MANON ROLAND
Drame en cinq actes, en vers libres.
Comédie Française (4 mai).
La Révolution, c'est de la littérature. Non seulement elle en procède, mais, pensée devenue action, elle l'applique, la propage, la vit. Chose
vraiment extraordinaire : ceux qui délivrèrent la personnalité humaine n'étaient pas, eux-mêrafes, personnels ; ces créateurs de la société moderne ne furent, quant à soi, que les imitateurs des caractères de l'histoire, des schémas de la philosophie, des rêves du roman ou du poème ; ils existaient et agissaient selon Cicéron,Pliitarque, Corneille, Jean-Jacques, Voltaire, Diderot, quelquesuns selon le marquis de 'Sade ; la Révolution est faite de vingt livres sublimes et d'un exemple infâme et féroce ; ce sont des reflets qui dardèrent la lumière nouvelle.
Pour ce qui est de Madame Roland, en l'enchantement pourtant si féminin de sa beauté et de sa grâce, elle tenait à la fois de Corneille et de Jean-Jacques ; épouse, elle fut Pauline, avec un peu plus d'abandon français; amante, elle fut Julie, avec un peu plus de vertu romaine, car si dans ses lettres elle dit « tu » à François Buzot, c'est comme Emilie tutoie Cinna.
Cette perpétuelle préoccupation de n'apparaître qu'à travers des héroïnes préférées ne laisse pas de déconcerter un peu la sympathie que Ton voudrait éprouver plus immédiatement pour cette jeune femme à la si belle vie, à la plus belle mort. Parlant de celle que l'on pourrait appeler Notre- Dame de la Gironde, Stendhal a raison de s'écrier: « Il faudra du temps avant dé revoir une telle âme ! » Mais, cette âme, qui se veut pareille à d'autres âmes, combien il est difficile de la décou-* vrir vraiment elle-même, nue, pourrait-on dire, des ressemblances qu'elle s'efforce de rendre de plus en plus complètes non seulement par l'exercice des hautes fonctions morales, mais par l'attitude, le geste et la façon de parler.
Si, très jeune encore, elle raconte à son ami Bosc sa paisible et austère vie à Villefranche, entre Roland, son mari, et Eudora, sa flUe, si elle parle des soirées où, en écoutant quelque lecture, elle coud « modestement », — pourquoi diantre s'aperçoit-elle de la modestie qu'elle met à coudre ? — elle ne içanque pas d'ajouter; « C'est la vie la plus favorable à la pratique de la vertu, au soutien de tous les penchants, de tous les goûts qui assurent le bonheur* social et le bonheur individuel dans cet état de société; je sens ce qu'elle vaut, je m'applaudis d^en jouir... » Voilà bien de la solennité pour un jour de lessive. La républicaine Porcia, fille de Gaton d'Utique, ne se serait pas autrement enorgueillie, en quelque tragédie philosophe, de l'économie politique qu'elle mettait sans doute' à tenir le ménage de Junius Brutus ; l'excessif du langage éveille l'idée d'un rôle ; tant de hautain raisonnement quant à de si simples devoirs, incline à croire que, de nature. Madame
lOland se fût assez peu souciée de les remplir ;
Aie ne faisait la cuisine que sous le buste de
lOusseau.
A ce propos, je ne sais pas si Ton trouve quelque part une réponse à cette question : Madame Roland a-t-elle allaité la petite Eudora ?
