LA DA^IE AUX CAMÉLIAS
Théâtre de la Renaissance (1" octobre).
La Comédienne, c'est elle. N'imaginez pas dans le passé, ne cherchez pas dans le présent, n*espérez pas vers l'avenir: Il n'y a pas eu, il n'y a pas, il n'y aura pas d'artiste qui la surpasse, ou seulement l'égale. Telle est ma conviction. De même que Victor Hugo est le plus grand des poètes lyriques, Sarah Bernhardt est la plus grande des actrices. Et, comme Victor Hugo à l'heure où il
écrivait Pleine Mer et Plein Ciel, Sarah Bernhardt, aujourd'hui, en la maturité splendide de son charme et de sa force, en la sûre conscience de son art, en la totale possession de soi, est arrivée au point où Ton ne se trompe plus ! Véritablement, voici la perfection, la perfection voulue et réalisée, avec tout ce que Tinstinctif génie y peut ajouter d'imprévu et d'au-delà. Et, ce soir, tour à tour délicate, spirituelle, amoureuse, chaleureuse, douloureuse, éperdue et délicieusement mourante, elle a été ce que, naguère, elle était presque toujours, ce que désormais elle ne saurait pas ne pas être: incomparable.
Au surplus la Dame aux Camélias n'est pas une œuvre médiocre et vaut son succès qui persiste. Je sais bien ce que l'on peut dire : Le père Duval, surtout s'il s'attendrit, esc un sinistre et un invraisemblable gredin; Saint-Gaudens, un insupportable niais ; et Nichette, c'est la chimérique et niaise grisette des lithographies démodées. Soit. Je l'accorde. A la bonne heure. Mais réfléchissons. Est-ce que, même dans les chefs-d'œuvre' du théâtre ou du roman, tous les personnages sont également intéresï^ants? Est-ce que dans le Cid^ Don Sanche n'est pas assommant, et tout à fait déplorable, dans Bérénice^ Antiochus, roi de Gomagène, et Gléante bien pénible danfis Tartufe ? Ni Tartufe^ ni Bérénice^ ni le Cid^ n'en sont, je pense, diminués. Considérons surtout Manon Lescaut, Tiberge, c'est l'ennui en sa plus épanouie manifestation ! dans le livre de l'abbé Prévost, il n'y a que Manon et des Grieux. De même, dans la Dame aux Camélias, il n'y a que Marguerite et Armand, mais cela suffît, puisqu'ils sont, à leur manière, de l'amour, de la passion, de la
douleur, c'est-à-dire ce qui, ne mourant jamais en rhomme, donne aux œuvres une chance d'immortalité! Cette chance, quant à la Dame aux Camélias^ ne laisserait pas d'être probable, si le drame d'Alexandre Dumas fils n'était gâté d'un style lâche, incolore, incorrect sans personnalité souvent emphathique et touj ours quelconque; l'émotion, pour s'imposer durablement, doit être exprimée par l'Art, — par l'Art robuste, selon la parole de Théophile Gautier ; et il faut que les sanglots même soient bien écrits.
Quand j'aurai dit que la pièce, autour de M"*"^ Sarah Bernhardt, n'est pas fâcheusement jouée; que M. Brémont (qui savait mal son rôle) est digne non sans une tendresse bien inattendue, M. Angelo élégant, M. Chameroy assez plaisamment imbécile, M"^ Marguerite Car on très gaiement spirituelle, M"^ Seylor très tendrement ingénue, et que M. Guitry, en Armand Duval (encore qu'il m'ait rappelé deux vers célèbres d'Albert Glatigny, que l'on pfîut relire dans les Antres malsains)^ montre plus de chaleur, plus d'emportement, en un mot plus d'emballement que ne permettait d'en espérer de lui son évidente destination à incarner les jeunes hommes un peu fatigués de M. Maurice Donnay, fort séduisants d'ailleurs et très ressemblants à la vie actuelle, faisant l'amour avec dilettantisme, quelque chose comme des amants amateurs, disant : « Je vous aime », sur le ton de ; « Si vous saviez ce que je me fiche de vous et de moi », et bien capables, semble-t-il, s'il leur arrivait d'être promus au poste de Grand Turc, de préférer au rôle de l'impérial Karagueuz celui de quelque souple eunuque, plus subtil, plus frôleur, plus « bout-des-
ongles », — il me restera à parler des Costumes du Temps restitués à la Dam^ aux Camélias. C'était l'amusement promis de la soirée; et la promesse n'a point menti. Il nous a été fort plaisant de voir, pareils à des gravures de mode ancienne, des robes à volants, des redingotes à taille et des gilets à fleurs.
