‹ L'art au théâtre;Chapitre 40 sur 69 · AGÉNOR VA SE DÉPLACER · texte numérisé non relu

AGÉNOR VA SE DÉPLACER

Fantaisie estivale

Théâtre Mondain (22 mai).

C'est à une destinée terrible que se vouent ces très purs et très doux êtres qui, épris de Pidéal, n'ont point la vigueur d'essor qui permet d'y atteindre. Les fausses vocations ne sont pas moins sincères que les vraies ; et quels désenchantements cruels ! et comme le sang du cœur teint te désolant navet que l'on écrase éperdument sur sur sa poitrine ! Il y a dans Miracle de M. Walder-Destèves, poète et acteur, toute la bonne volonté, toute l'ardeur, toute la foi ! C'est quelque chose. Cela paraît beaucoup à côté de Agènor va se déplacer^ où il n'y a rien du tout, sinon quelque adroite façon de fournir à M. Simon-Max l'occasion de nous rappeler d'anciens airs et de se souvenir d'anciens succès; mais Mlle Marié de l'Isle, qui chante presque toujours juste, semble une agréable personne.

HH. Georges Montignac et Jean Robiquet

LA ROUTE blanche; Un acte en vers.

M. Gaston Dévore

DEMI-SŒURS Comédie en trois actes.

Théâtre des Escholiers (3 juin 1896).

' Rime riche ! Rime excessive I fantasque Rime conjoignant non point seulement l'inceste adorable de deux' syllabes sœurs, mais celui de quatre syllabes jumelles, je vous adore, Rime extravagamment et impudemment opulente, prodigue de sonneries de pierreries heurtées, quand vous êtes la joie, la farce, l'imprévu et tout le lyrisme bouffon dans les Plaideur s^ dans le quatrième acte de Ruy-Blas^ dans l'odelette éperdûment parisienne

• de Théodore de Banville, ou dans les poèmes carnavalesques d'Albert Glatigny qui descendent à la fois, en claquants oripeaux,, du Parnasse et de

. la Gourtille ! Mais il n'y a rien de. plus morne qu'une bourgeoise qui fait la petite folle, qu'un notaire qui s'habille en clown, ou qu'un épicier s'avisant de vendre, au lieu de jaune cassonade et de noirs pruneaux, les lanternes vénitiennes de la fêto publique. Et c'est le plus désolant dés

ennuis, c'est le plus sinistre des cauchemars qu'une comédie funambulesque rimée (ohé! ohé ! faisons la noce!) par d'honnêtes versificateurs bien pondérés, bien modérés qui, comme on fait pour l'orthographe ou l'anglais, ont appris la fantaisie et Banville, en quinze leçons. Il serait trop sévère d'appliquer ce que je dis là à la piécette de MM. Georges Montignac et Jean Robiquet, mais, tout de même, il n'y a pas assez de mousse dans Içur coupe de Champagne ;. je veux dire que leur volontaire folie apparaît un peu trop raisonnable, que leur virtuosité de chimère et de rime avoue trop évidemment leur vouloir, et à la fois leur impuissance, d'être prodigieux, qu'au lieu des surprises du primesaut on rencontre trop souvent dans leurs vers le « fait exprès » du métier. Ah ! ce métier-là, il est si facile, que, donnez-moi un Auvergnat* sachant à peine lire, et en moins d'un mois, j'en ferai un poète fantaisiste que M. Paul Déroulède prendra pour Henri Heine. Quant à ce qui est de l'afiFabulation de leur pièce, je doute que MM. Georges Montignac et Jean Robiquet aient gagné, à la concevoir, un transport au cerveau. Je me refuse à trouver le moindre intérêt en l'aventure de Pierrot, amant de Tanit, trompé par Lucette au profit de Don Juan ; la Route Blanche est ici la route banale, et je pense qu'à la • suivre je me serais tout à fait ennuyé si n'avait chanté, comme un roucoulement de colombe qui a son nid au plus haut du Ciel, la voix de M"'' Lara, dans un rayon de lune.

