THERMIDOR
Porte-Saint-Martin (9 juin).
La pièce de M. Victorien Sardou, Thermidor, continue d'être jouée à la Porte-Saint-Martin ; elle n'en est pas meilleure, mais le théâtre fera sans doute d'agréables recettes d'été. A la bonne heure.
L'intérêt, ce soir, c'étaient les débuts de M. Duquesne, dans le rôle de M. Coquelin, et de M"* Lara, . dans celui de M"« Dufrène. M. Duquesne, de très belle humeur, rond, jovial, et, s'il le faut, pathétique, (seulement, il bégaie mal), ne vaut pas, cela va sans dire, M. Coquelin, qui bégayait avec sublimité, — qui vaudrait M. Coquelin ? Roscius peut-être, et, encore, je n'en suis pas bien sûr, — mais c'est un très adroit comédien. Quant à M"® Lara, elle a été désolante. Tantôt pleurnicharde et tantôt mélodramatique, elle a n^ontré tout ce qu'exige de sensibilité et d'héroïsme le public conciliant des théâtres de banlieue. D'ailleurs, je la fécilite d'un aussi total échec : et, si j'avais eu besoin d'être confirmé en l'espoir que nous fondons sur cette jeune comédienne, exquise promesse d'un très haut talent, j'en aurais trouvé l'occasion en sa complète impossibilité d'égaler même la moins bonne des jeunes premières de tournée, en une imbécile mode d'art dramatique, irrémédiablement défunte. M"« lara, en ce drame, ça été le bébétisme (pas assez naïf !) d'une robe de communiante parmi des linceuls qui savent leur métier. Quelque chose comme la petite flûte d'une marche funèbre jouée par un orchestre de ménagerie. .Et ce que je reproche surtout à M"« Lara, c'est d'avoir feint de savoir jouer de cette flûte. Quelques fausses notes — ah ! grâce à Dieu ! — ne l'innocentent qu'à demi de sa prétention à une si médiocre virtuosité. Et voici une petite fille, trop savante, qui fera bien d'apprendre une autre musique, si elle veut être une vraie artiste.
i^gm M
' , Le Théâtre des Lettres
(11 juin).
Il y a les théâtres « à côté. » Il y a aussi les théâtres « à côté d'à côté ». Ceux-ci sont farces, et mornes. Mornes surtout. On ne peut pas rire de bon cœur de ces efforts niais, de ces vocations stériles. Tout ce moncje s'est donné tant de pei-* nés, a eu tant d'illusions ! Cependant, VHèritage de M. Lafon, — que Ton dirait exhumé des antiques œuvres complètes d'Àndrieu ou de Colin d'Harleville, — est une pièce supportable (pas pendant trois actes !) et déplorablement bien faite. 11 est inimaginable qu'un théâtre sérieux ne l'ait pas jouée, il y a soixante-dix ans.
HH. Ernest Ducheskie et Ossip Lœw
CHIPACAISSAC ET C*^ Comédie-vaudeville en trois actes.
Théâtre Déjazet (13 juin).
Il y a une légende autour de ce vaudftville. Elle est assez drôle. Le vaudeville ne Test pas. S'il peut paraître amusant, dans la réalité, qu'un grave législateur se fasse auteur boufife, il l'est beaucoup moins, au théâtre, qu'un aubergiste berné par des aigrefins, devienne ténor, ténor sifflé. Pourtant, remarquez la ressemblance. Je souhaite à M. Ernest Duchesne que, grâce à la patience du public, son vaudeville ne s'achève pas en une exacte autobiographie. Niaiserie
extraordinaire de Thistoriette, bassesse du langage, grossièreté des grivoiseries, tout concourt à faire de Chipacaïssa et Cie la plus laide et la plus désolante farce qu'on puisse imaginer. Mais, chose singulière, — singulière, ou, peut-être, bien naturelle, — cette navrante drôlerie est mise en scène avec un soin, un luxe presque, auxquels le théâtre Déjazet jusqu'à ce jour se montra peu jaloux de nous accoutumer ; et elle est jouée avec un réel talent par des artistes venus de beaucoup de théâtres. MM. Paul Jorge, Minart, sont adroits; M. Mondes, en Chinois, est gai; et, pour ne point nommer tout le monde, Mlle Marcilly, fort belle, Jie manque ni de sûreté dans la diction, ni d'élégance dans le geste. C'est la pièce qui manque de quelque chose. De tout.
Théodore de Banville
LES FOURBERIES DE NÉRINE Comédie en un acte, en vers
RIQUET A LA HOUPPE Comédie féerique en quatre actes, en vers
M. Catulle Mendès
LES DEUX AILES A-propos en vers
H. Armand Silvestre
A BANVILLE Poème
La Bodinière (16 juin).