Mais la spirituelle initiative du théâtre de la Renaissance, soulève une question qui ne laisse point d'être délicate, et il faut que j'en dise ma pensée.
Est-il séant, lorsqu'on reprend un ouvrage déjà ancien, de le représenter dans le décor et sous les costumes oûils'oflFrit pour la première fois au public?
Examinons.
Au premier abord, le problème semble résolu ; et la réponse qui vient aux lèvres, c'est: « Oui. » Evidemment, les décors et les costumes du premier soir, qui furent l'intention, la volonté de l'auteur, intention, volonté, hors de toute autre considération, respectables et exigeant l'obéissance, doivent être rétablis ; en outre, si l'on prend garde à ceci que même les plus nobles, les plus hauts, les plus purs, lesplusgr^n^raw^ ouvrages contiennent, à côté des manifestations de l'éternel génie et de l'universelle passion, une part, dans les sentiments et dans la parole, de contemporanèité, de moment même, en un mot, de « mode », il faut, pour que cette « mode » ne choque point les spectateurs d'un nouvel âge, ne les détourne pas, par quelque ridicule, de l'intime intérêt de l'œuvre, l'entourer des matérialités qui l'excusent, l'expliquent, la rendent tolèrable, et même font, du suranné, un ragoût agréable. Oui, cela paraît logique et même nécessaire. Qui donc n'a point rêvé de voir et d'entendre les amoureux,
par exemple, de Racine, ces Grecs non pas Grecs mais gentilshommes de cour française, se mouvoir et s'exprimer en les habits que, pour ainsi dire, leurs âmes portent? il est bien sûr que les sentimentalités si précieuses, et, alors, si modernes, des Alexandre, des Britannicus, et aussi les fureurs — si dix-septième siècle — des Oreste, gagneraient beaucoup de vraisemblance et, par conséquent, d'action sur le public nouveau, à soupirer et à rugir sous Femperruquemeut de Louis XIV ! Tout dernièrement, j'ai fort approuvé le projet, conçu par MM. Ginisty et Antoine, de jouer rAndromène, de Corneille, et la Psyché de Corneille, de Molière et de Quinaut, en l'apparat des fanfreluches féeriques de jadis.
Et cependant. . .
Oui, cependant, je ne suis pas tout à fait convaincu de ma propre conviction, si irréfutable qu'elle ait l'air d'être. Car il serait fort admissible, certainement, que Polyeucte fût habillé comme un beau seigneur de l'hôtel de Rambouillet, pour faire remarquer à Nèarque le pouvoir d' « un bel œil » ; mais pourrions-nous supporter que le môme Polyeucte, — en qui vivent, comme en un chrétien espagnol, la folie de la croix et l'amour effréné du martyre, — ne s'extasiât vers Dieu et n'exhalât les divines strophes de sa prière qu'après avoir laissé son feutre à plumes et ôtè ses gants, par courtoisie?
La vérité, c'est que, en ce qui concerne la restitution des costumes et des décors d'autrefois, il n'y a d'autre règle que le Goût; et le.s directeurs qui s'en aviseront seront loués ou bafoués, selon les cas.
H . Octave Feuillet
MONTJOIB Comédie en cinq actes, en prose
Comédie-Française (4 octobre).
Il faut espérer que l'accueil poli, glacial, malgré les chaleureuses sincérités de la claque, fait à la pièce de M. Octave Feuillet, découragera la Comédie-Française de telles résurrections, souvent fâcheuses, toujours inutiles.
Pour parler d'une façon générale, je persiste à croire que la. Comédie-Française, honnête et illustre théâtre, strict et jaloux musée de chefsd'œuvre, ne doit reprendre de son propre répertoire ancien, ne doit emprunter au répertoire des autres scènes, que des ouvrages vraiment considérables par l'idée fondamentale, les caractères, les passions, le langage, ou ceux, moins admirables en soi, qui, du moins, marquent des dates, soit dans l'histoire des mœurs, soit dans l'histoire de l'art.
Or, Montjoie, cela crève les yeux, ne se trouve ni en l'un, ni en l'autre de ces cas.
Jugez-en.
