues eunuques d'alentour sans exclure la nonchalance raffinée des neurasthénies à la mode, le comte de Lanspessade nous attire, à peu près original. Mais voici que son

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caractère s'éparpille, se disperse ; sans que je sache pourquoi, il abandonne la proie sûre, c'està-dire sa liaison continuée avec Catherine, pour Tombre d'épouser miss Lilian, une jeune Américaine milliardaire. Qu'est-ce qui le pousse? Aimet-il miss Lilian ? je pourrais l'admettre s'il n'eoH ployait à la rendre folle de lui des coquetteries, des impertinences, des ruses qui, outre qu'elles sont de purs moyens de comédie, imphquent une liberté d'esprit bien peu compatible avec un amour assez ébloui pour faire renoncer l'homme qu'il semblait être, en vue d'un mariage douteux, à des avantages certains. Il se peut que M. Abel Hermant, — je reconnaîtrais bien là sa malice de vrille à pénétrer jusqu'au for mystérieux des âmes, — ait voulu faire voir que, même en un homme aussi complexe que le comte de Lanspessade, et justement parce qu'il est très complexe, un peu d'amour, s'excusant d'ailleurs de beaucoup de roueries peut faire quitter le bénéfice acquis des roueries anciennes. Ce serait assez joliment neuf, et très curieux, cela. Ah ! les jolies pages qu'on en aurait pu faire ! Mais il a fallu en faire des scènes, et rien n'est expliqué. Une grande gêne, un grand mal viennent de ce que le théâtre moderne, après avoir supprimé les confidents, supprime les monologues — les monologues, pas plus absurdes que l'absence du quatrième mur, qui, normalement, devrait s'élever entre le public et les personnages de la pièce. Il est manifestement contraire au plus simple bon sens que la tendance du théâtre à devenir de plus en plus psycologique, coïncide avec le renoncement au seul moven de révéler l'intimité des coeurs et des âmes ! car l'action, le geste et les dialogues de personnages

<5Tiî, observés l'un par l'autre, ne sauraient se livrer tout entiers, y sont absolument impuissants. Je reviendrai un jour ou Tautre là dessus, passons. Encore que trouble, M. de Lanspessade intéresse ; et, en même temps, lorsque Catherine -de Meyrieux oblige son benêt de fr^re à déposer . une plainte au parquet contre son amant — coupable d'avoir vendu trop cher les faux brevets du faux inventeur — pour l'empêcher d'épouser l'Américaine, je vois le drame poindre I et me voici content, car, détraquée ou non, Catherine se montre passionnée. A la bonne heure. Même l'estravagance de son action, — ça ne tient pas debout, cette plainte, et elle sait bien qu'il faudra la retirer après l'avoir déposée, — n'a rien qui me choque, puisque c'est l'effet d'un cœur sursautant sincèrement d'amour qui s'enrage. D'ailleurs, elle se repent très vite ; elle reveut celui qu'elle a fait envoyer à Mazas ; elle obtient qu'il soit mis en liberté provisoire ; elle obtiendra une ordonnance de non-lieu, et, divorcée, elle épousera, l'Américaine partie, son amant. J'approuve Catherine ; mais je ne comprends plus du tout le vicomte de Lanspessade ! Voici que ce maUn, ce moderne, devient extraordinairement niais et élégiaque. Il n'a qu'à dire un mot, il n'a qu'un signe à faire, pour que lui soient acquis l'opulence et le respect mondain dont devraient se satisfaire, semble-t-il, son ambition et son scepticisme. Après avoir refusé de partir avec Miss Lilian, il refuse d'épouser Catherine de Meyrieux ! Tout à coup, cet habile homme se change en un héros sentimental ! j'ai mis tout à Theure quelque complaisance à le supposer indécis, variable ; mais, tout de même, il ne peut pas l'être au point de deve-

lOG L'ART AU THÉÂTRE

œuvres même les plus importantes du théâtre actuel par un presque total renoncement aux mots dits spirituels qui font du dialogue une série de nouvelles à la main, par la subtilité nette de l'idée, par la précision du verbe exprimant tout justement ce qu'il veut exprimer ; nous avons entendu vraiment un admirable style de théâtre. Et la Meute a été représentée avec le soin et le zèle que le théâtre de la Renaissance consacre toujours aux œuvres d'art, même Sarah absente. J'aime peu, je l'avoue, le décor des premiers et quatrième actes, qui mêle le japonisme au bazar et rassemble des couleurs dont le heurt est fâcheux. Mais l'interprétation a été absolument remarquable, telle qu'elle était due à un artiste de la valeur de M. Abel Hermant. M. Brémont, imprévu dans un personnage que, peut-être, on attendait tout autre, a mêlé adroitement la dignité à la bonhomie, a eu de beaux moments de chaleur sincère. Mme Lina Munie a été souple, cruelle, exquise, affreuse, — admirable ! Mais je ne me lasserai pas de répéter que c'est une erreur totale de confier à Mme Liiya Munte des rôles acerbes et sournois; elle est, avant tout, une simple et ardente amoureuse ; elle a suppléé par tout l'art qu'elle acquit à tout ce qu'elle ne pouvait pas mettre en son personnage de son tragique, lyrique et tendre tempérament. Si toutes les Américaines sont aussi exquises que Mlle Cerny, dès demain nous partons tous pour New- York; ahl quel charme personnel ! et que de jolie émotion, si noblement délicate, et si émouvante ! Dans un rôle grand comme la main, beaucoup moins grand que ces petites mains, Mlle Marguerite Caron a montré, à son ordinaire, un parfait art d'attitude,