Et, plus tard, devenue aniante sans cesser d'être vertueuse épouse, — car jamais elle ne cessa d'être vertueuse ! -^ elle n'est pas moins cornélienne, ni moins dialecticienne : ayant Roland pour Polyeucte et Buzot pour Sévère, elle dit : « J'honore, je chéris mon mari comme une fille sensible adore son père vertueux, à qui elle sacrifierait même son amant: mais j'ai trouvé l'homme qui pouvait être cet amant, et, demeurant fidèle
à mes devoirs, mon ingénuité n'a pas su cacher les sentiments que je leur soumettais». Elleajoute : « Une àme comme la mienne ne laisse jamais les sacrifices imparfaits ! » C'est Pauline mise en prose, assez mauvaise, par Julie. Puis, quand la mort est proche, elle s'écrie vers Buzot en fuite et à qui ses lettres ne parviendront peut-être point: « Toi que la plus terrible des passions n'empêche pas de respecter les barrières de la vertu, t^afiUgerais-tu de me voir te précéder aux lieux où nous pourrons nous aimer sans crime?.,. Là se taisent les préjugés funestes, les exclusions arbitraires, et toutes les espèces de tyrannie ! Reste encore icibas s'il est un asile ouvert à l'honnêteté; demeure pour accuser l'injustice qui t'a proscrit. Mais si l'infortune opiniâtre attache à tes pas quelque ennemi, ne soufiFre point qu'une main mercenaire se lève sur toi ; meurs libre comme tu sus vivre,^ et que ce généreux courage, qui fit ma justification, l'achève par ton dernier acte. » Enfin, l'instant suprême étant venu, comme elle arrive sur la place du suppUce, elle dit : « 0 liberté, que de' crimes on commet en ton nom ! » ou bien, selon d'autres témoins : « 0 liberté, comme on t'a jouée ! »
Toutes paroles, écrites ou proférées qui, par leur emphase, parleur littérature, parce qu'elle» ont d'écho d'autres paroles autrefois proférées ou écrites, semblent impliquer, quant à l'Amour et à la Mort, la volonté de paraître ressentir celuilà et de paraître mépriser celle-ci, bien plutôt que la sincérité de le ressentir et de la mépriser en effet. De sorte que Manon Roland, à cause même de ses grandiloquences et de ses « mots » imitésdes tragédies, des lettres romanesques et des
anas de rantiquîté républicaine, semble à quelques-uns n'avoir été que la simulation de forces magnanimes où ne consentait pas son natif instinct ; on sait mal, disent-ils, qu'elle fut, peut-être très faible en réalité et très médiocre, cette âme dont Stendhal a dit qu'il faudrait dîi temps avant d'en revoir une qui la valût ; et ils ajoutent qu'une seule femme, pendant la Révolution, fut naïve devant la mort : Mme Dubarry, qui se plaignait, pleurait, se tordait, embrassait le bourreau, le baisait dans le cou, et répétait qu'elle ne voulait pas mourir, qu'elle lui ferait beaucoup de plaisir, quand il voudrait, s'il ne lui faisait pas de mal! Soit. Exemple probant, mais méprisable, et qu'il eut mioux valu ne pas donner. Puisque, seule, une fille de joie, aux vils instincts, est mal morte au temps où tous et toutes mouraient bien, mieux vaut, non seulement pour la gloire personnelle des victimes, mais pour l'honneur de l'humanité entière, oui, centfois mieux vaut, en supposant que quelques âmes aient été obligées d'y recourir, le mensonge de l'intrépidité que la candeur de la défaillance. D'ailleurs, on en parle bien à son aise, dans sa chambre, à l'abri des aventures, en des temps paisibles, loin des désastres et des échafauds, de l'attitude simple qu'il conviendrait d'avoir en présence du trépas ; ceux qui reprochent à de magnanimes hypocrites d'avoir été des comédiens à deux pas de la guillotine, me font l'effet de n'avoir jamais imaginé que comme un fait divers ne les concernant en rien l'instant du couteau qui va tomber ; et si, en la minute qui précède cette seconde, on dit un mot, héroïque ou drôle, prémédité, je l'accorde, légué à l'Histoire, j'y consens, on est un poseur certes, mais tout de
même un poseur n'ayant pas froid aux yeux qui vont se clore tout à l'heure de son sanglant dans le panier. En réalité, la Littérature qui, mêlée à la . vie et même à la mort, nous agace un peu, a ceci d'admirable, qu'elle crée un idéal et oblige à s'y conformer. Comme dans son ménage, comme dans son amour, Madame Roland ne fut dans son dernier dialogue, avec Samson pour interlocuteur, qu'un bas-bleu jaloux de mourir, après les avoir vécues, les gloires des héroïnes auxquelles elle voulut ressembler ; mais il ne faut pas rire d'un bas-bleu qui a le cou rouge, la tête ôtée ! Sainte- Beuve a dit justement: «Ils s'ont bien difficiles ceux qui veulent mieux, et qui s'amusent aujourd'hui à chicaner une telle mort. Allons, messieurs les délicats, elle fera mieux une autre fois ».
