L^ARAIGNÉE D'OR
Conte féerique en deux tableaux, musique de M. Ed. Diet, mise en scène de Mme Mariquita,
Théâtre des Folies-Bergères (7 mai).
Conseillé et béni par l'Ermîte, guidé par le Corbeau, Amadis, « vierge, intrépide et chaste », aux lèvres le cor qui sonne l'éveil, part, entre
les hautes neiges et les roches sauvages, pour délivrer ceux qu'endormit dans le péché de luxure la terrible et délicieuse Oriane, et qai n'ont de consolation aux mauvais songes de leur châtiment que la minute où, chaque jour, il leur est donné de voir l'enchanteresse, vêtue de la robe de roses que le peintre Mètivet inventa pour Titania, peigner avec un peigne d'or sa chevelure d'or fauve et rutilant ! Si belle, si prometteuse d'extasiantes caresses, que soit la séductrice, Amadis, d'abord, résiste aux tentations, et, en sursaut, les captifs du péché vont le suivre dans la liberté reconquise.... Mais Oriane, éblouissante araignée d'or, se dresse au milieu de l'inévitable toile ! L'épée d'Araadis n'ose pas la frapper, l'épée s'èmousse ou se rompt aux fils triomphants de l'embûche ; et lui aussi, vaincu, il choit dans le sommeil expiatoire où il n'aura pour consolation que le délice de voir, une fois le jour, la victorieuse peigner ses cheveux d'or rutilant. Et c'est charmant, ce conte féerique, car il faut si peu de chose à la fantaisie d'un vrai poète pour en faire du charme, de la beauté, du rêve î Le rôle d'Oriane a été mimé par une toute jeune personne qui, m'a-t-il semblé, n'était connue d'aucun des spectateurs, ni d'aucune des spectatrices. Le programme la nomme Liane de Pougy. Ce nom, qui est joli, nous ne l'avions jamais entendu, ni lu, mais il y a lieu de supposer qu'il ne tardera pas à devenir fameux. Car Mlle Liane de Pougy, autant qu'on en peut juger d'un peu loin, est d'une beauté tout à fait exquise. Quant à son jeu, il témoigne d'une grande inexpérience, bien naturelle d'ailleurs chez une jeune fille qui, évidemment, affrontait pour la première
foi» les regards de toute uae foule. '. et par l'habitude, elle ne manqaera rir ua art plus ^r, et plus de bravo sait si à lès acquérir elle ne per qttWlen'y gagnera? Le public pai blasé, raâ'ole, oomme on sait, de& ingêiiDes, des- puérilités sincères, ei iwiineurs ; et Mlle Liane de, Pougy 9 dû. une bonne part de son succès, ■ d& sa& triomphe ! — à sa grâce coii à sa manifeste candeur, à sa simph faite innocence qui émane de toute
H. ALbin Valabrègue.
I^ PREMIER MAni ETE PRi
Vaudeville en trois actes.
Théâtre Ch
Cluny a eu joliment raison de scène le Premier Mari de Franci grands succès des Variétés. Un van doute, et foVt bouffon, et fait s'esclaffe, mais heureusement déc extravagance, et où le quiproquo se sortir, nécessairement, des caractèi deuxième acte, — c'est quand Clér ses deux vieux amants, les présente arec ce mot : Mon père ! — une se meilleurs poètes comiques ; et. Dieu il m'a semblé que l'auteur, en plus tait les fautes de franpais ; le dial
pas moins divertissant. D'ailleurs, la pièce n'a pas été mal jouée. Mme Cuinet est une fort exhilarante duègne ; on sait les ahurissements, devenus classiques, de M. AUard, et la drôlerie verveuse de M. Hamilton ; Mlle Norcy, qui deviendra peut-être une comédienne, montre déjà l'élégance indispensable au talent ; je savais que Mlle Paulette Filliaux excelle à mêler adroitement une incontestable candeur à une roulerie probable, mais j'ignorais que son déshabillage nous ^ offrirait, trésors adorables, de si grasses épaules avec de si heureuses fossettes, et des bras si parfaits ; et la petite Geneviève Bouffé, pétillante, vive, contente, à Taise, vraie enfant de la balle, nous a réjouis et charmés aussi par sa voix de gamine et Timpertinence de sa frimousse toute mignonne et plaisante dans les deux sens du mot !