Homme fort, homme « extraordinairement fort », Montjoie est un financier véreux, enrichi de ruines, de qui la « force » réside en un total et parfait mépris de tous les beaux sentiments, de tous les nobles rêves, de tout ce qu'il appelle le « bleu » ; il a commis une faute, autrefois, celle d'aimer une jeune fille, mais, cette faute, il l'a bien répjarée depuis, en se fichant de sa fem-
mé comme d'une guigne ; et il n'attache pas plus d'importance au bonheur ou au désastre de Thumanité, qu'au petit bouquet de violettes, fétiche odorant et fleuri, que, tous les matins, sa fille vient lui mettre à la boutonnière ; il est de fait que, ce bouquet là, ça doit paraître drôle à .la bourse. Notez bien que le financier contempteur du Beau, caractère de tous les temps, peut toujours donner lieu à un chef-d'œuvre dramatique, si l'on a une manière personnelle de s'en servir. Malheureusement, la façon de M. Octave Feuillet, même en 1863, loin d'être originale, avait déjà servi aux imitateurs de tous les imitateurs ; et il ne rénovait pas plus, en Mont joie, le spéculateur sceptique, qu'il ne rajeunissait, en Cécile, la jeune demoiselle de Scribe, un ruban bleu en sautoir, qui fait la «connaissance de son futur fiancé un jour d'aumône dans la mansarde ; en Henriette la digne femme trahie et résignée de de tous les drames bourgeois ; en Tiberge, le caissier gro.sînon et honnête ; en Roland, le fils mal élevé, mauvaise tête et bon cœur ; en Georges de Sorel, le mélancolique et sympathique jeune homme, doué de toutes les vertus et chargé de tous les guignons, Antony édulcoré jusqu'à la fadeur de Maxime Odiot ; en Ladaunaye, le viveur aff'alé ; en le marquis de Rio-Velez, le général péruvien de tous les casinos ; en la marquise de Rio-Velez, la belle personne éprise de joyaux et destructrice des bonheurs familiaux; et, en Saladin, le bohème ingénu, le débraillé honnête-homme, qui est mis là pour dire les paroles éloquentes et décisives, et pour prouver que l'auteur, — puisqu'il fait parler son idéal par la bouche d'un déclassé, — n'est pas si bourgeois qu'il
en a Pair. Fantoches dépourvus de toute vie î Mannequins immémorialement étiquetés, que, semble-t-il, on pousse de la coulisse sur des roulettes 1 Pas même mannequins, — encore moins personnages, — costumes de théâtre, vides I Et Montjoie n'est pas seulement banal, il est absurde. Le premier soin d'un gredin tel que lui devrait être de cacher sa gredinerie ; l'hypocrisie est le premier devoir des dupeurs. Ah L bien, oui, il fait montre de son scepticisme avec une imbécile infatuation ; il est cynique jusqu'à la puérilité. En outre, il est bête. Pourquoi diantre, délibérément, sans que rien l'y contraigne, groupe-t-il autour de lui tous les témoins, toutes les victimes des infamies auxquelles il doit sa fortune ? Ce Tiberge qui, d'un mot, peut le déconsidérer à jamais, pourquoi ne s'en est-il pas débarrassé, au lieu de l'attachera sa personne, par quelque emploi, en un pays lointain d'où il ne serait pas revenu, ou, plus simplement encore, en défendant de le laisser entrer quand il sonnerait à la porte ? Une jolie fripouille, entre parenthèses, cet honnête caissier qui a mangé, vingt années durant, le pain de la complicité, et ne se résout à dire la vérité, — après une évolution que seul suscite le hasard d'une scène, — que lorsqu'il ne la peut dire sans être un infâme « mangeur de morceau »? Et pourquoi Montjoie va-t-41 chercher, pour le loger chez lui, pour le marier à sa fille, Georges de Sorel, le fils justement du brave homme d'associé qne, jadis, il réduisit à la déconfiture et au suicide ? On peut répondre, soit, qu'il tient à avoir sous la main, à obliger au respect de sa fortune, en leur en faisant une part, ceux qui pourraient la saper, Rè-
ponse médiocre, en Tespèce. N'importe. Je n'insiste pas. Mais pourquoi Montjoie n'a-t-il jamais épousé Henriette, la demoiselle autrefois séduite, et imprudemment aimée, maintenant mère de grands enfants, et que tout le monde croit être sa femme ? Se peut-il que cet « homme fort » n'ait pas envisagé le péril de déconsidération auquel Pexposait cette situation ambiguë qa'un renseignement demandé à la mairie pouvait, à tout moment, divulguer ? Et comment, à Theure même où, pour être élu député, il a besoin de la considération universelle, se hasarde-t-il à installer dans sa propre maison, dans la maison de «a femme, — de celle qu'on croit sa femme, — et de son fils et de sa fille qu'il va marier, sa maîtresse, la marquise, coquine évidente, et le mari de la marquise, Péruvien douteux, Grec certain? Sottises invraisemblables. Elles portent, sans tarder, leur fruit. Tous se détournent de Montjoie, encore plus bête qu'immonde. 