Mais si l'imitation, chez Manon Roland, des Romaines tragiques, des Amoureuses philosophes, et l'affectation de langage, commune au temps où elle vécut, n'a rien qui doive diminuer la tendresse que la postérité lui a vouée, elle est bien propre à gêner les auteurs dramatiques qui s'avisent de mettre sur le théâtre la Charlotte Corday, pas meurtrière, de la Gironde ; car, de deux choses l'une : ou bien ils lui feront parler, selon la sincérité probable de ses émotions, le style, destiné sans doute hélas! à devenir suranné aussi, que parlerait une femme actuelle en ces émotions, et alors ce ne sera plus la vraie Manon Roland, celle du temps où se portaient encore les fichus à la Marie-Antoinette et les phrases à l'Encyclopédie; ou bien elle tiendra dans leur drame, en son salon ressuscité, avec les gestes dont elle avait coutume, des discours dont le démodé solennel obligera le public à l'ennui,
et alors les auteurs auront l'air de pasticher une tragédie de Gampistron, imitée de Corneille.
A force d'inspiration loyale, de sincère amour de leur sujet, et de bonne résolution de ne consentir, au courant de leur travail, qu'à ce qui leur paraîtrait normal, ardent, passionné, héroïque, MM. Emile Bergerat et Camille de Sainte- Croix ont échappé à tous les pièges que l'histoire tendait à leur drame. Il est tout à fait admirable que, sans de trop visibles dénégations à la vérité, ils aient pu faire se prolonger à travers l'épouvantable tumulte révolutionnaire, la ligne simple et nette de leur affabulation ; l'intérêt public n'a pas nui à l'intérêt intime, ni celui-ci à celui-là ; et je suis très heureux que le succès soit d'accord avec mon admiration émue de cette pièce, très noble, très pathétique, et très bien faite, — un peu trop bien faite peut-être.
Au domaine de la Platrière, Manon, entre le vieux Roland et la petite Eudora, rêve de l'heureuse humanité future et envoie des lettres aux jeunes Girondins qui affolent Paris tourné vers le Midi d'où s'est levé le soleil sonore de la Marseillaise ! Il est impossible que Roland, ce Nestor, et Manon, cette Egerie, restent en provinceloin du combat révolutionnaire. Barbaroux vient chercher Roland : c'est François Buzot, sans qu'ail ose croire au bonheur d'une telle influence, que suit Manon Roland. A vrai dire le mari a fait jurer à la femme, sur le berceau d'Eudora, que jamais, à Paris, parmi toute ces jeunesses aux glorieuses effervescences, elle ne se sentirait tentée d'aimer quelqu'un sans le lui avouer à lui, époux, d'abord. Elle jure. Ils partent. Ah, le bon
billet qu'a Roland! Mais j'ai tort d'avoir raconté* avec peu de gravité cette exposition 'y. elle est à la fois très familière et très noble, tout le futur du drame y est indiqué sans ce trop d'insistance ea l'indication, qui, désormais, vraiment, humilie le public. Le rideau tombé, j'aurais été tout à fait content si j'avais entendu du moins six ou huit des vers, sans doute exquis, que Mme Worras- Baretta — c'est elle qui est Manon Roland — réserve à la toile de fond ou à elle-même.
