‹ L'art au théâtre;Chapitre 38 sur 69 · LE DROIT AUX ÉTRENNES · texte numérisé non relu

LE DROIT AUX ÉTRENNES

Vaudeville en un acle, mêlé de vers

H. Catulle Hendès

GHAND d'habits!

Pantomime en quatre tableaux, d'après un feuilleton

de Théophile Gautier.

Le Théâtre-Salon (15 mai).

Ce très luxueux petit théâtre, tout boiseries sculptées, statues coloriées, peintures lumineuses, et tapisseries aux tons violents, — non pas théâtre à côté, mais vrai théâtre, qui jouera tous les soirs, — ouvre triomphalement. Et quoi d'étonnant qu'il soit aimé des dieux, puisqu'il s'est voué aux poètes ? Après son prologue, où en vers

tantôt puissamment sonores, tantôt délicieusement plaintifs, Armand Silvestre rapproche et fait converser, sœurs lointaines, Tâme de Villon et l'âme de Verlaine, on a joué les Uns et les autres, du pauvre Lélian. L'oserai-je dire? cette comédie ne me paraît pas tout à fait digne de Tinfiniment tendre et triste rêveur de qui, dans le « paysage choisi » des Fêtes Galantes, la chanson pâle se mêle au clair de lune. Certainement, les harmonieux marivaudages et les subtilités lyriques y abondent, et tant de vers rossignolent mystérieusement, comme au loin 1... Il y manque, me semble-t-il, — plus d'une fois, ici, s'avoue l'imitation de Banville, — la mélancolie si élégamment macabre et si personnelle, qui permit à Verlained'être le seul compagnon vivant des défuntes âmes amoureuses, errantes sur des jonchées de roses mortes, en linceul zinzolin 1 Mais, d'une voix dont aucune voix, fauvette à tête noire ou linotte, n'égala le gazouillis si précis et en même temps si vague et comme rêvé, — d'abord, on a cru que Mlle Julia Robert chantait encore,— Mlle Lara a murmuré, pour notre ravissement, les rêveries déseiichantées de Rosalinde, parmi les mystères d'un parc presque camaïeu où la fantaisie du peintre Mètivet promène les Gorydons et les Ghloris et les Sylvandres et les Amintes et les Myrtils gris et roses.

Georges Gourteline, dans son vaudeville mêlé de vers, s'est montré féroce. Laissez toute espérance, et n'attendez aucune miséricorde, malheureux humains sur qui pèse le Droit aux Etrennes ! Gar, le i^^ janvier venu, il ne vous suffira pas de donner un tambour à votre enfant, une trompette au petit des Lenflè, une botte de mouron — non,

une boîte de marrons — à Mme de Pontamoufi* son, ou à quelque autre, dix Irancs à votre bonne, vingt francs à votre concierge.,. Ceux qui vous ont nui seront plus exigeants encore que ceux qui vous servirent ! Voici, parlant en vers pareils à ceux du Lutrin, l'Amant de votre cuisinière, qui excelle à rompre votre lit en des ébats immoraux ou à cracher dans votre vermicelle ; le Cocher, formidable réclamateur, qui vous versa dans la boue en tournant l'angle du cirque Fer-*nando ; et, lui-même, le Goulissier, de qui les conseils vous ruinèrent dans l'affaire des Mines d'Or, vous invite à lui donner des étrennes* — -en récitant une fable iatitulèela Rose et le Crottin! Scènes très amusantes, où Georges Gourteline s'est plu à rendre plus sensible la vérité observée, par l'excès même de la fantaisie et de la bouffonnerie. Mais une autre scène est tout à fait admirable : celle où l'Andenne Maîtresse^ — c'est Mme France, incomparablement drôle et vraie, et terrible, — vient réclamer, en étrennes, le prix de ses mensonges, de ses cruautés, desenragementsqu'elle vous a causés, de vos cheveux qu'elle a faits gris, et des rides que sa méchanceté vous a creusées à la tempe I C'est de la parodie, — mais quelle tragédie ! C'est de la farce, et de l'épouxvantement. Comme tous les hauts poètes comiques, Georges Courteline s'esclaffe, avec des désespoirs et des rages dans l'âme; en l'art, pas de grand Rire qui ne soit fait d'un grincement de dents.