HH. Maxime Boucheron et Albert Barré
NUIT d'amour.
Fantaisie lyrique en quatre actes, musique de M. Antoine Bannes,
Théâtre des Bouffes-Parisiens (11 mai).
Il est très louable et très logique qu'un directeur de théâtre veuille changer de genre, lorsqu'il est parfaitement établi que le genre auquel son théâtre s'adonne n'a plus rien qui plaise au public ; mais, ce qui est absurde, c'est de demander aux auteurs qui triomphèrent dans le genre
dédaigné, de triompher, de nouveau, dans quelque autre genre, tout différent. On ne saurait assez répéter cette vérité, — vous connaissez mon admiration pour M. de la Palice ! — que les gens qui sont doués pour faire une chose, sont, par cela même, incapables d'en faire une autre. S'il vous faut du pain, allez chez le boulanger ; s'il vous faut des joyaux, allez chez le joaillier, et, s'il vous plaît de boire allez à la fontaine ou chez le marchand de vins, selon que vous êtes épris d'eau claire ou de petit bleu ! Mais, sapristi ! ne vous avisez point — eussent-ils changé l'enseigne, — d'acheter de la soie fine chez le vendeur de chiflFes, ou des diamants chez le vendeur de charbon ! Car aucun commerçant ne saurait ofirir que ce qu'il a ; et ce sont les vaudevillistes qui débitent du vaudeville, les faiseurs d'opérettes qui débitent de l'opérette, et les poètes qui débitent de la fantaisie. De sorte que la nouvelle pièce des Bouffes-Parisiens nous a navrés par le lamentable avortement d'une tentative vers un aimable idéal par des auteurs qui, de race et de métier, étaient totalement destitués du droit de l'oser ! On dit dans mon pays : Il ne faut pas se moucher plus haut que son nez. L'èternûment a été désolant.
C'est très joli, toutes les historiettes dont MM. Boucheron et Albert Barré ont composé leur petit mèli-mèlo, un peu opérette, un peu vaudeville, et qui aspire à être un conte exquis !. Il y aspire vainement. Pourquoi? parce que, pour mettre en œuvre des inventions de conte, sans les gâter, il faut être soi-même capable de les avoir inventées ; et l'on ne refait bien que ce qu'on aurait pu faire.
234 L'ART AU THÉATRiT
Je ne crois pas que MM. Boucheron et Barré eussent pu trouver, les premiers, l'agréable féerie du troubadour qui se jette dans le Trou du Diable, et, précisément en retire l'anneau que la châtelaine Alizé de Mongravone échangera contre l'anneau nuptial, et, aussi, un clou rouillé qui tombera de l'arbre pour sauver le pendu* C'est charmant, cela ; on dirait qu'Andersen a collaboré avec Hoffmann — celui-ci en ses jours de vive humeur — pour conseiller ce conte aux frères Grimm. Mais MM. Boucheron et Barré ont eu tort d'y collaborer aussi. Tout ce que pouvait leur fournir d'adroits moyens, l'habitude de l'infâme Métier, a été mis en œuvre, en leur collaboration, pour avilir quelque chose qui ressemblait à de jolis rêves ! Et, aloris, dans la pièce, beaucoup d'aventures se suivent, dénuées detou^t intérêt. Le troubadour Gilbert, qui trouva l'anneau, et ne mourut point dans le tourbillon, revient dans Iç domaine d'Alizé ; il obtient tout de suite la fonction d'argentier . (je pense que MM. Boucheron et Barré ne se font qu'une idée vague des devoirs qu'imposait la fonction d'argentier), et, immédiatement, il en prçflte pour être obligea bassiner le lit où va se coucher, avec celle qu'il mérita, puisqu'il trouva l'anneau, celui qui mentit en disant l'avoir trouvé. L'amusant, c'est que le mari, effrayé d'un fantôme, sonne lui-môme la minute de son cocuage ! Mais, de telles amusettes, nous avons ri tant de fois, que nous n'aurions pris, ce soir, aucun plaisir à celleci, si Mlle Manuel, serrée d'un corset aux lames d'acier, n'avait révélé la grasse blancheur révolutèe de bras, de seins, d'épaules, qui éblouirent nos yeux navrés de ne pas être, des mains. Mais les
tètoas de cette demoiselle et de quel personnes n'ont pu attendrir le sentir tice:qui est en nous. Un pendu, mal p s«r ses pieds, vivant, à cause du clo à la grande humiliation de celui l'honnewr. d'avoir affronté le Trou- d châtelaine épouse le troubadour aân c personnes qui ont sur leur chemint doré où revivent les élégies mises en de vieilles filles qui connurent la gr Mlle Loïsa Paget !