Voici, à Paris, devant la maison du ministre Roland, la gouaillerie parisienne, la foule nerveuse, enthousiaste ou brutale ; mille jolis détails traversent la multitude; il y a les rondes d'enfants 'de l'un à l'autre côté du pont qui enjambe la rue, le cordonnier qui ne consent qu'aux souliers à la mode révolutionnaire, l'apprenti qui fait la roue en criant : « Vive la liberté! » d'une façon si imprévue et si preste, que toute la ^alle a acclamé M. Veyret, svelte clown éperdument agile ; le marchand de coco, l'éternelle bouque- ' tière des opéras comiques, évocatrice, ici^ de l'œillet où Alexandre Dumas affirme, — comme je crois que c'est vrai, puisque c'est joli! — que l'on enferma le message plié qui promettait l'évasion à la reine Marie-Antoinette ; et, plus charmante, la rencontre, par Manon Roland qui sort de sa maison, de la jolie, — jolie, et si grassement blanche, car c'est Mme Thomsen, — vendeuse d'oiseaux en cage, offerts pour qu'on les délivre ! Quelque gavroche d'avant le siècle de Gavroche, un gavroche ami d'un chansonnier d'amour à qui ressemblera Jean Prouvaire, a dû inventer ce joli jeu symbolique ; et cela ne l'empêchait pas de se rougir avec joie, fleurette fau-
l'art au théâtre 2lt)
bourienne, de la rosée de Louisette ; car il faut se méfier des métaphores instinctives des gamins, et des révolutions sont nées d'untrope de l'argot. Donc Manon, au moment même où l'Assemblée dépossède le roi et délivre le peuple, achète des cages pour délivrer les oiseaux. Sans doute, cela est bien simple : il semble à tout le monde, après qu'un poète Ta trouvé, bien facile d'avoir trouvé -cela; pourquoi donc ne Tavait-on pas trouvé avant lui? Ah ! si vous saviez, public, la peine que nous prenons pour imaginer quelque chose qui ne fut pas encore imaginé ! Puis, parce qu'on
■ vous a donné de mauvaises habitudes, vous préférez reconnaître et applaudir ce dont se souvinrent des auteurs qui n'ont jamais essayé même de rien inventer. Revenons où nous étions. Oui,
- «c'est 'délicieux, hors de la cage, Tenvolée, d'un oiseau vers le berceau délaissé, et l'envolée hors de la cage, vers la frontière, d'un oiseau qui ira au-delà, et le refus de s'envoler, hors de la troisième cage, de l'oiseau d'amour, de l'oiseau triste et muet qui veut mourir en son cher esclavage. Mais si les auteurs poètes ont fait leur devoir en inventant cette triple métaphore par qui ■se prophétise tout leur drame charmant et terrible, la 'Comédie-Française, elle, a mal rempli son office. Comment! on n'a pas trouvé le moyen de faire sortir un oiseau d'une cage ? on n'a pas même, avec l'aide des frères Isola, fait jaillir, d'entre les barreaux, des plumes? C'était si simple ! Au surplus, le procédé le plus simple encore eût été de s'adresser à moi : incapable de dresser des vers pour la Comédie-Française, je suis tout à fait èrudit en l'art d'enseigner les oiseaux : c'esrt une sjj^écialité que personne ne me
refuse et où je n'ai pas de rivaux! N'importe, la scène est' adorable, et hs oiseaux qui s'envolent, même chimériquement, ont toujours raison I
Mais Roland n'a pas parlé à l'Assemblée ; la foule s'irrite, s'attroupe, menace la femme du ministre qui n'a pas réclamé la déchéance du roi, et toute la multitude se rue contre Manon, et/ ce qui est extraordinaire, c'est que l'on ne la pende pas à la lanterne. Ici, — je le dis avec d'autant plus d'insistance que je n'aime pas du tout, ôh! mais pas du tout, dans le rôle de Manon Roland, Mme Worms Baretta, — cette comédienne a été vraiment pathétique; sous l'effroi de la foule ameutée, elle a eu, avouant sa faiblesse d'héroïne un instant sans héros, des plaintes et des crissements très vraisemblables, de pauvre femme à qui l'on fait du mal ; et puis elle a su, sans s'inquiéter des injures, ni des poings aux épaules; ni des ongles aux bras^ redevenir tout à coup la dominatrice souriante des populaces dont une belle femme fait toujours ce qu'elle veut quand elle a la ressemblance d'une espérance, ou d'ime équité, en la bonne nouvelle de sa main levée, une bague au petit doigt, le rubis en fût-il faux !