Cependant, la fin de saison est belle pour les théâtres qu'on nommé « théâtres-à-c6té ». Hier, l'Œuvre nous donnait la Brebis^ de M. Edmond Sèe, réalisation déjà d'un très exquis talent, et si

belle promesse; aujourd'hui, les Escholiers nousoffrent Demi-Sœurs, comédie en trois actes, de M. Gaston Dévore. Et je demeure étonné que cette pièce ait pu être refusée, comme on me TaflBrme, par Tadministrateur de la Comédie-Française, par les directeurs du Vaudeville et du Gymnase. Quelles raisons ont pu motiver ces refus? Je m'ingénje à les chercher, je ne les trouve point. Oui, sans doute, on peut faire à M. Gaston Dévore le reproche d'écrire d'un style sans éclat, dénué de personnalité, de pittoresque, et consentant trop souvent aux banalités à la fois médiocres et emphatiques du mélodrame coutumier; mais si Ton considère le pitoyable langage usité dans beaucoup de pièces dont s'honorent le Gymnase, le Vaudeville et la Comédie-Française, ce motif d'écartement s'évanouit, et la surprise demeure. Cai- nous avons admiré, en Demi-Sœitrs, un noble et poignant drame qui, non seulement a de quoi alarmer et satisfaire les délicats, mais de quoi, me semble-t-il, émouvoir la grande et simple foule, méprisée par le Chef de Claque, et de qui je m'efforce, en ces hâtives critiques, de consta- * ter l'instinct sûr et d'affirmer les imprescriptibles droits.

Voici ce drame :

Une femme a eu deux maris, — deux amours ; ils se haïrent ; l'un mourut, l'autre remplaça l'époux défunt, et mourut. Ce qu'il y a de trop anecdotique, de trop fait- divers en cette origine du drame, je le constate, et je m'en fâche. Il est pénible que, pour faire surgir une très universelle rencontre de passions, l'auteur ait eu besoin, ou ait cru avoir besoin d'un accident trop peu général et d'une occasion trop singulière. La

nfcd.

^Tandeur de tout à l'heure ne laissera pas que -d'être rapetissée, toujours, par l'ètroitesse compliquée de son origine ; notre chagrin subsistera que le heurt des passions soit dû, en somme, à- un concours de circonstances rares ; et d'ahord on craint que l'œuvre ne soit qu'un ^< cas ». Mais un agrandissement s'ouvre, et se prolonge. De chacun des deux maris est née une fille, et chacune d'elles porte en soi l'âme paternelle ; chacune d'elles aime comme aima son père et déteste comme son père détesta ; chacune, inconsciemment, est la revendicatrice du droit paternel. Elles s'aiment, ces demi-sœurs, puisqu'on leur enseigna de s'aimer, elles se garderaient bien de se nuire l'une à l'autre; mais Gilberte Darcy c'est Darcy, mais Blanche Récourt, c'est Récourt ; rien ne saurait les empêcher d'être, toujours confrontées, les haines de deux lits devenus deux tombeaux ; et leur instinctive antipathie perpétue dans lame bourrelée de la mère les deux époux irréconciliés, les deux hostiles amours et le double remords d'une seule trahison.

Ceci, je le crois, c'est excessivement beau.

Rarement, les survivances avides de deux âmes ^n les âmes qu'elles enfantèrent, furent mises aussi nettement, aussi douloureusement, aussi tragiquement en présence. ,Et voici deux héritières qui ne consentent pas à partager l'héritage, c'està-dire le maternel amour dont chacune exige et a le droit d'exiger plus que la moitié. Il y a, au deuxième acte, une admirable scène où Gilberte Darcy, — c'est M^^^ Duluc abusant un peu trop des eflets de tremblement nerveux et de voix saccadée qui firent qu'on l'applaudit d'abord, — s'avoue toute en face de sa demi-sœur Blanche

Recourt, — c'est M'^^Lara, si délicieusement exquise avec ses gestes serrés et grêles de tourterelle qu'on aurait plumée, avec sa puérile voix de tout petit ange, avec 'un tel art, déjà, que l'on se surprend à craindre que ce qui lui reste d'avoir été une enfant prodige ne l'empêche d'être vraiment prodigieuse quand il faudra l'être povir de vrai. Et cette spène, où deux innocences, qui • sont l'avenir, confrontent deux douleurs et deux colères, qui sont le paasé qu'elles ignorent, nous a émus à tel point qu'elle nous fit espérer un violent et tragi-que dernier acte où se résoudrait le problème des deux noces haineuses. L'auteur, hélas I avait tenté l'insoluble. Il avait si bien établi l'incompatibilité qu'aucun accord n'était possible, sinon par de viles concessions au dénouement heureux dont je le loue d'avoir eu le mépris. Il s'est borné à maintenir le problème ; et, l'une au couvent, l'autre dans l'hymen, les deux demi-sœurs ne seront jamais fraternelles.

Quelquefois, je le sais, une œuvre première, si considérable qu'elle soit, n'autorise pas à affirmer l'avenir de qui la réalisa. Cependant, la Brebis, hier, à l'Œuvre, et ce soir, aux Escholiers, Demi-Sœurs^ m'inspirent de fermes espoirs ; et Antoine, j'y compte, jouera à l'Odêon, M. Edmond' Sée et M. Gaston Dévore.

te-

MH. Ch. Hugot et Raoul de Saint-Arroman

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