une saisissante netteté d'élocution, et aussi, chose plus rare, l'intime au-delà d'un personnage pas assez indiqué. Couraient parler de tous les comédiens et de toutes les comédiennes? Mme Archambaud montre de l'adresse, Mme Gerfaut de la distinction ; on connaît le jeu sûr de M. Dieudonné et l'élégance de M. Glerget. Mais je vais 'Qire, pour la première fois, tout ce que je pense de M. Guitry. Un charme émane de lui, c'est incontestable ; grand, le geste juste, l'élocution claire, l'articulation nette même quand il parle bas, il n'est pas sans rendre aux vieux critiques le souvenir du tout parfait et très gentilhomme Bressant ; et il ajoute au charme un peu de vigueur. Néanmoins, je ne suis sans inquiétude, non point quant à M. Guitry lui-même, mais quant aux pièces que les auteurs nouveaux ne manqueront pas d'écrire pour lui. Il est à craindre, — hélas ! les jeunes dramaturges ne sont ({ue trop portés à s'abstenir de l'excessif, — il est à craindre, dis-je que M. Guitry ne crée et ne maintienne, par l'inévitable succès, le type de l'amant qui a l'air de ne pas aimer, le geste qui a peur du ridicule, le mot qui ne va pas, jusqu'au bout de toute la pensée. Je voudrais qu'il cessât de demander conseil au souvenir, dans sa glace, de son image d'hier; deux ou trois fois il est parvenu à ne pas se ressembler; il devrait s'y efforcer davantage; hier encore il a prouvé, au quatrième acte de la Meute, qu'il pouvait sinon éprouver, du moins affecter, quelque émotion sincère ; il serait très bien qu'il s'étudiât à cette affectation, et si dédaigneux qu'on soit ici-bas de tout, même de l'art auquel on devra sa gloire, il préférera, j'en suis sûr, l'effort de s'incarner

en des personnages divers à la facilité de ne jouer que les Guitry. Car, alors, on l'imiterait en province.

HH. J. Lemaire et J. Schûrman

LE GRAND GALEOTO Drame en trois actes et un prologue de José Echegaray.

Théâtre des Poètes, 11 avriL

Charmé de Lope, ravi de Calderon, épris de la cape et de Tépée, et des sérénades, et des estocades, et des escalades, et de toute la belle aventure du rêve et de l'amour, que j'aurais voulu, vieux romantique, pouvoir dire de la pièce de M. José Echegaray :

EUe est bien d'une amie espagnole Et plus grande encore que folle !

Mais, non, c'est un auteur très sage, semble-t-il, qui s'est appliqué à ce drame, — un auteur très sage et qui a lu les bons auteurs français. Oh ! que M. Scribe lui est peu inconnu I et, s'il n'a pas toute l'habileté de M. Sardou, c'est que, maladroit de son naturel, il n'a pas pu l'acquérir. Pourtant, suis-je bien sur de ce que je dis-là ? Deux ou trois scènes m'ont paru témoigner d'une passion sincère, d'upe simple et belle audace. Qui sait si le « métier » de M. Echegaray, si ingèilu d'ailleurs, n'est pas le fait des adaptateurs

qui ont voulu accommoder la pièce à ce qu'on croit être le goût.parisieii? D'ailleurs, en la prose française, correcte et médiocre, de deux écrivains prudents, ne pouvait être translatée, avec sa surabondance d'épithètes et sa prodigalité d'images, la torrentielle emphase du lyrisme espagnol ! On trouvera donc ici, après un court récit, une opinion insuffisamment renseignée et qui a grand peur de se tromper...

Julien', riche homme déjà sur l'âge, vit parfaitement heureux entre sa femme Théodora, jeune et jolie, et son ami Ramon, jeune et poète. Oui, Ramon, personnage sympathique, est poète. A la bonne heure. Je vois avec plaisir que l'Espagne n'en est pas encore, ou a déjà renoncé, aux ingénieurs, aux maîtres de fdrges, et aux explorateurs. Le jeune poète et la jeune femme s'aiment-ils? pas le moins du monde; ou, du moins, s'ils éprouvent l'un pour l'autre quelques sentiments tendres, vaguement coupables, ils ne se l'avouent pas l'un à l'autre, ni à soi-même. Et voici une maison très honnête et très heureuse.