Et c'est trop bête.
Ce qui est plus bête encore, c'est .({ue parlent les ■ personnages de ce lyrique. Je ne veux point me fâchei me lâcherais trop ! Mais, quoi, vérit a para vraisemblable à des hommes tous les soirs, à une table voisine d daus le restaurant fameux, que l'emp!
les formules d'archaïsme, que les sais », que les « moult bonheur », ou chagrin » et d'autres niaises parod Dictionnaire de la Convention a depui démodées , donneraient l'impression ■que ancienne el, parce qu'elle serai amusante!
La pièce est jouée sans éclat. Sam M. Barrai est un homme de talent, vaille. Mais, si j'excepte son admira digiéuse création du Maître de Ballet des- Nouveautés, il m'a toujours semb (Men qni-.s'effocçait trop — et avec q vexs un art qui n'est pas le sien. Il y ■être, en M. Barrai, un artiste qu'il maisàl est temps qu'il le cherche 1...R
est charmante, oui, charmante, voix, regards, et grâce de gestes. Pour ce qui est de Mlle Boskilde, c'est très bien — je regrette que ce ne soit pas mieux que très bien : et tous les autres comédiens qui jouent dans cette pièce-là ont été comiques, et assommants, à leur ordinaire. Ai-je fini? Non. Il y a la musique. Il y en a fort peu. Le peu qu'il y en a n'a excité personne à désirer qu'il y en eut davantage.
SÉVERIN, Pierrot.
12 mai.
Postérité, peut-être suprême, de l'immémorial Mime Blanc,
(Celui-ci des Pierrots C'est Taîné, c'est l'aïeul, l'ancêtre, le grand homme, Mimus Albus, qui fut cent ans Pierrot de Rome,)
petit-ûls de Deburèau, petit-neveu de Paul Legrand, et fils de Rouflf, voici Séverin, Pierrot de Marseille.
Je crois, vraiment, que c'est un grand artiste. Quelques Parisiens qui, huit ou dix ans passés, l'entrevirent dans un café-concert, entre deux chansons, parmi une médiocre troupe, n'ont pu se faire qu'une assez chétive idée de sa valeur réelle. Depuis, avec un patient et forcené amour de son art, il a travaillé, il a grandi, il a- triomphé ; son nom, sur une affiche, est une promesse d'émotion et de joie aux enthousiastes populations méridionales ; et, très jeune encore, il nous
revient, à rna prière. Avant la fin de cette semaine, Paris l'aura jugé ; ce jugement, d'où dépend sa définitive renommée, Séverin l'attend avec une modestie, une humilité, que je n'ai vues aussi sincères chez aucun artiste, — avec un tremblement comme puéril ; il est si dépourvu de toute infatuation et même de toute confiance en soi, que si, aux répétitions de la pantomime qu'il va jouer, je le loue d'un beau geste expressif, d'un heureux langage physionomique, il hoche la tête et balbutie ; « Non, non, ce n'est pas ça... ça pourrait être mieux... je n'ai pas assez travaillé... Rouff aurait trouvé autre chose... Vous êtes content parce que vous êtes mon ami... » Je crois que, dans quelques jours, je ne serai pas seul à être content.
