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CHARLES VII CHEZ SES GRANDS VASSAUX

Tragédie en 5 actes

Comédie-Française, Saint- Jean-de-Lu% (31 août).

Il faut bien se garder de croire que cette pièce fut une des dates du Romantisme. Aucune visée novatrice ne s'y manifestait ; la première représentation — Odéon, 20 octobre 1831 — s'en acheva sans tumulte injurieux ni triomphe* Soirée honorable, pas davantage. Et c'était tout

ce que valait ce médiocre drame ou plutôt cette piètre tragédie. Oui, tragédie, avec les trois Unités. Il y a toujours, aux temps révolutionnaires, des heures où les plus excessifs outranciers (soit lassitude, découragement, soit ambition de l'immédiat succès, et le besoin d'argent, souvent irréfutable), inclinent à la réaction, où le Dérèglement fait des avances à la Règle, De là des productions pas sincères, incertaines, bâtardes. Alexandre Dumas lui-même n'admirait guère Charles VII. C'est surtout, disait-il, « une étude laborieusement faite, et non pas une œuvre primesautière ; un travail d'assimilation, et non un drame original ». Je le crois bien, qu'il n'est pas original, ce drame, tout formé de réminiscences, qui copie, vulgarise, gâte le Cidy Andromaque^ Gœtz de Berlichingen et les Marrons du feu. Etrange aventure d'un même personnage de théâtre qui, après avoir été cavalier d'Espagne dans Corneille, ambassadeur des Grecs dans Racine, page ou varlet dans Gœthe (ce dernier s'était souvenu, je pense, d'un, lied populaire fameux par toute l'Allemagne du Nord), devient abbé dans Alfred de Musset et arabe dans Dumas ! et il ne laisse pas que d'y être un peu anglais aussi, grâce à des ressouvenirs de Quentin Durward et de Richard-Cœur-de-Lion. Tout cela, Alexandre Dumas l'avoue, très galamment, très gaiement, avec l'infatuation de tant d'autres œuvres, inventées, infatuation bien permise à celui qui aurait été notre Arioste s'il avait eu le don du Vers, et (jui est notre Lope de Vega. Mais il oublie de dire que, en écrivant Charles Vlly il se souvenait aussi d'un drame, tout récent, de Victor Hugo 5 que le dialogue entre le roi de France

et le comte de Savoisy ressemble étrangement au dialogue entre le roi d'Espagne et don Ruy Gomez de Silva — pour un peu ce serait la scène des portraits ! — que Bérangère, au dernier acte de Charles VII, se rappelle évidemment, dans . une situation analogue, les sombres discours du même Ruy Gomez au dernier acte d'Hernani; et enfin Dumas omet ^— ètourderie peu explicable — de rappeler que son laqoub emprunta au moins sa couleur au Paruck-le-More de ce pauvre Eiscousse, lamentable et désespéré poète, qui, avec son ami Lebras, chercha la paix et Toubli . dans le suicide et ne les a pas obtenus, immortalisé dans le ridicule d'une chanson de Bérenger !

Mais Charles VII chez ses grands vassaux, dépourvu, quant au sujet, de toute originalité, at-il de quoi charmer, émouvoir, comme la plupart des ouvrages dramatiques de Dumas, par l'ingénieux arrangement de l'intrigue, par la versatilité éblouissante des situations, par la rareté des caractères et les personnelles audaces de la passion? en aucune manière.

Disons la pièce, très vite.

Le comte de Savoisy a ramené du pays des Sarrazins (où, ayant armé quatre galères, il se battit contre les infidèles afin d'obtenir l'absolution de ses péchés,) une espèce de sauvage, fils du désert, fort brunâtre de peau et tout à fait noir d'àme, laqoub, qui, enfant encore, étranglait une lionne pubère comme on ferait une petite chatte, et qui, homme, enfonce au ventre des gens un grand cimeterre non sans des rugissements qu'il apprit de la lionne. Mais ce féroce a de la douceur pour le comte de Savoisy parce que celui-ci le secourut d'une goutte d^eau dans le

désert, et pour la comtesse Bérangère, parce . qu'elle a les yeux si beaux et parle d'une voix si caresseuse. Or, Bérangère étant épouse irréprochable mais stérile, le sire de Savoisy, avec Tacquiescement du Saint-Père, se dispose à la répudier. Bille ne se résigne pSts à cette résolution de son mari; et, n'ayant pu l'attendrir, elle vengera son amour méprisé et son honneur outragé. Elle ordonne à laqoùb d'assassiner le comte. Le Sarrazin hésite, à cause de la goutte d'eau, mais pas longtemps, grâce aux beaux yeux, à la caresseuse voix. Le crime accompli, laqoub réclame l'amour de la comtesse, salaire promis. Oh ! le bon billet qu'avait l'homme du désert! Bérangère refuse absolument de le suivre et s'empoisonne et meurt en embrassant son mari, mort par elle, qu'elle adore ! Là-dessus, laqoub annonce qu'il retourne au désert : j'imagine que, à la vingtième représentation de la reprise, il n'aura qu'à' sauter dans la salle.

