DIALOGUE INCONNU
Théâtre Libre (27 avril).
Un ardent amour des sublimes chimères, un mépris furieux de la bassesse humaine famélique de laideur et de farce et contente de s'en saouler, vivent frénétiquement, parmi un tumulte de phra- •ses retentissantes et un pêle-môle éblouissant d'images, dans le drame de M. Alired Mortier, où le bateleur Artaban, — dont M. Gèmier a fait un personnage si lyriquement pathétique, — promène de foire en foire sa flUe Rosella, sa fille, la Beauté, le Çêve, l'Idéal, — sans que nul daigne l'admirer ni la comprendre, — et la tue enfin pour lui épargner Toutrage de l'obscène multitude... Et je me suis souvenu du prophétique poème de Stéphane Mallarmé, du poème si désolé, si résigné hélas, de cette page qui semble avoir été écrite avec une plume de l'aile de l'ange Melanchoha :
« Un ciel pâle, sur le monde qui finit de décrépitude, va peut-être partir avec les nuages : les lambeaux de la pourpre usée des couchants dé-
teignent dans une rivière dormant à l'horizon submergé de rayons et d'eau. Les arbres s'ennuient et, sous leur feuillage blanchi (de la poussière du temps plutôt que de celle des chemins), monte la maison en toile du Montreur de Choses Passées : maint réverbère attend le crépuscule et ravive les visages d'une malheureuse foule, vaincue par la maladie immortelle et lei péché des siècles, d'hommes près de leurs chétives complices enceintes des fruits misérables avec lesquels périra la terre. Dans le silence inquiet de tous les yeux suppliant là-bas le soleil qui, sous l'eau, s'enfonce avec le désespoir d'un cri, voici le simple boniment : « Nulle enseigne ne vous régale du spectacle intérieur, car il n'est pas maintenant un peintre capable d'en donner une ombre triste. J'apporte, vivante (et préservée à travers les ans par la science souveraine), une femme d'autrefois. Quelque folie, originelle et naive, une extase d'or, je nesaisquoi ! par elle nommé sa chevelure, se ploie avec la grâce des étoffes autour d'un visage qu'éclaire la nudité sanglante de ses lèvres. A la place du vêtement vain, elle a un corps ; et les yeux, semblables aux pierres rares, ne valent pas ce regard qui sort de sa chair heureuse ; des seins levés comme s'ils étaient pleins d'un lait éternel, la pointe vers le ciel, aux jambes lisses qui gardent le sel de la mer première. » Se rappelant leurs pauvres épouses, morbides et pleines d'horreur, les maris se pressent ; elles aussi, par curiosité, mélancoliques, veulent voir. Quand tous auront contemplé la noble créature, vestige de quelque époque déjà maudite, les uns indifférents, car ils n auront pas eu la force de comprendre, mais d'autres navrés et la paupière humide de larmes
résignées, se regarderont ; tandis que les poètes de ces temps, sentant se raUumer leurs yeux éteints, s'achemineront vers leur lampe, le cerveau ivre un instant d'une gloire confuse, hantés du rythme et dans Toubli d'exister à une époque qui survit à la beauté. »
Non moins symbolique (ciel ! que de symboles ! vous verrez qu'il y • en aura trop enfin, et qu'on en viendra, par un excès contraire, à raffoler des ouvrages qui signifieront seulement ce qu'ils auront l'air de signifier.., l'Apocalypse nous ramènera à la comédie bourgeoise, et nos Swedenborg auront été les précurseurs de queîtjue prochain Camille Doucet !) non moins symbolique, dis-je, que le drame de M. Alfred Mortier, la pièce de'M. Louis Dumur, \di Nébuleuse (hélas ! qu'elle est claire, cette pièce, en dépit de l'un des sens de son titre !) groupe, par un artifice vraiment trop simple, en l'aïeule, la Religion, le Passé ; en le père et la mère, le Présent, avec ses idées étroites de travail pour le-salaire et d'obligations strictement remplies ; en les trois fils, l'un, ouvrier révolté contre le labeur stérile, l'autre, soldat qui mau- ' dit Tarmée et la guerre, le troisième, prêtre qui croit encore en l'efficacité du sacré sang rédempteur, l'inquiétude, l'espérance, le pressentiment de demain ; et la servante, la fille-mère, victime de l'abandon et du préjugé, future courtisane ; et le premier cri d'un nouveau-né, — c'est-à-dire le vagissement de l'humanité nouvelle — coïncide avec le soupir suprême de l'aïeule en qui s'achève toute l'humanité ancienne. Quelques tirades éloquentes, qui témoignent, les unes, d'une tendre miséricorde, les autres d'une lucide équité, — et le jeu fort émouvant des interprètes ^armi les-
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quels il faut surtout louer M^^ France et M. Paul Franck, — ont rendu à peu près supportable cette froide et trop méthodique allégorie.
Le Théâtre-Libre a jugé à propos de mettre , le même soir, à la scène, une page mieux à sa place, nous semble-t-il, dans le livre où l'admiration des lettrés savait bien la trouver ; page illustre qui pteice en présence le Pape et TEmpereur, et où la Pensée a inventé l'Histoire si vraisemblablement et si superbement que désormais ces deux paroles : « Commediante, Tragediante, » qui ne furent pas prononcées, ont été prononcées en eflfeti Ce morceau de profonde politique et de sublime éloquence, où il semble que Montesquieu ait collaboré avec Shakespeare, nous a été Toccasion d'acclamer le vaste, pur et sûr génie d'Alfred de Vigny auguste entre les poètes, et le grand comédien Taillade, pape tout blaùc, pareil à une peinture qui serait un chef-d'œuvre. Pourtant je pense que, dans son propre intérêt, le Théâtre-Libre aurait tort de confronter trop souvent ses jeunes auteurs et ses acteurs nouveaux à de tels poètes d'autrefois et à de tels vieux artistes.
M. Henri Layedan.
LE PRINCE D'AUREC.
Comédie en trois actes.
Théâtre du Gymnase (30 avril).
Trop anecdotique, trop spirituelle, restreignant une des plus graves questions modernes, sinon la plus grave, à de minces incidents qui auraient
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pu ne pas se produire tels qu'ils nous sont offerts si le moindre des hasards y avait fait défaut ; en un mot, trop dépourvue de généralité pour nous inquiéter tout l'esprit, la pièce de M. Henri Lavedan, par son audace, tout de même, à défier un des plus terribles problèmes sociaux, par de jolies observations où l'amusement supplée à Tintensîtè, par un certain nombre de scènes confrontant des différences d'âmes qui ressemblent presque à des caractères, et par un style absolument supérieur aux patois coutumiers du théâtre, et par son fler dédain des habiletés, des préparations, et autres ficelles, mérita naguère un très grand succès, et vient, à cette reprise, d'en remporter un plus grand encore, non sans y avoir été aidée par une interprétation de tout premier ordre où il faut mettre au premier plan M. Candè, Shylock mondain, dit le Radja à la Barbe Noire, M. Meyer, si fin, si vrai, si désolant en sa décadence consciente de gentilhomme vendeur de reliques ancestrales, Mme Samary, parfaite, M. Galipaux, que l'on va désormais trouver excellent dans tous ses rôles puisqu'il a été si admirable dans l'Anatole de Manette Salomon, et Mme Jane Hading, somptueusement belle.
MH. Emile Zola et William Burnach.