Séverin, c'est Pierrot lui-même.
Mais, qu'est-ce, en efi*et, que Pierrot? Dès que ce nom est proféré, il semble que tous les gens qui l'entendent comprennent ce qu'il signifie ; et l'on a un air d'être d'accord. Sur quoi l'eston? je pense qu'on serait fort embarrassé de le dire.
Cependant, puisque, à tous les types de la Farce italiennne et de la Pantomime française, qui, celle-ci rénovée de celle-là, se rejoignirent et parfois se confondirent ; puisque, aux Cassandre toussotants, frères des Gèronte, aux Ottavio, aux Cœlio, et aux Léandre, don Juan forains vêtus de soie loqueteuse, aux Giangurgolo (de là le Grangousier, de Rabelais) ; à Polichinelle, dénué de toute analogie avec le mime blanc mi-masqué de noir qu'est le Pulcinella napolitain, mais qui, né d'une fantaisie de Paris, image falote, grâce à sa double bosse, de l'armure bossue par
devant et bossue par derrière, des reîtres nava— rais du roi Henry, s'italianise cepeudaat par une faim pareille à celle de Brighella, se fera anglais, en la férocité de Punch, et turc, en le rut de Karageuz ; puisque, aux Isabelle et aux Colombine, oiseaux envolés de la cage des Pantalon et des Harpogème ; puisque, aux Carlin et aux Arlequin, les premiers venus d'Italie au temps où en viat l'Opéra et qui, Dominique régnant, triomphèrent, a seul survécu le personnage de Pierr rot, il faut bien admettre qu'il porte en lui, indépendamment du temps et de la mode, un peu de généraje humanité.
D'abord, on peut affirmer que Pierrot est fils de France.
Je ne crois pas du tout, quoi que j'aie dit tout à l'heure en manière de plaisanterie, qu'il soit issu du mime blanc des Latins; celui-ci serait plutôt l'ancêtre de leur Pulcinella. Que fut donc, au commencement, notre Pierrot ? Eh bien 1 quelque garçon de moulin a farine, la. face toute blaiîchie d'avoir été fourrée dans le sac et en ressortait ahurie. De là, l'air d'étonnement niais qui se perpétuera dans le type développé. Molière, dans la Jalousie du Barbouillé^ accepte l'enfarinement *et li^en débarbouille Pierrot que plus tard, dans le Festin de pierre. Or, les mimes italiens étaient venus; si sot qu'il parlait à peine. Pierrot, tout naturellement, s'insinua en leur muette compagnie ; mais un tel rustaud n'était pas pour obtenir un haut rang parmi de célèbres masques. Il fut le valet, le vil bouffon, celui qui, pour faire rire, se laisse choir en avançant les chaises ou en apportant la table. Ce fut poussé de coups de pieds au derrière qu'il traversa la
gloire du théâtre, personnage bas, tandis qu'Arlequin se haussait jusqu^à l'apothéose des sauts périlleux ; et ni Piron dans ses Farces de la Foire où le perroquet, deuxième ou troisième voix, défendue, narguait le Commissaire, ni, plus tard, Florian, en ses honnêtes et romanesques arlequinades parlées, d'où est issu le théâtre d'Octave Feuillet, ne daignèrent employer Pierrot. Mais tout de môme, — sans prendre garde aux rêves lunaires qu'avait fait naître sa blancheur dans l'esprit de Watteau, — il persistait, semblable à son origine, en la populacerie de quelques grossières parades ; et, simple, paysan ou citadin, par son ignorance, par son instinctive convoitise — bouteilles que tous les autres vident, pâtés que tous les autres mangent, gorges que tous les autres baisent — de tout ce qu'il n'avait