Parlons sans rire. A l'exception de la dernière scène, superbement tragique, cruellement poignante, mais que Dumas n'inventa point, tout ce drame est lent, froid, terne; soudain surgissante en amante éperdue, en vengeresse forcenée,Bérangére, si peu passionnée au début, faisant si peu prévoir ce qu'elle deviendra, étonne plus qu'elle n'émeut ; et, malgré ses clameurs, ses gestes féroces, et la peau de tigre où il se couche, et sa propre peau de nègre, et son cimeterre, et ses ragçs rugissantes, laqoub est si visiblement fait d'artifices, de conventions, de mode, que, loin d'épouvanter, il prête à sourire, sauvage de dessus d0 pendule 1 D'ailleurs, je n'ai pas même eu besoin de mentionner le Toi Charles VU et Agnès Sorel qui

'JSQ l'akt au théâtre

rendent visite au comte de Savoisy, tant ils sont peu môles au drame même, et tant cette anecdote patriotique du prince sauve de la lâche volupté par Tamour, loin d'accroître l'intérêt, ralentit au contraire, l'ènerve et le disperse.

C'est donc sans doute par la beauté de la forme poétique que vaut l'œuvre que la Comédie-Française va remettre àla scène? A vrai dire, Alexandre Dumas, en écrivant Charles VII^ s'efforça grandement, quant au style ; il avait bien raison de croire qu'il avait fait, depuis Christine, un « progrès immense ». Mais, voilà, un peu mieux que le pire, ce n'est pas assez, quant il s'agit du vers I et il y faut un don particulier, qui fut refusé à un grand nombre de puissants ou de charmants esprits. Fluide, claire, légère, allègre, heureuse, la prose d'Alexandre Dumas se prête à toutes les péripéties, à tous les imprévus des récits, (oh ! tant de romans délicieusement interminables), sautèle, pétille, s'allume et flambe d'une phrase à l'autre des dialogues, (oh I tant de pièces si rapidement, si prestement spirituelles, divertissantes, poignantes !). Mais, dès qu'il écrit en vers, la verveuse humeur de Dumas, gênée, hésite, se ralentit, titube, se cogne au rythme, ou s'y empêtre, et tombe. Il s'acharne en vain I Le sens — à qui manque l'expression à la fois précise et sonore — péniblement s'éparpille et s'assourdit ; l'éloquence se boursoufle en verbiage emphatique ; quelquefois, certes, jaillit quelque chaleureux élan ! mais jamais ne luit ni ne chante (même quand la sincérité de la passion exalte l'auteur), jamais n'enchante un vers où se réalise pleinement le divin mystère poétique, — un vers qui soit un vers I

Pourquoi donc la Comédie-Française, qui ne doit même pas en espérer de belles recettes (car jamais Charles VII chez ses grands v'aseaux n^a fait, comme on dit, de l'argent) nous rendelle cette pièce peu admirée de son auteur môme, qui n'est pas une date dans Thistoire du théâtre de France, qui n'est guère intéressante en soi, et, qui est assez pauvrement écrite ?

Parce que, dans cette mauvaise pièce, il y a de beaul rôles, ou du moins de ces rôles que les comédiens jugent beaux ; c'est-à-dire des rôles qui, insuffisamment réalisés par l'art du dramaturge et du poète, indiqués sans doute, mais seulement indiqués, offrent à l'art de l'acteur le moyen de se dépasser soi-même, -et, à ceux qui ne devraient être que des interprètes, qui ne peuvent en effet être que des interprètes lorsque l'auteur lui-même paracheva l'œuvre, permettent rillusion d'être des créateurs.