Après les Fourberies de Nérine, cette exquise bouffonnerie lyrique qui semble avoir été inventée par un tout jeune Molière ayant appris à lire dans le quatrième acte de Ruy-Blas et dans les Odes funambulesques^ — jolie femme, comédienne adroite et subtile diseuse, M"^ Suzanne Berty, victorieuse femelle, a triomphé de Seapin
avec une rouerie parfaite, — la Bodinière, faisant la leçon à la Comédie-Française et la nique à TOdéon, a mis à la scène le Riquet à la Hoicppe de Théodore de Banville, qui n^avait pas encore été représenté 1 et c'a été, durant quatre actes, un enchantement. Quelle joie d'être hors des vaudevilles, des mélodrames — et de la vie ! L'homme est si bien destiné à la poésie que, dès que l'occasion lui est offerte de s'y plonger, il. s'y épanouit d'aise, comme en son élément naturel. Il va sans dire que je ne compare pas Riquet à la Houppe à la si vivante, à la si chaleureuse, à la toute admirable Florise, qui, en même temps qu'un chef-d'œuvre poétique, nous apparaît comme une vraie pièce, amusante et pathétique, débordante d'humanité. Riquet ne veut être qu'un conte... mais, ce conte, qu'il est joli, qu'il est adorable ! et La Fontaine y prendrait bien plus de plaisir qu'à Peau d^Ane^ car Théodore de Banville et Perrault content mieux que Perrault tout seul, bien que celui-ci soit l'Homère des épiques lilliputs.
C'est au pays où les bouffons se nomment Clair de Lune, les écuyers Luciole, les pages Zinzolin et les fées Diamant ou Gyprine, — Cyprine étant déesse encore. Ah ! que la Princesse Rose est belje ! mais qu'elle a l'intelligence bornée. Hélas ! que le Prince à la Houppe est vilain I mais qu'il a de l'esprit. Comment accommoder cela ? Le prince, ne peut épouser une fille si sotte, la princesse ne peut se marier avec un homme si laid. Il y a le dicton : « Donne-moi dec' que t'as, je te donn'rai de c' que j'ai ! » L'Amour est bien de cet avis, et, puisqu'ils aiment, les deux disgraciés seront le plus beau et le plus spirituel couple de la terre !
Or, ce rien, c'est tout, puisque le poète y a mis, parmi l'idéale nature fleurie et chantante, la floraison des images avec la musique des rythmes, et le rêve, et le mystère, et la tendresse, et le rire. Oui, le rire aussi, grâce à quelques-unes de ces imprévues parodies où s'amusait Banville. Le roi Myrtil se souvient (déjà l) des mots historiques qui ne seront dits que dans un lointain avenir, et les deux fées, la comédie finie, iront se « délasser à voir d'autre procès ». De sorte que, — malgré le très brillant, très enthou-. siaste et si légitime succès de ce soir, — je suis tenté de chercher quelque querelle au théâtre de M. Bodinier. Il nous a montré de fort agréables décors, souvent bien imaginés, toujours éclatahts et jolis ; et l'art d'un grand artiste se révèle, parmi le luxe et l'éclat des belles étotfes, dans la fantaisie ingénieuse et heureuse des costumes. Mais, en général, cette comédie féerique a été jouée un peu trop solennellement. Sans nul doute, M"^ Meuris, toute mignonne Princesse Rose, a la grâce puérile d'une poupée animée par magie ; M"^ Las- . sias, sous les gazes de la Fée Diamant, resplendit comme un diamant rose et noir; M"° Heller, de qui la voix est jolie, est une Fée Gyprine tout à fait Cypris. Dans le rôle de Riquet, M. Deslouis donne des promesses que tiendra sans «doute le prochain concours du Conservatoire ; M. Noizeux, en roi Myrtil, c'est M. Leloir lui-même, et, la marotte en main, M. Royol se hasarde à quelque drôlerie ; mais, à l'exception de M. Paul Franck, qui a su prendre et garder le ton précis du poème, tous les interprètes m^ont semblé bien graves, bien lents, bien suprêmes ! Certes, ils ont eu raison de ne pas folâtrer jusqu'à la farce de l'o-
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raison de ne pas folâtrer jusqu'à la farce de Topèretfe ; mais ils auraient dû oser un peu plus de belle humeur, de légèreté souriante, de fantasque envolée ! Car la joie fut l'une des ailes du génie de Banville, comme j'ai essayé de le faire entendre dans l'à-propos que l'on avait bien voulu me demander. A vrai dire, mes vers ne valent pas grand'chose ; et si le public a daigné s'y plaire, c'est grâce â la preste allure, à la voix vive et nette et docile au rythme, de M. Paul Franck, c'est grâce au talent de M*"^ Segond-Wdber, tragédienne pompeuse, de qui la noble beauté, la grande voix sonore et les sculpturales attitudes s'unifient en une si harmonieuse emphase. Heureusement, un autre poète, le même soir, célébrait notre bien aimé Maître. Les strophes d'Armand Silvestre, aux envergures larges et puissantes, aux lumineuses colorations d'ailes, ne sont pas que magnifiques et belles, mais — très bien récitées par M"'' Meuris — une sincère émotion filiale se dégage de leur splendeur poétique.
Charles Monselet et M. A. Lemonnier.