Mais la Gironde, malgré le silence de Roland, a triomphé. Qu'est-ce que FAssemblée, à présent, va faire, entre la foule montante et le trône vide? 11 semble que le prélude de l'Opéra-Révolution ait été joué par les flûtes rossignolantes des députés de la Gironde; c'étaient des félibres, des tambourinaires ; et voici les cuivres de Danton !
Quoi qu'on ait écrit, d'après les plus sûrs documents, il demeure presque impossible de
démêler quelque certitude en cette union avortée de la Gironde avec la Montagne. Ah I que les historiens laissent la part belle aux poètes dramatiques 1 D'ailleurs, ils ne pouraientpas faire autrement, puisqu'il leur faudrait en effet un invraisemblable nombre d'années d'acharnement sur des pièces d'archives en les bibliothèques, pour constater seulement l'indice d'un doute, dont un poète, s'il a quelque talent, fera, rien qu'après un coup d'œil à la vitrine derrière laquelle s ouvre le manuscrit peinturé et armorié, une véritémensonge à jamais irréfutable !
Cependant Manon Roland, enfin, s'est éprise de François Buzot. Et l'histoire se précipite. Le ministre Roland, de qui Danton a besoin, veut faire pacte avec Danton, qui, bénin, consentirait à quelques têtes épargnées. Pour m'accommoder à la tradition qu'ont choisie les auteurs de Manon Roland, j'accepte que les Girondins se résignent à cette alliance, tous, hors un ; qui donc? François Buzot, obéissant à la volonté de Manon Roland. Donc un homme, un seul homme, esclave de l'âme d'une femme, s'oppose à l'union entre la Gironde et la Montagne ; un seul homme, parmi vingt-deux Girondins, accepte la responsabilité de Paris rué en alarmes, et de tout un tiers de la France en armes contre un autre tiers, le troisième précipité à la frontière I Ceci est grave. François Buzot, véritablement, va commettre un crime. Les deux amants vont commettre un crime. Ah ! qu'il faudrait qu'ils fussent passionnés, beaux et sublimes pour qu'ils fussent, d'un tel crime, absous ! Je les aimerais de se préférer, eux seuls, à tout. Mais, les trouvant médiocres en leur amour, je m'étonne qu'ils sacrifient la Répu-
blique à un inutile tombeau qui ne sera pas un lit commun.
Les Girondins fuient ; ils rôdent au loin, ils sont des orateurs de village ; ils fuient encore, éveillant des révoltes, ou bien ils meurent discrètement, élégamment ; quelques-uns ont, en tombant, lé manteau au bras, l'élégance rythmée d'une fin de tragédie.
Mais toute la Gironde avec ses enthousiasmes méridionaux, avec ses fausses promesses, subsiste encore en celle qui en fut l'inspiratrice, l'Egérie comme on disait, et qui, abandonnée et lasse, n'ayant à sa dernière minute, pour lui souhaiter Tespoir des rencontres futures, qu'une vieille servante et qu'nn vieux botaniste à qui elle écrivit des lettres destinées à l'imprimerie, s'en va vers l'échafaud; elle dira tout à l'heure à l'un de ceux destinés à mourir le même matin qu'elle : « Montez le premier. Monsieur, vous n'auriez pas la force de me voir mourir. » Ah ! cette parole-là, elle est exquise ; Pauline ne l'eût pas trouvée, ni Julie; il y a peut-être, ici, l'âme vraie que nous cherchions, une âme faite d'enfantillage et de marivaudage, avec du sang dessus. Oui, cette parole a, dans l'héroïsme, je ne sais quoi, ressemblant, sans emphase, à une coquetterie sublime ; et il est bien regrettable que les auteurs aient oublié de la mettre aux lèvres de Mme Worms Baretta, qui l'eût bien dite!