Donc, si j'ose me hasarder à des prophéties, de si loin (tandis que, devant ma ténêtre, l'averse bat furieusement la mer montante et ça et là Ter te et dorée de soleil), je pense que le public accueillera sans excessif enthousiasme la tragédie ressuscitée — oh! pour si peu de soirs! — de l'exquis et grand Dumas ; qn'on sourira des emphases démodées, non sans en saluer, comme il est de bon goût, le panache ;mais qne, parmi de frénétiques applaudissements, on acclamera M. Silvain, à la familière et belle attitude, à la voix si tragique à la fois et si tendre, dans le rôle créé par Ligier, et M. Paul Mounet chargé du rôle qu'après l'élégant et souple Lockroy tonitrua le gueuloir de Beauvallet, et M^i® Moréno, rhythmeuse nstinctivement impeccable des vers et actrice

déjà savante. Ce sera justice, — puisque les comédiens seuls mériteront le succès. Mais voilà une reprise qui était bien inutile.

MM. Adenis et Caïn

JACQUES GALLOT Drame à spectacle en cinq actes et six tableaux

Porte Saint'Martin (15 septembre)

Le théâtre de la Porte Saint-Martin a le périlleux honneur d'avoir un beau passé. L'erreur que commirent ses directeurs, en prenant M. Paul Déroulède pour Victor Hugo ou Alexandre Dumas père, n'a point découragé mon espérance de le voir redevenir le théâtre du grand drame à la fois poétique et populaire ; leur méprise même ne manquait pas de générosité ni de bonne promesse. J'ai dit: redevenir, il eût mieux valu dire : devenir ; car, les formes de l'art dramatique variant avec les âges, il demeure bien loin de ma pensée que le drame doive ressembler à ce qu'il fut. Le Romantisme, destiné à survivre immortellement en la géniale personnalité de ceux qui le représentèrent, est mort en ce qu'il eut de modal ; et il ne faut pasticher ni Marie Tudor^ ni les Mousquetaires.XinQ noMyéile race d'esprits a surgi ; quelques-uns de ces esprits, en des réalisations encore incomplètes, ont tenté, ceux-ci la mise à la scène de la vraie vie patiemment et intensément observée, ceux-là, plus ré-

cents, la furtive humanisation théâtrale des vagues rêves et des chimères mystiques. Il est bien évident que, par sa destination même à l'immense foule ingénue, la scène de la Porte Saint-Martin ne doit accueillir ni ceux-là ni ceux-ci ; et elle ne peut être ni le Théâtre- Libre, de naguère, ni le théâtre de TŒuvre, d'à-présqnt. Ce sont là jeux de dilettante. De plus en plus, en la société moderne s'affirme la différence entre l'art pour le petit nombre et l'art pour le grand nombre. Lequel des- deux est supérieur ? Existe-t-il même une supériorité de tel art sur tel autre ? Le certain, c'est qu'il y aura d'une part une littérature singulière, rare, comme occulte, intelligible et agréable aux seuls initiés et, d'autre part, une littérature claire, franche, passionnelle et simple, offerte à tous, — comme il y a dans certaines cités, la Ville haute et la Ville basse. Evidemment c'est vers la démocratie dramatique que doit s'orienter un théâtre tel que la Porte Saint- Martin ; et il est impossible que la génération nouvelle ne lui offre pas des occasions de tenta tîves et des chances de succès. Mais qu'il se garde bien de prendre pour la différence, chez lui nécessaire, d'avec les trop subtiles œuvres modernes, la ressemblance vers les trop banales œuvres d'autrefois ; car la Ville haute, tout de même, a de l'influence sur la Ville basse ; et qui sait si l'antique pièce d'aventure ne veut pas devenir, populaire toujours, populacière même, le drame légendaire ?

En attendant quelque soirée décisive, on ne s'est pas ennuyé du tout, ce soir, à la Porte Saint- Martin. Quelques personnes gardiennes austères des traditions, ont semblé choquées qu'un ours

parût sur la scène où l'on joua les Deux orphelines. Moi, je n'ai pas ètè choqué de Tours, même j'ai préféré ses grognements à la prose de M. d'Ennery ; ça été une moins mauvaise littérature. Eh I sans doute, je sais bien ce que Ton peut dire contre le Jacques Callot de MM. Caïn et Adenis. 11 semblait à tout le monde que Callot, de qui le patriotisme, douteusement français, se borna à répondre au roi Louis XIII> entré dans ^ancy et qui lui demandait d'en représenter, dans une gravure, le siège : « Sire, je suis Lorrain, je me couperais plutôt le pouce », il semblait que Callot avait ètè surtout un artiste impétueusement et curieusement épris de son art, visionnaire des diaboliques tentations, guetteur des pittoresques gestes des fantoches, suiveur de la caravane des mystérieux zingari, — celui enfin, à qui Hoffmann disait : « 0 maître sublime, pourquoi ne puis-je me rassasier de tes œuvres bizarres et fantasques ? Pourquoi toutes tes figures, dont un seul trait hardi marque les contours, restent-elles si bien gravées dans mon esprit avec un aspect humain et surnaturel à la fois ? » Ah ! que non point. Le Jacques Callot de MM. Adenis et Caïn est un agréable vivant qui passe le temps aux tavernes, se bat en duel avec le premier venu, fait des dettes, et pour qu'elles soient payées par son père, roi d'armes de la cour de Lorraine, — c'est dans la pièce, le maréchal Callot — consent à épouser une cousine qu'il connaît à p3ine. D'ailleurs, pas aimé d'elle, et ne l'aimant point, il se fait soldat et se bat contre de chimériques Impériaux. Bataillant, il voit pendant une escarmouche un plumet versicolore frémir au loin. La jolie image qu'on en ferait, dans la fumée ! et vraiment c'est

