‹ L'art au théâtre;Chapitre 3 sur 69 · UNE MÈRE · texte numérisé non relu

UNE MÈRE

Pièce en trois actes,

• Quinel et René Dnbreuil.

DES mots! des MOTSI Un acte en vers.

Théâtre de VŒùvre (7 janvier).

Lorsque Cakia-Mouni fut tenté, au Jardin des Bambous, par les soixante filles de Pipâ, chacune d'eltes le voulut séduire d'un charme différent. Et celle-ci lui apparut resplendissante de pierreries et d'or. Et celle-là passait devant lui en faisant saillir, d^une robe rose, un sein moins rose à peine. Une autre montrait le petit signe noir qu'elle avait dans de la chair de lys, prés de Faisselle. Une autre tournait sur elle-même, en une danse molle et précise comme le rythme d'an vers. Et plusieurs passaient en pleurant. Et

plusieurs passaient en riant. Cependant, le Bouddah ne s'émouvait d'aucune. Ni de celles qui étaient presque nues, ni de celles qui étaient royalement parées. Pourtant, une fois, il tressaillit; ce fut quand se promena devant lui, nonchalamment, avec l'air de ne pas le voir, celle des filles de Pipâ (la trente-troisième, je pense), qui « faisait avec de beaux habits comme si c'avait été de vilains habits. » C'est à la trente-troisième tentatrice de Cakia-Mouni que ressemble la poésie de M. Jean Lorrain. Elle ne s'aperçoit point, dirait-on, de ses richesses, de ses splendeurs, de toutes ses beautés ; elle n'y prend poiiit garde ; elle ne les dispose pas de façon à les faire valoir, à s'en faire valoir. Sa négligence ne boucle pas les ceintures de pierreries, et même ne les ouvre pas exprès. Elle va, nonchalante, « elle fait, avec de beaux rêves et de belles images, comme si ce n'étaient pas de beaux rêves et de belles images ». Et jamais l'imprécision, soit innée, soit volontaire, où se plaît l'aimable génie de M. Jean Lorrain, ne s'est montrée avec plus de grâce que dans le délicieux conte de ce soir. On distingue à peine, à travers une brume de rythmes comme vaporeux, de vagues et diaphanes èpithètes, en cette Viviane qui ceint d'un hennin brodé l'orfèvrerie de sa chevelure, en ce Myrdhinn à la barbe faite de neige ou d'une effeuillaison de lys, l'éternel symbole de la sagesse charmée par le frôlement des doigts fous, de la toutepuissance vaincue par la toute-grâce. Mais quelles exquises visions dans le brouillard lointain du poème I La chose fâcheuse, c^est qu'elle a été bien mal réalisée par les artistes, la chimère de ce poème. Mlle Nina Bèraldi a insuffisammeat

mérité sa miroitante tunique colubrine, qui la faisait sœur de Mélusine ; seule, Mlle Suzanne Auclaire, en habit de page, a montré quelque grâce. Et comme il eût mieux valu que le poète contât lui-même son conte — les poètes peuvent chanter où hantent les fées, — dans le mystérieux décor de la forêt de Brocéliande !

Avec les vers de M. Jean Lorrain, l'Œuvre, docile, cette fois, à son devoir, remplissant la fonction qui est sa seule raison d'être, nous a donné deux pièces inconnues, Tune, suédoise, Une mèrey de Mme EUen Ameen, l'autre, parisienne. Des mots l des mots ! de MM. Charles Quinel et René Dubreuil, et une autre pièce, belge, les Flaireurs, de M. Van Lerberghe, presque pas connue, bien qu'elle ait déjà été jouée au théâtre d'Art, rue Montparnasse.

Simple, morne, lugubre même. Une Mère n'a rien de profondément intéressant.

Je me garderai bien d'en faire reproche à M. Lugné-Poë ; il n'est pas obligé à ne point se tromper dans ses choix (qui donc serait digne qu'une telle obligation lai fût imposée?); la seule loi où il soit contraint, c'est de ne choisir, bien ou mal, que parmi les ouvrages, français et étrangers, qui offrent quelque chance de nouveauté (hélas !) ou d'imprévu.

Belle et saine femelle d'artisan, éprise de la force et de la beauté viriles, Emma Oison enfante un fils, effroyable ressemblance de l'époux mutilé par un accident de machine dont il meurt. Et ce fils, après l'avoir baptisé, elle le tue, bien qu'elle l'adore, appliquant à un cas spécial la loi qui fut universelle à Sparte. C'est terrible, et ce n'est pas émouvant. C'est du fait exprès dans

rhprreur, de la littérature, — pen littéraire d'ailleurs, — déauée de tout charme, de toute émotàoa, de toute rêverie. Nul symbole, quoi qu'en puissent penser les amis de l'auteur, ue se dégage de cette brutalité simple, qui^ ccmime un violent fait-divers, ne cause qu'un ètonnement pénible. Mlle Mellot, qui articule mal, — mêiue dans ce petit théâtre on Pentendait à peine — ,. paraît comprendre ce qu'elle dit (ce qu'elle dit pour elle seule !) ; et après les hommasseries du premier acte, proches du ridicule, elle a montré des angoisses, des détresses, des remordg^ des colères, des détresses encore, qui ne man- •quaient pas de quelque sincérité.