Cependant, le public de la Comédie-Française a paru s'étonner que le drame s'achevât dans une geôle de la Conciergerie, sous la rougeur du matin, qui passe entre les iDarreaux ; on- attendait la cour de la prison avec un remuement de foule coiffée de rouge, et un grincement de roues de
charrette au-delà de la grille. Le public avait tort d'attendre cela : je loue les deux auteurs d'avoir cru que pour être profondément attendrissant, le départ d'une martyre vers la mort n'avait pas besoin d'une figuration bien réglée, et d'ailleurs banale.
Je répète que je m'associe avec enthousiasme au succès qu'a remporté l'œuvre de MM. Emile Bèrgerat et Camille de Sainte-Croix. Une seule chose me chagrine, c'est de n'avoir dû ma réelle et grande joie, tout le long de la représentation, qu'au drame lui-même, et non pas à la langue poétique que parlent les personnages. Voici vraiment une chose singuhère. Je ne connais point de vers de M. Camille de Sainte-Croix, mais je connais les emportements lyriques et l'éblouissante virtuosité dont M. Emile Bèrgerat, en maintes odes, et en un drame extraordinairement amoureux — je veux dire Enguerrande — a donné les preuves; .et je reste étonné de n'avoir ♦ pas éprouvé, durant les cinq actes de ce soir, les satisfactions auxquelles, poète moi-môme, je m'attendais. Il me semble que M. Emile Bèrgerat, cettie fois, n'a pas été assez poète! il lui a plu d'écrire "son drame en vers libres, c'est-à-dire — pour négliger le sens qui, actuellement, est afifecté à cette expression : vers libres, — en vers de différentes mesures, classiquement autorisées. A la bonne heure. Je n'y vois aucun inconvénient. Il y a V Amphitryon, de Mohère, et la Psyché, de Corneille. D'ailleurs, les poètes font ce qu'ils veulent. Mais je demeure surpris de constater que la différence de mesures, en les vers de Manon Rolandj semble plutôt une facilité accordée à la hâte de l'improvisation qu'une diversité voulue
de rythmes, ayant . pour but le plus direct effet de telle ou telle pensée, de telle ou telle image. Dans Amphitryon^ dans Psyché^ dans AgèsUas aussi, la différence entre la longueur rythmique des vers tend, toujours, à un effet. En écoutant Manon Roland^ je n'ai eu que l'impression fâcheuse de vers qui sont plus ou moins longs, suivant que la paresse du poète les laissa tels ; il m'a paru que tout ce qu'on peut mettre d'un peu plus de chant dans le vers libre n'était ici qu'un prétexte à un peu plus de prose. En outre, M. Emile Bergerat a eu, je pense, le tort de consentir, çà et là, à trop de rareté et à trop d'imprévu dans la rime ; rien n'est, dans les odes farces, plus charmant que l'amusette extravagante de la rime heurtant en duel de syllabes les plus inattendues et les plus hilarantes consonnances j mieux que Banville lui-même, Albert Glatigny a donné l'exemple de ces drôleries lyriques, où il m'arrive quelquefois de m'efforcer ; mais dès que surgit l'auguste rêve, la .passion, le drame, la rime qui sans doute doit demeurer précise et conune probe, n'a plus que le devoir d'être la ponctuation doublement sonore de la parole rythmée ; elle ne doit plus être que l'obligation du comédien et celle du spectateur à obéir aux reprises d'haleine de l'inspiration poétique. Avec beaucoup de mauvaises rimes, il y en a beaucoup de trop bonnes dans l'œuvre de MM. Emile Bergerat et Camille de Sainte-Croix. Mais grâce à Dieu, en l'enthousiasme du succès, le public n'y a point pris garde, et au dernier acte, toutes les femmes pleuraient sans s'inquiéter le moins du monde de menues questions de métier, où seul je m'attarde, vieux pédant que je suis.