Mais survient la Foule.

La Foule, c'est-à-dire — comme Ramon a pris soin de l'expliquer lui-môme dans le prologue, espèce d'argument prophétique du drame, — c'est-à-dire la calomniatrice, c'est-à-dire l'entremetteuse : la foule appelée le Grand Galeoto, en souvenir d'un illustre poème. Elle observe, guette, soupçonne, parle à mi-voix, parle à voix plus haute, et elle ne se borne pas à souiller les plus belles renommées ; elle souille aussi les probes et pures âmes, les oblige à devenir peu à peu telles qu'elle a dit qu'elles étaient... Le mensonge de la calomnie engendre la réalité de la faute. Admirais

ble matière à mettre en vers madrilènes! mais absurdité parfaite. L'obsession de l'opinion n'est pas si puissante qu'elle fasse faire aux gens ce qu'ils n'ont pas envie de faire. Tous les racontars du monde n'obligeront pas à dormir ensemble les personnes bien résolues à faire lit à part. Est-ce que vous iriez, tout de suite, enfoncer de nuit la porte de la maison d'en face, parce que vos voi- . sins auraient répandu le bruit que vous êtes un cambrioleur ? et, soupçonnés ou non, Francesca et Paolo trouveront bien, quelque autre soir, l'occasion de ne pas lire^plus avant. Je suis loin de nier que cette idée : la Calomnie réduisant la Vertu à

• lui ressembler, — d'ailleurs mise en œuvre déjà dans vingt-deux comédies, douze drames et

. trente-trois vaudevilles, — soit dénuée de valeur; mais, en vérité, l'opinion n'a pas toute l'action qui lui est attribuée ici ; et la preuve c'est que M. José Echagaray lui-môme n'a point tiré d'elle seule les plus poignantes situations de son drame; elle réussit à troubler les cœurs de Thèodora et de Ramon, oui, mais je pense que Julien n'aurait pas eu besoin d'y prêter l'oreille pour s'étonner de trouver sa femme dans la chambre de son ami, et, lorsque, blessé, mourant, il les surprend presque enlacés, il aurait bien droit à quelque mécontentement, même pas prév^enu qu'ils le furent pour le mauvais motif. Cette présence de Thèodora près du lit de Ramon, et leurs embrassements, ne sont pas amenés par la seule calomnie ; ces situations sont dues surtout au hasard, au quiproquo, au métier !.et la Ficelle collabore avec la Thèse. Cependant le drame se précipite ; JuUen meurt d'une blessure reçue d'un calomniateur de sa femme-, que Ramon, d'ailleurs tue en

moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire. Là, un instant, je me suis réjoui, espérant des duels encore ! Mais c'est extraordinaire comme tout ce^ romantisme demeure bourgeois. Même la mort malédictrice de Julien n'a rien de formidable ni d'étonnant, et sans me mettre hors de moi, la famille, — ce raccourci de la foule, — chasse Théodora et Ramon. L'opinion triomphe. Mais non, mais non, pas du tout ! elle ne triomphe pas le moins du monde 1 Et c'est ici que je ne comprends plus du tout M. José Echégaray. Comment ! le résultat de la calomnie, c'est que deux êtres qui s'aiment, qui âe sont toujours aimés, s'en vont ensemble, vont s'étreindre, vont être heureux; et il se plaint de quelque chose ? Mais la foule devrait être bénie, au contraire, de ses soupçons, de ses violences, puisqu'ils produisent, en effet, la franche et libre union de deux êtres beaux, jeunes et ardents. Ah! comme on se fiche des cadavres de tout à l'heure, puisqu'il y a ce jeune couple vivant, superbe ! L'auteur ne s*est pas aperçu qu'il donnait raison au Grand Galéoto. A moins que, très mondain, comme on raconte qu'il l'est, il n'eût préféré que Ramon et Théodora fissent Julien cocu, de son vivant, si discrètement, si secrètement, sans que personne, pas même Galéoto, y eût aidé, en eût rien su, en eût rien dit...

Mais je parlerais peut-être tout différemment si je connaissais l'œuvre vraie, l'œuvre telle qu'il l'écrivit, de M. José Echégaray ! Je ne veui pas qu'on m'attribue l'imbécile outrecuidance d'un semblant même de mésestime pour un poète occupant, dans sa patrie, un haut rang en l'admiration du pubUc. D'ailleurs, — assez bien jouée

par M. Godeau, chaleureux (pourquoi parle-t-il comme avec la voix d'Emile Raymond, celle de Raymond est plus belle) et M*^« Paule Marsa, de rOdéon, qui, dans le match entre sa beauté et son talent, commence à laisser trop d'avantage à celle-lâi, — la pièce a eu un vif succès; et je serais heureux de croire qu'il a été dû,non pas au plaisir de retrouver les vieux effets des drames de France, mais à la perception, que je n'ai pas su avoir, d'un art personnel, d'un génie national.

HH. Pierre Newski et Jean Léry

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