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ici, dans la pièce, un moment agréable. Il s'élance, cueille le plumet, par amour de Tart, au casque d'un colonel, et on le fait sergent. D'autres aventures : il est fort malmené par un capitaine, qui est un traître, pour avoir accueilli dans le camp une bohémienne qui est fort jolie. A cause de cela, on enferme le sergent Gallot dans un moulin. Par les ailes qui tournent les bohémiens entrent dans le moulin, le, font s'évader. Le voilà avec ses sauveurs dans la forêt, où doivent précisément se rencontrer le capitaine espion et un paysan porteuii d'une dépêche... Et toute cette aventure, dont je n'achève point le récit, aboutit au banal mariage de Gallot avec la bohémienne, et de la cousine de Gallot avec un gentilhomme très joli, mais trop gras 1 Quant à l'ours, je ne sais qui il épouse. Et il est manifeste que •tout cela est fort impertinent, clownesque, et môme médiocre. Eh ! bien, n'importe, il circule d'ans cette pièce, je ne sais quelle v^rve heureuse, fantasque, imprévue, un souffle comme d'amusante espagnolade. Outre qu'elle n'est pas écrite sans quelque subtile recherche et que plusieurs « couplets » n'y manquent pas d'agrément, elle a une désinvolture de cape retroussée par l'épèe, qui fait penser à un Lope de Vega n'ayant qu'à peine lu Scribe ; et il y a eu vraiment, plusieurs fois, souvent, quand les bohémiens secouaient leurs haillons de misère et de fantaisie, quand les traîtres trahis à leur tour flageolaient sous le juste poignard des braves gens, des moments où il n'était pas honteux de sourire.

Exquisement mise en scène, avec d'amusantes surprises de Folies-Bergère, la pièce est fort bien jouée. M. Gonstant Goquelin, excellent acteur

comique, a eu de très divertissantes trouvailles dans le rôle de l'espion couard Rouffinelli ; il a joliment parodié les terreurs du Sosie à' Amphitryon. M; Jean Coquelin, de qui la jeunesse s'amuse à jouer les vieux, a montré une très aimable bonhomie tendre, aux bons gestes vacillants, à la voix sincèrement bégayante. Mlle Dauphin qui mo plut fort naguère, ne se délivre pas assez des conventions fâcheuses des théâtres de banlieue ; et il est temps qu'elle oublie qu'elle y fut ingénue. Mais il faut, tout à fait, sans restriction aucune, louer un jeune artiste, M. Gauthier, qui, dans le rôle de Jacques Gallot, a été, tout simplement, exquis. J'ai rarement éprouvé la joie de voir un si jeune, si frais, si charmant exprimeur des rêves, des folies, des amours de l'adolescence. Il est malin, certes, et il sait son métier (car il faut le savoir !) mais il excelle déjà à dissimuler qu'il le sait ; et doué d'une voix claire, qu'on entend, d'une physionomie aimable, d'une svelte prestance, hasardant, avec timidité, des gestes passionnés, il me semble, vraiment, s'être affirmé, ce soir, comme un des plus agréables jeunes hommes du théâtre actuel. A dire vrai, tout le succès a été pour lui, et pour l'ours. Il en est resté tout de même un peu pour la pièce. De sorte que le théâtre de la Porte Saint-Martin a lieu de se réjouir de sa réouverture.' J'adore les drames où Saint Vincent de Paul ne recueille pas des enfants sur les ponts et où il n'y a pas trop de fautes de français.

M. Alexandre Bisson

LA FAMILLE PONT-BIQUET Comédie en 3 actes

Théâtre du Gymnase (22 septembre).

