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VOLUPTÉ

Pièce en un acte.

• Théâtre de la Comédie-Parisienne (6 mai).

Occupe par LysUtrata au Vaudeville, et, à la Comédie - Parisienne, par la Lépreuse^ je n'ai pas pu aller à TOdèon. Mais on m'en rapporte de bien déplorables nouvelles. Il paraît que le Roman d'un jeune homme pauvre a été fort goûté ; on ne s'est pas borné à applaudir le jeu élégant et

chaleureux de M. Magnier, la grâce touchante, et la beauté comme nationale, depuis le plébiscite, de Mlle Vanda de Boncza; on a applaudi la pièce elle-même I Quoi, cela est vrai, il y a encore un public capable de se plaire à cette sorte de théâtre, puériles aventures, héroïsmes bébêtes, sentimentalités fades, et flasque langage incolore ! Il y a aussi des estomacs fatigués qui ne s'accommodent que de lait tiède, sucré de sirop de gomme, et de bavaroises à la vanille. Estomacs de très vieilles gens, d'ordinaire. Ce public-là n'en a pas pour longtemps.

Lysistrata est splendidement montée et brillamment jouée; Mme Réjane triomphe, délicieusement spirituelle, pas assez farce ; Mme Rosa Bruck est formidabbment brune, et si blanche ; Mme Cécile Garon qui s'amuse, amuse ; M. Dumény se montre fort plaisamment héroïque, M. Calmettes fort bouffon, M. Boisselot très drôle ; rien n'est aussi joli que Mme Lucy Gérard, aimable diseuse de vers, si ce n'est Mme Avril, ou Mme Sorel si blonde, ou Mme Drunzer, ou Mmes Duluc, Carlix, Grimault ; et, parmi des décors pareils aux rêves d'un poète qui aurait mis quelques gouttes de népenthès dans sa coupe de Champagne, la musique de M. Dutacq, fait tressaillir les transparences roses des clamydes et des tuniques pareilles à des vêtements de déesses, et berce en de charmeresses pâmoisons les langueurs de Mlle Chasles, exquise ballerine 1 Pour ce qui est de la pièce elle m'agréerait fort, — car, surtout ressemblante aux Dialogues d'un fameux Journal qu'on nomme la Vie Athénienne, elle est aussi peu une pièce que possible, — si, à trop d'emphase faussement antique, à trop de

pèdantisme presque insupportable, elle ne mêlait trop de vile et facile parodie pas assez parisienne ; et quelques vers, çà et là, ne sont qu'à demi selon mon idéal : c'est de l'Ode Funambulesque qui, malheureusement s'encanailla au cabaret, et, malheureusement aussi, ne s'y encanailla pas assez. En un mot, c'est à la fois trop sérieux et pas assez drôle.

Mais si, sur beaucoup de points, je ne suis pas de l'avis de M. Maurice Donnay,cela ne m'empêche pas du tout de reconnaître sa rare valeur : fantaisiste, poète, il montre, même dans LysistratUy et, auteur dramatique, dans Amants^ des qualités qu'on peut ne pas aimer, mais qu'il serait absurde de ne pas constater et injuste de ne pas admirer ; plus qu'aucun parmi les nouveaux, il est personnel : ce qu'il fait, même de médiocre, n'aurait pu être fait, me semble-t-il, par aucun autre que lui ; en même temps, il n'est pas un seul esprit, une seule âme : il apparaît qu'une génération vit en lui. On peut fonder de grands espoirs sur ce jeune homme. Il est seulement à craindre qu'il ne demeure trop « momentané ». Pour ce qui est du reproche d'avoir trop pillé Aristophane sans l'imiter assez, ne l'attendez pas de moi. M. Maurice Donnay avait parfaitement le droit d'emprunter son sujet à Aristophane, puis de le développer selon sa propre imagination ; ce droit n'était borné que par le devoir du bon usage ; et, en somme, M. Donnay a fait Lysistrata avec Lysistrata^ à peu près comme Racine a fait les Plaideurs avec les Guêpes. Seulement, les Plaideurs, c'est un chef d'œuvre.

C'est une œuvre adorable que la Lépreuse, de M. Henri Bataille. Quelle joie pour nous, vieux

adolescente, d'une émotion sincère, a créé le personnage d'Ervoanik, et Mme Berthe Bady, si belle en lépreuse amoureuse. Plus d'une fois, en ces brèves chroniques, j'ai montré quelque férocité à l'égard de Mme Bady. C'est que j'enrageais de la voir gâter par des partis-pris d'attitude, par des affectations de voix, d'adorables dons naturels. Ce qui m'irritait surtout, c'est que, évidemment, elle le faisait exprès ! Je n'ose pas dire que, dans la Lépreuse, elle ait tout à fait renoncé à tous ces volontaires défauts ; mais elle a su avoir, en son rôle ingénu à la fois et sinistre,. des ahurissements, des tendresses, des rages qui m'ont plu à l'extrême ; elle devra encore veiller à ne point se complaire, à une trop grande monotonie dans la récitation ; certes, il ne faut pas dire les vers, ni la prose proche des vers, il faut les chanter , je l'ac- <îorde, et je fus l'un des premiers à l'exiger, mais on doit, du moins, varier, sans l'interrompre, la mélopée par quelque différence de son ou de rythme. — Et une figuration adorable orne le drame de M. Henry Bataille. U y a quatre lavandières, si jolies, qu'elles ressemblent aux quatre Grâces. Car, contrairement à l'opinion générale, il y a, non pas trois Grâces, mais quatre, et personne n'en doutera après avoir vu Fanny-Thalia, Juliette-Euphrosine, Edwige-Aglaé et Berthe-Myrtho.

Dans Volupté^ Mme Rachilde, avec cette ■candide audace qui est la marque si personnelle de son très haut talent, montre en deux enfants, la petite fille et le petit garçon, que l'on doit marier plus tard, les naïvetés de l'enfance, les troubles de l'enfance, accrus, tourmentés, morbiflés par une adolescence curieuse de « plaisirs

plus aigus que la glace et le fer. » Et c'est très atroce, cette recherche des plaisirs qui font de la peine, ou des peines qui font du plaisir, en ces petits ; mais, parmi les images heureuses, et les phrases si gracieusement subtiles qui abondent toujours dans les œuvres de Mme Rachilde, c'est aussi infiniment délicat et comme chaste ; si ces enfants-là, si inconsciemment d'ailleurs, procèdent du marquis de Sade, c'est du marquis de Sade se souvenant que la Laure de Pétrarque, Laure de Sade en effet, étaitde sa famille. Le public qui, de temps en temps, avait ri mal à propos, a justement applaudi, à la fin de Tœuvrette terrible de Mme Rachilde, l'auteur et les deux interprètes, M. Franck qui a remarquablement exprimé les tourments de l'adolescence, et Mlle Fanny, si joliment inexpérimentée, avec tant de rouerie déjà dans son innocence, ou, si vous voulez, tant d'innocence dans sa rouerie.

H. Jean Lorrain .

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