DERNIÈRE CROISADE
Comédie en trois actes.
Théâtre de V Œuvre (23 avril).
Le marchand de complaintes des villages d'Alsace sait tous les contes anciens et toutes les
féeriques histoires; il sait et il raconte aux ébahissements beats des garçons et des filles, la fée de la forêt, et les arbres mouvants, et la sorcière, et Tamoureux qui chante ses sérénades sous le clair de lune! 11 sait surfôut (quand M. Dupont, en qui vit une âme revendicatrice, lui conseille de plus chers souvenirs), que la belle Odette, la très douce et très tendre Odette, fut enlevée par un très horrible bandit à un beau chevalier qui porte le nom de Roland, le nom du plus grand des preux de France ! Mais il ne tardera pas à la reconquérir, où qu'on Tait emportée, puisque l'éternel destin exige qu^Odette appartienne à Roland, comme l'épouse à l'époux. Sans parler de la mystérieuse et mélancolique rêverie où nous berce la légende de M. Dupont, il faut dire que le nouveau spectacle de la Bodinière est un enchantement. Tous les prestiges des arts divers s'unissent pour notre joie. La peinture nous extasie grâce aux tableaux lumineux projetés circulairement parmi le mystère de l'ombre; la musique nous charme grâce à de lointaines mélodies, pendant que le rythme des vers nous enlève aux sommets du rêve!... A moins que les vers d'Armand Silvestre, en môme temps que le rythme sacré, ne soient, à eux tout seuls, la peinture, la musique et tous les arts unis !
Quelques heures plus tard, — car on ne perd point de temps, — l'Œuvre nous offrait Dernière Croisade de M. Maxime Gray, auteur sans éclat. Est-ce à dire que M. Lugné-Poë a eu tort de jouer M. Maxime Gray, et, avant lui, en d'autres soirées, d'autres jeunes hommes peu superbement doués? Pas du tout. Le théâtre de l'Œuvre a pour mission de découvrir l'homme de génie
qui rénovera le théâtre de France ; eh bien I nous savons désormais que M. Maxime Gray n'est point ce génie-là; l'Œuvre a le droit de procéder par élimination.
Mais si M. Maxime Gray n'est pas le génie espçrè, il ne manque point de quelque talent, que l'avenir développera peut-être. Outre que sa pièce est écrite avec sobriété et non sans recherche d'élégance dans la correction, elle tente un sujet intéressant. Une belle jeune femme juive, mariée à, comme on dit, un baron de la finance, est la maîtresse d'un des plus élégants gentilshommes de l'aristocratie catholique. Elle l'adore, elle en est aimée, et, quant au mari, il ne se doute de rien. De sorte que tout est pour le mieux dans le meilleur des ménages à trois? non, tout n'y est pas pour le mieux; et pourquoi? parce que, aux thés de cinq heures de la baronne Gugenfeld, on ne sert pas de sandwichs, en d'autres termes, parce qu'elle est juive, juive pratiquante; et les préjugés mondains de son amant exigent la tranche de jambon entre deux tranches de mie de pain. Bientôt tout le monde s'allie pour faire comprendre à la jeune femme ce qu'il y a de malséant en ces five o'clock trop Israélites. Même son mari, juif aux idées modernes, insiste pour qu'elle se convertisse à la religion des gens du faubourg Saint-Germain, de ce faubourg où il voudrait être reçu ; et il lui serait fort agréable que ses enfants fussent enfants de chrétiens. De sorte que la baronne Sarah est fort tourmentée, et, enfin, il faut qu'elle prenne un parti. Son amant ne le lui envoie pas dire : il est temps qu'elle se résolve à autoriser le sandwich ou à perdre Tamour; et, naturellement, c'est au
jambon qu'elle se résigne. Pour ne point rire, il me semble que cette comédie, plus largement conçue, mettant en lutte de plus hautaines passions, et mieux jouée, n'aurait pas laissé de remporter un succès fort légitime; vous verrez que quelqu'un, un jour ou l'autre, la refera, d'une autre façon.
Elle n'a pas ennuyé, la petite piécette chinoise que l'on nous a offerte d'abord, et qui a été fort gaiement jouée, sans parodie, par Mlle Auclaire et M. Monteux. Comédie de paravent tapissé de kakémono^. C'est à la fois très puéril et très vieillot, très naïf et très roublard, très ingénu et très libertin ; double raison qu'on sourie; et, pour nôtre plaisir, l'adroit traducteur a eu le courage de garder de l'original tout ce qui pouvait étonner, et le tact d'omettre tout ce qui aurait pu choquer.
Mais, n'était l'heure avancée, je parlerais longuement de V Errante y poème dramatique. Encore que le symbole en ait pu paraître obscur, à cause que les vers ne parvenaient pas tous à notre oreille par-delà le mystère d'une gaze bleue, simulatrice de lointain et d'idéal, je pense que VErrante, c'est, d'abord, la Vie elle-même, la Vie actuelle, avec toutes ses fausses joies et toutes ses fausses beautés, a\ec tous ses mensonges, avec tous ses vices et tous ses crimes ; et l'Homme, encore qu'en une expérience suprême il n'en repousse pas les caresses, en a assez de l'antique prostituée, toujours la même au lit de tous ; et las, plein de la honte du passé, sans foi dans l'avenir, il exige la solitude, l'oubli, les ténèbres, le néant ; mais, lorsque l'homme qui fut si longtemps a disparu, l'Errante, c'est-à-dire la Vie,
transformée, apparaît effroyablement équitable, puis grandiose, pure, tendrement juste, sublime en la vertu et en la magnificence de son propre idéal, telle enfin qu'elle pourra, qu'elle devra être, devenue, après des noces peut-être sanglantes, — elle, la vile concubine naguère de l'instinct, — Pauguste épouse de l'intelligence délivrée ! Par la hauteur de la conception, par la noblesse des vers fermes et largement sonores, ce poème, où triomphe la beauté de Mlle Melly, est bien digne de M. Pierre Quillard, ce pur et grave artiste.
M. Jean Thorel.