Pas démodée encore, — tout viendra à point! — cette excessive drôlerie n'a pas moins amusé qu'elle amusa naguère. L'affiche dit : comédie. L'affiche exagère. En réalité, le plus compliqué, le plus invraisemblable, le plus absurde des imbroglios. Mais ne voyez aucun mépris dans cette constatation d'absurdité. L'absurde ne messied pas en l'exirême farce; et, dès qu'il ne s'agit que de faire rire, l'auteur a raison si le rire ne s'achève pas en bâillement. Vous n'avez pas oublié ces burlesques aventures : le magistrat à genoux parmi les meubles brisés, à l'hôtel d'Angleterre, le marchand de vaches pris pour l'amant par le commissaire assommé, la jeune épouse jalouse, l'ami qui refait le lit, la vieille épouse adorée par le greffier du juge d'instruction, et tremblante de peur, à cause d'une rose et de lettres d'amour, dès qu'on lui chante: « Robert toi que j'aime 1 » Rien de tout cela, — hormis l'insupportable paysan en blouse bleue, avec de l'accent, — n'est ennuyeux ; et, vraiment, la facétie pas grossière du mari qui devient sourd après chaque baiser trop définitif, ressemble à la jolie invention erotique de quelque Décaméron. D'ailleurs M. Alexandre Bisson, à l'art d'enchevêtrer le mélimélo de l'in-

trigue, joint une jolie prestesse de dialogue et l'arausette heureuse de raot^ imprévus. Puisque la plupart des artistes de ce soir ont déjà joué, au Vaudeville, la Famille Pont^Biquet, je n'ai qu'à rappeler les louanges qu'ils méritèrent. L'intérêt de la nouvelle distribution, c'était M. Huguenet remplaçant M. Dupuis. Il n'y a rien de plus vain que les comparaisons entre divers interprètes d'un même personnage. Le certain, c'est que M. Huguenet, sans tic, sans maniérisme* de farce, avec une rondeur très simple, très bon enfant, nous a tout à fait divertis ; et, je pense que si, selon son désir, exprimé dans un interrogatoire fameux, il lui arrive de jouer l'admirable Boubouroche de Georges Gourteline, il sera tout à fait digne de ce rôle. Eloge peu mince. Us sont rares, les simples et impersonnels interprètes des chefsd'œuvre.

M"« Lara

LE MONDE OÙ l'ON s'ENNUIE

Comédie-Française (23 septembre).

La peur extrême rend téméraire! M^^« Lara s'est précipitée dans son rôle comme, pris de vertige, on se jetterait à l'eau. Elle ne s'est pas noyée. A la bonne heure. J'en suis fort aise. Entre toutes les jeunes comédiennes, il n'en est pas une qui donne de plus jolies espérances que cette délicate enfant; il eût été déplorable qu'une première soirée à la Comédie-Française, fâcheuse, la décourageât des ambitions qu'elle est digne

d'avoir. Soirée assez hewiireuse au contraire. Tout de suite, par sa grâce comme fragile, par son menu et rapide ramage de perruche babillarde,

— mais de perruche qui imiterait les fauvettes

— M"° Lara a charmé et conquis le public. Et, encore que la mélancolie si aimable de son visage au sourire un peu plaintif ne la destinât point, semble-t-il, au rôle de Suzanne, qui a tant de parties folâtres; encore qu'une évidente émotion nerveuse saccadât ses gestes et souvent dispersât sa voix en petits cris pointus, on l'a généreusement applaudie. On a eu raison. Tout de même, j'en suis pour ce que j'ai dit plus d'une fois déjà : il y a trop d'acquis dans la jeune inexpérience de M"* Lara. On voit bien qu'elle est, comme on dit, une « enfant de la balle ». Elle est maladroite, certes, et naïve, mais non sans « métier ». Ah! que n'est-elle maladroite tout à fait, je veux dire tout à fait ingénue, tout à fait inconsciente ! Qu'elle serait, ainsi, incomparablement exquise ! Mais non, elle sait son affaire, — et ne la sait pas assez. Or, puisqu'il est complètemeni; impossible qu'elle oublie ce qu'elle a mal appris, qu'elle redevienne véritablement une jeune personne qui aurait du talent sans le savoir, ce qu'il nous reste à lui souhaiter, c'est qu'elle acquière assez d'art pour cacher le métier, pour donner l'illusion du naturel et de la spontanéité. Et je ne voudrais pas que, au milieu de son succès, M"^ Lara — pas encore Lara Bernhardt — fût chagrinée des quelques réserves auxquelles je me crois obligé. Précisément, ce soin que je mets à ne point la trouver parfaite prouve mon espoir qu'elle le sera bientôt.

M. Alexandre Eontanes.

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