Pour ce qui est de Chand d'habitSy je ne sais pas du tout de qui est cette pantomime. Est-«a Théophile Gautier qui Tiiiveata le jour où il écrivit son admirable article intitulé : Shakespeare

cmx Funambules^ ou bien^ dans cet article-là, racontait-il une pantomime représentée en effet anx Funambules ? Bn ce qui me concerne, je n'ai fait qu'ajouter ça et là quelques scènes afin de joindre les parties èparses du scénario ; Chand d^habits, c'est dç moi dès- que c'est médiocre, et ce* n'est pas de moi partout où. c'est admirable.

L'estomac vide et le cœur à jeun, Pierrot s'est pendu'. Dépendu par Musidora, il montre peu de joie. « Il voudrait, dit Gautier, aller dans le monde pour voir celle qu'il aime, et il ne possède d'autre vêtement que ses grègues et sa souquenille blanche )^. Mais passe le marchand d'habits, chargé d'oripeaux rayonnants ; comme il vient «' d'acheter la. défroque civique d'un garde national, hors d'âge, il en porte le sabre, placé sous son bras, dans l'attitude . peu belliqueuse d'un simple parapluie ; la poignée de cuivre de l'innocent bancal s'offre tout naturellement à la main de Pierrot qui la saisit ». Et il tue le marchand, et il lui vole les resplendissants oripeaux, et il part pour la fête que donne Musidora ; — fier, heu-rreux, triomphant ! Non. Où qu^il aille, il sera poursuivi par sa victime, invisible ou visible. « Chand d'habits ! » glapit le spectre qui erre sous la terre comme le père d'Hamlet. « Chand d'habits ! » crient les soupiraux des caves, les bouches des égoûts^ et toutes les portes et toutes les« fenêtres, et tout. « Chand d'habits ! Chand d'habits ! Chand d'habits ! Chand d'habits ! » et Pierrot se précipite, effaré, éperdu^ horrible. Nonseulement il entend le spectre, mais il le voit. C'est l'abominable vision verte qui lui prend des mains la coupe où il a- bu tout près des Jèvres de Musidora ; c'est elle dont la. face apparaît dans les

têtes lumineuses des danseurs de cotillon ; c'est elle qui se dresse devant le lit où la jeune femme attend Pierrot : c'est avec elle, et non avec le vicomte souffleté, qu'il est contraint de se battre... et c'est encore le spectre du marchand d'habits, devenu Pluton, roi des royaumes souterrains, que Pierrot, bientôt grillé à point parmi les diablotins cuisiniers, reconnaît dans l'enfer, où selon la tradition funambulesque, s'achève la pantomime.

M. Bouval a musique, d'une invention ingénieuse, et d'un art solide, cette pièce à la fois puérile et formidable. Tous les sentiments des personnages, belle hijmeur, amour, désespoir, terreur, et le désir gai des lèvres vers les lèvres, et les épouvantes futiles de l'enfer, vivent, virent, se tordent dans les tendres ou folles mélodies, La seule chose que l'on pourrait reprocher à la musique de M. Bouval c'est trop d'effets pressés les uns aux autres, trop de tassement d'intensité.

Et le vrai triomphateur de ce soir, ce n'est pas Théophile Gautier (qui a d'autres victoires!), ni M. Bouval, — c'^st Sèverin.

J'écris sur ime table, près du théâtre, parmi le bruit encore des bravos et des acclamations qui le fêtent, — qui fêtent aussi MUeLitini, si vivante, si charmante, si artiste et si femme^ dans le rôle de Musidora, et M. Desfontaines qui a été un spectre à la fois si féroce et si farce, et M. Paul Franck, mime adroit et élégant vicomte. Séverin mérite ces ovations. J'attendais beaucoup de lui ; il a donné encore plus que je n'espérais. Ce que fut Gaspard Debureau, ce que fut Routfe, je ne le sais que par ouï dire ; il m'est difficile de croire que ni Debureau ni Rouffe, aient pu être des mimes plus complets, plus parfaits que Séverin.

