UN CLIENT SÉRIEUX
Un acte.
Le Carillon,
Assez bien mis en scène, non sans quelque luxe çà et là, gaîment joué par M. Vallières, chaleureusement par M. Normand, avec élégance par M"^ Villars, blonde invraisemblable mais jolie, ce mélodrame sentimental et parfois pitto-
l'art au théâtre 'Jèl
resque, dont il semble que Tauteur n est pas dépourvu de quelque sincérité, a été accueilli par des cris, des bravos, des trépignements mêlés de siflflets et beaucoup d'autres tumultes dont je n'ai pas bien démêlé la portée intentionnelle. Un succès ? soit. Hélas 1 que c'est tout de même médiocre et banal, cette pièce, et interminablement pleurnichard. Et le style, justes dieux 1
Deux jeunes gens, Henri Duverdier, Georges Monclair, font ensemble, à Paris, leur droit, et la fête, — celle-ci surtout. Une nuit, à la brasserie d'Hébé, ils rencontrent, ensemble, Nina la blonde, et, ensemble, s'en éprennent. Tout paraît indiquer que cette bonne entente va durer longtemps. Que non pas ! Georges est un excellent jeune homme qui, en l'intention de l'épouser, tient absolument à réhabiliter Nina. Henri a aussi des intentions, — pas les mêmes. Nina préfère le bon jeune homme. Henri part, furieux, et un soir qu'il sait la belle fille seule, il monte chez elle et la prie d'amour ; elle lui résiste, il se précipite, U étreint... non, il se trompe, — Tabbé De la Golonge commit la même erreur — étrangle Nina, puis s'en va à BuUier. Georges, rentré, trouve sa maîtresse assassinée, appelle, est accusé du crime, emprisonné, questionné par M. Duverdier, juge d'instruction et, justement, père d'Henri, le vrai coupable. Mais Henri est pris de remords : il dit à son père : « C'est moi qui ai tué Nina la Blonde, parce que je l'aimais I » Son père lui répond : « Fais ton devoir I va te dénoncer ! » Et c'est fini. Cependant, pour nous récréer, au tableau de BuUier, tandis que quatre authentiques chahuteuses du Moulin-Rouge dansent le cancan, les acteurs-spectateurs dressés sur .la pointe de
leurs pieds, poings aux hanches et battant Tair de leurs coudes avancés en ailerons, imitent le symbolique cri du coq. — Et dans la vaste salle Tâme populaire simple et sensible, qu'on pourrait si aisément émouvoir de nobles choses d'art, écoute, ou n'écoute pas, écoute tout de même, puisque c'est tout ce qu'on lui donne, comme on avalerait du pain, rassis, moisi, pour ne pas mourir de faim.
A Montmartre, c'est plus gai .
Pourtant, ce soir, au Tréteau de Tabarin, — encore que la farce de Lucas qui s'en va-iraux IndeSj à laquelle Molière, qui n'avait pas honte d'allier Térence à Tabarin, déroba le sac où « Scapin s'enveloppe » ne soit point dépourvu d'un excès plaisant de bouffonnerie, — le Roi veut rire^ ne m'a pas donné tout le divertissement que j'en espérais. On sait combien j'aime la verve si allègre et très personnellement funambulesque de M. Georges Docquois ; elle m'a paru un peu alentie. Est-ce parce qu'elle ne saurait avoir toute son envolée si elle n'est point aidée par le vers, — comme un oiseau défaille si on lui a coupé les ailes ? Est-ce parce que l'auteur, prenant au sérieux le fou rire des parades, a voulu être trop littéraire^ — c'est le moyen de l'être moins, — et s'est avisé, au rebours de Molière, d'allier à Tabarin Térence ? Le certain, c'est que
Dans ce sac peu folâtre où Ton va se cachant, Je ne reconnais pas Tauteur du Petit Champ.
ni celui, si burlesque, de Paris sur le pont, ni celui, si charmant, de Avant la fin du jour.
Mais, au Carillon, carillonne la belle et forte joie de Georges Gourteline ! Une farce, le Client
sérieux ? certes, une farce, violemment bouffonne, impudemment drôle, mais une farce comme le Mariage forcé et la Comtesse d^Escarbagnas^ — une farce qui, après avoir fait rire, — de quel franc et sain rire ! — fait songer profondément. Il n'y a rien de plus amusant, ni rien de plus intimement troublant que ce robin qui, tout à coup substitut, acpable d'outrages et de calomnies le malheureux plaideur que, tout à Theure avocat, il comblait de louanges et exaltait jusqu'à l'apothéose ! Par la simplicité d'un sujet à la fois grotesque et poignant, par l'intérêt général de l'anecdote, par l'excès de la verve et la justesse de l'observation, par l'irréprochable tenue du langage dans les parodies de l'emphase oratoire, Un client sérieux^ se place au premier rang des œuvres de Georges Courteline ; et, cette farcelà, ce n'est pas le Carillon qui l'aurait dû jouer, c'est la Comédie-Française.
" M^^ Sarah Bernhardt.