pas, il amusait la foule, s'accordant, peuple, au peuple. Longtemps, très ^longtemps, il fut quelqu'un auquel les gens de bon goût, dans les spectacles, ne prennent point garde. Mais, des âges ayant passé, surgit un artiste de génie : Debureau. Debureau fut d'abord au théâtre des Funambules voué aux arlequinades, quelque chose comme un figurant, et il fut Pierrot, Pierrot n'étant qu'un figurant, parfois bouffon. Je n'ai point sous les yeux le livre de Jules Janin,oû cette belle histoire est racontée. Il advint que, peu à peu, par l'extension jusqu'au désir de tout, qu'exprimait un prodigieux talent de mime, de la niaise envie d'un pâté, ou d'un verre de vin, ou d'un bras nu. Pierrot, sans cesser d'être soi-même, se développa jusqu'à la cupidité et jusqu'à la revendicîation de toutes les jouissances. Remarquez le parallélisme entre le surgissement de plus en plus volontaire du prolétariat moderne
et le grandissement de Pierrot rustique et domestique. Pierrot, grâce à Debureau, sans rien renoncer des puériles bassesses initiales, fut l'instinct triomphant qui veut sa part de tout ; et la première soirée où, à force de génie, Debureau- Pierrot l'emporta, dans l'enthousiasme du public, sur les cacochymes Cassandre avares et sur les Léandre gentilshommes, et sur tout ce qui était le Vieux Régime de la Pantomime, naguère classique, ce fut la Révolution, aux Funambules !
Nous avons eu tort, poètes. Nos maîtres et nous, nous avons eu tort. Parce que Pierrot est blanc comme le cygne de Léda, parce que Pierrot est blanc comme la pâleur mélancolique de la lune, nous avons, peu à peu, fait de lui un guitariste élègiaque qui donne des aubades aux fenêtres closes d'une amie, un poète épris des songes, la ressemblance des rêveurs qui s'accoudent aux rebords de la lucarne des mansardes pour voir passer, dans la fuite des nuées, des ressemblances exquises d'idéal ! Nous nous sommes trompés ; déçus par la même neige hmaire, nous avons transformé en le poétique, subtil, et pervers aussi Gille de Wateau, le Pierrot populaire, le vrai Pierrot, ancien garçon de moulin qui se fiche absolument des rimes et qui, ingénument et brutalement, étant un puéril instinct servi par de viriles forces, ignorant des complexités de l'âme raffinée, se rue sans préméditations puis sans remords, sans science et sans conscience, vers toutes les satisfactions, fût-ce par le crime, et, faisant tinter, entre ses mains rouges peut-être de sang, la bourse qu'il vola, se réjouit de la bonne aubaine avec la mine drôle d'un chat qui a lappè du lait ! Ou bien, il se couchera, après le meur-
tre, dans le lit de celle qu'il fit veuve — parce qu'il le fallait bien, pour passer — et l'y caressera, avec d'enfantiaes mains assassines, pas plus inquiètes que si elles avaient écrasé des fraises ! Car il est l'Instinct qui veut, et ne sait pas.
Tel est le Pierrot que, selon Debureau et Rouff, réalise, je crois, Séverin. On conçoit donc com^ bien est éloignée du Pierrot que Von applaudit depuis quelque temps dans les théâtres et que l'on prise dans les cercles, l'idée que Séverin se fait de Pierrot. Et sa méthode mimique, logiquement, ne diffère pas moins des procédés où se complaisent actuellement les acteurs de pièces qui leur semblent des pantomimes, dès qu'on n'y parle point.
Erreur totale.