Avec, toujours, la grâce d'une danse ancienne, oubliée, mais qui persiste dans la lenteur voulue de chaque geste, dans le prolongement rythmique de chaque attitude, il a les excessives expressions de la douleur, de la joie, de la peur, du rut. Toujours simple, il est, étant vraiment Pierrot, l'instinct déchaîné dans tous les sens de la passion; et il est véritablement le mime, puisqu'il est irapossible de supposer que, à n'importe quel moment de la farce ou du drame, il pourrait avoir, pour exprimer n'importe quoi, besoin de proférer des mots ! Non, il est l'éternel parleur silencieux. Et comme il dit tout ! Ceux qui n'ont pas assisté aux affres de son agonie de pendu, qui n'ont pas vu son regard chercher et redouter le conseil du meurtre dans le luisant de l'acier, qui ne l'ont pas vu décrire du désir de sa mimique le déshabillage invisible de Musidora, et ne l'ont pas vu frémir tout sous l'embrassade abominable du spectre, ignorent ce que peut communiquer d'émotions diverses et profondes la face d'un homme, bougeant à peine ; — Pour moi, c'est une des plus hautes fiertés de ma vie artistique d'avoir fourni à cet admirable mime l'occasion de s'offrir, à Paris, à l'enthousiaste public et à l'équitable critique.

MM. Jalaime et F. de Jupille.

MADEMOISELLE X... I VaudeviUe en trois actes.

Théâtre Déjazet (16 mai).

Un peu plus maladroite, — ce qui n'est pas pour me déplaire, — mais pas plu^ bête que la plu-

part des vaudevilles dus aux vaudevillistes illustrés, la pièce de MM. Julaime et F. de Jupille raconte que Toncle Pivolard légua cinq cent raille francs à son neveu Maurice, laquelle for*tune sera doublée si l'héritier retrouve une jeune fille disparue que le testateur ,. avant de songer à tester, crut avoir d'une danseuse de l'Opéra I En outre, T oncle a légué des sommes diverses à diverses dames et demoiselles dont il conquit, jadis, les tendresses ; et ces sommes seront plus ou moins élevées selon que les demoiselles et les dames établiront, par devatit notaire, qu'elles se dévouèrent, un laps de temps plus ou moins long, au bonheur de Pivolard. Ici, le temps fait beaucoup à raflfaire; et il est certain qu'il y a quelque chose de comique en ces affirmations de plus ou moins d'instants tendres, en vue d'une rénumération plus ou moins élevée. Les personnes qui furent prises à l'année par l'oncle Pivolard ont beaucoup à espérer ; un peu moins, celles qu'il garda quelques mois seulement ; et il n'y aura rien pour celles qui furent prises à la course. Drôleorie. Ajoutez que le neveu Maurice, — prestement et spiri*tuellement joué par M. Girard -r- tombe amoureux, parce qu'un général visite un appartement . à louer, précisément de la jeune fille qu'il doit retrouver s'il veut hériter, d'un million ; que cette jeune fille, — Mademoiselle X... — n^est point laide, car c'est, je crois, Mlle Darcourt ; qu'il y a un domestique désireux d'être décoré, une ancienne bouquetière qui fut la bonne amie du général, un ami du neveu, qui est clerc de notaire, et Nichonette, une cocotte, jolie, — c'est Mlle Lacombe, je pense, — en jupe de velours rx)uge,et une femme mariée, — c'est Mlle Hamard,