Pour ce qui est de l'interpréta tion, elle est excellente. Médiocre éloge quand il s'agit de la Comédie-Française. Qu^ls que soient les reproches que Ton ait le droit et souvent le pénible devoir d'adresser à ce théâtre, il est incontestable que lui seul dispose des moyens de représenter un drame héroïque pour la satisfaction totale du public et selon le gré de Tauteur ; si bien qu'on a le droit de s'étonner lorsque la Comédie-Française, jouant une pièce nouvelle, ne s'y hausse pas jusqu'au degré de perfection, relatif, où il lui est donné d'atteindre. Il me semble que, ce soir, elle aurait pu, — je ne sais pas comment, cela la regarde, — faire mieux. Bien que chaque acteur soit fort remarquable dans le rôle qu'on lui confia, bien que M. Duflos, — c'est François Buzot qu'il joue, — se soit montré fort agréable et parfois fort chaleureux; bien que M. Prudhon, dans le rôle médiocre de Bosc, ait eu des douceurs amicales et de bonnes tendresses ; bien que Mme Worms-Baretta ait suppléé par de rares eflforts d'intelligence et de jeu sûr à tout ce qui lui fait défaut pour pouvoir figurer en eflfet la délicate, ardente, passionnée et auguste aussi Manon Roland ; bien que, en un mot, chacun des comédiens et chacune des comédiennes, aient fait de leur mieux tout leur devoir, nous n'aurions eu que l'impression d'une bonne représentation de la Comédie-Française en province, devant le sous-préfet, représentation où les chefs d'emploi ont dédaigné de venir, si, magnifiquement, M. Silvain n'avait fait du personnage de Roland une des plus admirables créations dont il soit permis à un comédien de s'enorgueillir. On sait mon estime enthousiaste pour cet admirable
diseur de vers 5 d'abord, il a cette qualité primordiale et suprême aussi, que, dès qu'il parle, on l'entend ; les artistes de tous les théâtres ne savent pas assea avec quelle recx>nnaissance les accueille le public quand ils daignent vraiment ne pas l'obliger à prendre de la peine pour les écouter. Le premier devoir d'un comédien, — ainsi dirait M, de la Palisse, le seul homme qui soit à peu près sûr, comme je l'ai souvent dit, d'avoir raison — c'est gu'on l'entende quand il parle. Le cri ne supplée pas à la mauvaise articulation. Il y a au théâtre des hurleurs qui sont des muets. Don naturel ou talent acquis, je l'ignore, M. Silvain, parmi les hommes, Mlle Moreno,. parmi les femmes, sont de ceux qu'on entend, à Ja Comédie-Française, même quand ils parlent bas^ Et, cette fois, M. Silvain a mérité son succès, qui le met face à face avec M. Mounet-SuUy dans l'admiration publique, non seulement par les qualités que nous admirons depuis longtemps en lui, mais par une sûreté dans l'art de la composition, par une justesse dans Témotion tragique, par un emportement à la fois et une stricte volonté de se contraindre selon son rôle, qui en font un artiste à peu près incomparable dont désormais nous n'aurons plus à parler, quant aux pièces nouvelles, que pour fèUciter les auteurs de l'avoir eu pour interprète.
■1 di
H. Octave Feuillet.
. LE ROMAN d'un JEUNE HOMME PAUVRE. Comédie en cinq actes et sept tableauz.
Théâtre de VOdêon (6 mai). .
H. Blaurice Donnay.