La pantomime n'est pas une comédie muette ; on n'y parle pas moins que dans la comédie parlée ; seulement, on y parle, d'une autre façon. Elle est une parole qui ne fait pas de bruit ; mais elle est une parole. Elle est le verbe silencieux, mais elle est le verbe, verbe fait d'attitudes, de gestes, de clignements d'yeux, de frissons de rides, de frémissements de lèvres. L'imbécillité, — au point de vue de la pantomime traditionnelle, — c'est de croire qu'il faut éprouver ou penser d'abord, en mots pas proférés, les sensations ou les pensées qu'il faudra exprimer. Non, l'idée du mot sonore ne doit pas même être conçue par le vrai mime. Il importe que, dès sa formation en lui, l'idée intime se révèle, sans l'imagination même de l'entremise linguale, par l'immédiate mimique de tout lui ; le mime parle muettement de tout lui ; et même le mouvement de la bouche, — représentation périlleuse du bruit du
sens, — doit se borner à être, par des mouvements qui jamais ne rappellent la syllabisation, l'égale, et rien de plus, du remuement d'un petit doigt, qui suit ce qu'il dit ! En un mot, Tàrae, sans transitions, surgit tout de suite en gestes. De. là la différence entre le comédien et le pantomime. Il est absurde qu'un comédien, même excellent, se croie un pantomime, uniquement parce que, une fois, par hasard, il consentit à jouer, la comédie sans émettre des sons. Je ne saurais assez insister sur ce point que la pantomime et la comédie sont deux arts radicalement différents ; et il ne faut point essayer de triompher à la fois dans l'un et dans l'autre, si Ton ne veut courir le risque d'être inférieur dans l'autre et dans l'un. Pourquoi Debureau, qui fut doué d'une voix sonore et admirablement émotionnante, ne se flt-il point comédien ou tragédien ? parce qu'il se sentait né mime. Pourquoi — au temps de sa gloire — Frédéric Lemaître, de qui le visage, même dans les silences, exprimait si vivement la passion, n'eut-il jamais — hors dans une pièce, le Vieux caporal où le mutisme n'était que le regret de la parole — la fantaisie, lui qui les eut toutes, de jouer la pantomime ? parce qu'il se savait né comédien et tragédien. A chacun son métier et, comme j'ai coutume de dire, les Muses. seront mieux gardées.
D'ailleurs, quoi que j'aie dit et quoi que je pense, il se peut qu'en efl'et la pantomime française, telle que j'ai essayé de la rappeler par l'histoire littéraire et populaire du type de Pierrot et par mon insistance sur les procédés particuliers dont il lui est permis d'user, soit une chose qui ait cessé de plaire. Vous pensez bien
l'art au tpiéatre 243
que Séverin et moi nous ne songeons pas une minute â. contester le talent dont firent preuve des artistes telles que M^^° Félicia Mallet, de qui l'action sur le public est considérable, et tels que M. Galipaux, tout frémissant, de l'amusette jusqu'au bout des ongles^ et M. Paul Aubert, et M. Paul Franck, et M. Courtes, et surtout M. Tarride, qui parfois essaie d'être Pierrot en effet. 11 se peut que le goût ait changé, il se peut que le temps soit venu, où la pantomime, cessant -d'être un. art personnel, ne devra plus être, que l'amusement de faire entendre sans parole ce qu'il serait facile de dire et ce qu'on pourrait dire, s'il n'avait été convenu, par plaisanterie, qu'on ne le dira point. Gomme je suis bien résolu à ne point mourir dans la peau d'un réactionnaire, je m'accorderai au goût du public (la chose n'est pas, d'aillours, d'une telle importance !), si, en l'occasion du choix que je lui offre, il montre qu'il préfère à un art- ancien, rénové, les facilités et les drôleries à la mode; et Séverin, se le tenant pour dit, s'en retournera vers les pays méridionaux. Je lui aurai du moins fourni une belle occasion de se produire ; car la pantomime où il s'offrira, très humblement, à Topinion dé Paris, n'est point du tout de moi ; j'en ai écrit le scénario d'après un admirable feuilleton de Théophile Gautier, intitulé : Shakespeare aux Funambules , qui est dans la mémoire de tous les lettrés ; et c'est en haute compagnie que Séverin déplaira, s'il déplaît. D'ailleurs^ j'espère tout le contraire.
H. Armand Silvestre