lUrt au théâtre 251

portant, un peu au-dessous des yeux, non sans exagération, ce qui jamais, à ce qu'on assure, n'a gâté beau visage, — et d'autres personnages qui ne sont là que dans l'espérance, souvent déçue, de nous faire rire ; ajoutez encore que Maurice, — oui, Mfîurice, le neveu, je vous assure que je ne me trompe pas, — épouse Mlle X..., parmi les ordinaires arrangements des pièces enfin pressées de ânir ; et vous aurez une idée presque pas incomplète de ce vaudeville, qui, je l'espère, enrichira (oh I est-ce que je n'outrepasse pas mon droit de critique ?) le théâtre Déjazet. — A propos de ce théâtre, j'ai un souvenir amusant. Il y a douze ou quinze ans, j'y assistais, à la première représentation d'une facétie quelconque, qui ne valait ni plus ni moins que celle de ce soir. C'était peut être la même ! Mais la claque, terriblement, faisait rage. Impatienté, je me retournai. Au premier rang du paradis se heurtaient avec enthousiasme plus de soixante mains, énormes, les unes bleues, les autres vertes, quelques-unes noires, quelques autres écarlates, ou jaunes; plusieurs avaient la couleur des lilas, plusieurs avaient la couleur des boutons d'or ; deux ou trois étaient roses ! Je frémis. Mon esprit fut traversé de l'idée qu'un grand nombre d'assassins ayant trempé leurs mains dans des entrailles diversement colorées, s'étaient réfugiés, pour déjouer la police, au paradis du théâtre Dej azet !... Je m'informai... en ce temps-là, la claque, au théâtre Dej azet, était recrutée parmi les ouvriers teinturiers du quartier.

Molière.

LE MISANTHROPE, LE MÉDECIN MALGRÉ LUI. Pour le début de M. Delaunay, flLs.

Comédie-Française (17 mai).

L'admirable et ennuyeux chef-d'œuvre de Molière, — c'est le Misantrope que je veux dire et non le Médecin malgré lui^ farce immortellement joyeuse, — a été joué non sans quelque correction et avec une élégance bourgeoise par Mlle Du Minil, — Céliinène ; avec une impertinence heureuse, par M. Boucher, tout parfait Marquis classique ; avec une gravité aimable par M. Dupont-Vernon, — Philinte ; avec une suffisance très bien maintenue au bord du ridicule, par M. Prudhon, — Oronte; et avec beaucoup de zèle, mais sans aucun éclat, par M. Delaunay fils, débutant qui paraît pourvu de quelques-uns des mérites qu'un comédien peut acquérir, et qui, doué d'une voix creuse et sourde, pourra, au Théâtre-Français, être fort utile dans les bassestaiUes de la tragédie et les barytons bas de la comédie, — Alceste résigné aux Zopires et aux Théramènes, aux Aristes et aux Cléantes. Mais c'est Mlle Moreno qui a été, aujourd'hui, la vraie gloire de la Comédie-Française ! Dans le rôle d'Eliante, qu'elle jouait, je pense, pour la première fois, elle a, de sa voix douce et grave, de sa voix à la fois légère et profonde, si merveilleusement égrené les syllabes de son « couplet » dans la

Scène des Portraits ; elle a, les gestes délicats et sûrs comme sa voix même,. et Tattitude élégamment et tendrement inclinée, si bien exprimé toute râipe jolie d'Eliante, aimable sans banalité, résignée avec un peu de tristesse à peine, que, à chaque instant, unanimes, imprévus, déroutant les prévisions de la Claque, les applaudissements éclataient, s'acharnaient, . n'en i finissaient plusl C'est une Kelle journée pour cette jeune comédienne. On a terminé par le Médecin malgré lui. Je partage avec frénésie l'opinion de Sganarelie quant à la gorge de la nourrice jouée avec tant de franche humeur par Mlle Ràchel Boyer ; mais il me semble que M. Coquelin Cadet n'en use pas sans quelque irrévérence avec la prose de Molière; j'ai cru entendre des « ça », des « moi non plus », des « j'attends », qu'on chercherait en vain dans le texte du rôle; et, pour faire excuser de tels ajoutés autorisés, — à tort d'ailleurs, — dans les vaudevilles des petits théâtres et dans les monologues de casinos, il eût fallu une outrance de verve, une folie comme d'improvisation emportée, dont M. CoqueUn Cadet, — sans doute peu en train, cette matinée, — s'est montré plus ménager que de coutume. i

H. Antonio Ennés.

Page 1