Quant aux Flaireurs, rien de plus épouvantablement sinistre.

Une vieille agonise, va mourir. Sa fi^e, en chemise, sort du lit, parce qu'on a frappe à la porte. Qui doûc a frappé? c'est l'homme avec l'eau, -*celui qui vient laver les corps. « Non I non ! n'entrez pas ! non ! n'entrez pas ! vous n'entrerez jamais I » Une secondé fois la fillette, recouchée^ se jette à bas du lit, car on a frappé â la porte. Qui donc a frappé ? c'est l'homme avec le linge,. — celui qui vient pour ensevelir. « Non ! non l vous n'entrerez pas ! vous n'entrerez jamais 1 » Pour la troisième fois, on frappe à la porte. Qui a frappé? C'est l'homme avec le cercueil. Et, c'est en vain que la fillette ne veut pas qu'il entre, car la vieille agonisante exige qu'il soit là, ou cfu'elle soit là, qui ?. .. elle sait à peine.. . la dame, la belle dame, la dame du château... Et, d'ailleurs, à quoi bon garder la porte fermée ? Il faut bien qu il entre, puisque c'est l'heure où il doit entrer, puisque la mort va être là^ puisqu'elle est là déjâl

Et, comme rh<aame qui vient avec le cercueil, entrera l'homme qui vient avec Teau, entrera l'homme qui vient avec le linge, chez la vieille, comme chez vous, comme chez moi> comme chez tout le monde!

Le public de la répétition générale avait buM . une émotion profonde, avait applaudi ardemment. Ce soir, des ricanements, des colères ont mal accueilli ces sinistres scènes. Autour de moi j'entendais dire: « Maeterlinck ». Soit, à la condition que ce nom prononcé nlmplique aucun soupçon de pastiche. Tous les lettrés savent la fraternité de même pige, comme jumelle, des premii&rs efforts de M. Van Lerberghe et de M. Maeterlinck. D'ailleurs, M. Van Lerberghe ressemble à . . M. Maeterlinck comme le cauchemar au rêvé. Une chose gêne mon admiration pour les Flad^ rem^s. C'est qu'ils sont, paraît-il, un Symbole. Je demeure étonné. Depuis la Danse des .morts, cette espèce de symbole-là a a souvent été formulé, en réalité, qu'il m'est impossible d'y voir autre chose que cette réalité même, saisissante, oui, mais dénuée de toute allégorie ! A moins que je ne me trompe tout à fait, et que je n'ai pas su démêler l'intention mystérieuse de M. Van Lerberghe. C'est possible, et je l'espère, sans le croire. A mes yeux, les Flaireurs, où apparaît, comme le dit le programme, « le contraste atroce d'un rêve d'idéal et des plates brutalités des hommes, » ce n'est pas autre chose — avec des réminiscences de conte allemand — que du violent lycantropisme à laPétrus Borel, réduit, condensé, quintessensé en le rêve strict d'Edgar Poë.

Cet épouvantable petit drame a été admira-

blement mimé par Mlle Auclaire, le page de tout à l'heure, maintenant hâve et âpre défenderesse des lits d'agonie.

Le public a été remis en gaieté par les premières scènes de la farce en vers — Des mots! des mots! — de MM. Charles Quinelet René Dubreuil. Nous voici en 1924. Le vieux monde n'est plus, et, par les bouleversements politiques et sociaux, tout a si bien changé que rien n'a changé du tout ; la foule est ce qu'elle fut, instable, envieuse, fainéante, docile aux tentateurs ; les chefs de la populace sont pareils à ce qu'ils étaient naguère, et ils profèrent encore l'éternel mensonge des mêmes mots. Alertement dialoguée, gaiement rimée, cette drôlerie, un peu naïve, ne laissait pas d'amuser. Mais elle s est trop prolongée, en répétitions de semblables effets, en bavardages de vers qui courent après la rime. Et bientôt on en a eu assez. D'ailleurs, la représentation de cette piécette avait, à l'Œuvre, quelque chose de déplacé. Ce n'est pas dans les théâtres où la jeunesse est chez elle, qu'il faut proclamer, même en riant, l'inutilité de l'espoir et la vanité du rêve.

MH. Georges Boyer et A. PoUonnais.

(Matinée du monument Florian)»

MIRKA l'enchanteresse.

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