11 est obligé de renvoyer son caissier, de renvoyer sa femme et sa fille, de subir les outrages de son fils (mauvaise tête et bon cœur Jt) et de se battre avec Georges" de Sorel, qu'il blesse grièvement. Et, alors, vous penséîî (puisqu'il est un « homme fort ») que, élu député tout de même, Montjoie va se redresser, selon l'espèce de caractère qui lui fut attribué, — famille, devoir, humanité, des fadaises, des chimères, du « bleu »! — en la solitude de son orgueil et de ses malpropretés triomphant? Pas le moins du monde. Il y a Berquin, cette forme de la Providence au théâtre de Madame. Le sceptique, tout à coup, — c'est l'affaire d'un entr'acte, — devient un idyllique, un innocent. Marquis de Sade converti en Fénelon,
et Turcaret attendri en M. de Montyon (je parle d'après le dénouement primitif, celui de M. Octave Feuillet lui-même, celui de 1863), il veut sa femme, qu'il épousera devant M. le maire, et sa fille, et son gendre, — le tranquille foyer honnête. Et toute sa fortune, il l'abandonne pour faire renaître au bonheur, dans l'aisance, les familles qu'il ruina jadis. Quel honnête homme, ce gredin ! Demain matin il ira à la messe, avec sa femme, et, dans les mansardes pauvres, avec sa fille, devenue la femme de Georges de Sorel, lequel, d'ailleurs, ne se souvient plus du tout de son père déshonoré, de son père suicidé. Tout cela est tellement niais (avec, en outre, un si criminel usage de l'émotion inévitablement causée, par les romancières naïvetés de la petite demoiselle et la boursouflure des tirades honnêtes, en l'ingénu public, — cette ingénuité de la foule sera, un jour, la revanche des vrais poètes dramatiques !) que l'on hésite à croire qu'un homme de talent ait pu se ravaler à tant de niaiserie. Car M. Octave Feuillet fut homme de talent. Qui donc le nie ? Qui donc, conteste qu'il y eut en lui une aspiration, non dépourvue quelquefois d'une apparence d'accomplissement, vers des hiauteurs où il ne pouvait atteindre ? Relisez Dalila : tout n'y est point à dédaigner ; quelque passion vit dans ce drame. On trouve, dans le Roman d'un jeune homme pauvre j une sentimentalité romanesque dont il ne faut point faire fi, complètement. Même dans Montjoie . — une des œuvres les moins personnelles de l'auteur de Rédemption — vous remarquerez des scènes assez touchantes, et des visées qui sont assez loin d'être méprisables. On a dit de M. Octave Feuillet qu'il
était le Musset des familles ; le jugement fut trop bref, et non dépourvu de quelque injustice. C'est avoir tort que d'avoir trop raison. M. Octave Feuillet valait un jugement moins sommaire, le réduisant moins aux honnêtetés littéraires ; par les aimables audaces mondaines, plutôt que familiales, où il s'emportait quelquefois, surtout dans ses romans, il serait plutôt le Musset des flve-o'clock. Néanmoins, si indulgent qu'on soit envers la mémoire d'un si galant homme, il faut bien reconnaître qu'il n'eut aucune action sur son temps, et qu'il fut, agréable sans doute, une des « inutilités » de la littérature contemporaine. Pourquoi donc la Comédie-Française a-t-elle repris Montjoiey cette pièce si peu remarquable par l'invention et les caractères ? C'est peut-être qu'elle vaut par le style, et l'esprit. Le style ? J'ouvre la brochure, au hasard, et je lis : « La mère de vos enfants, et vos enfants eux-mêmes, condamnés, par votre implacable égoïsme, à la marge flétrissante du Code. » L'esprit ? Je rouvre, au hasard, la brochure : « Enfin, dit Lajaunaye qui a eu une attaque dans son bain, tu m'aurais bien donné une larme, je suppose ? — Mon ami, je ne le crois pas, vois-tu. Je n'ai pas étudié la question. Mais je ne le crois pas, attendu que je pleure très difficilement... entre mes repas. » Plus loin, je trouve, à propos de la mort d'un député : « Eh bien ! son médecin a eu le dessous ? — Parfaitement !... et il a eu le dessous, lui !... » De sorte que, sans doute, la Comédie-Françaises a remis Montjoie à la scène, à cause de quelque promesse ancienne, ou en manière de courtois hommage à une très honorable et très chère mémoire. Mais, si délicates soient-
elles, ces considérations sont de celles dont ni le public ni la critique ne sont obligés détenir compte . Il se peut aussi que les meilleurs comédiens de France aient choisi avec empressement une occasion de COLLABORER.
Ils ont collaboré, démesurément, et avec une satisfaction évidente.
S'il était d'usage de nommer l'auteur, ou les auteurs, après le dernier acte, même quand la pièce n'est pas nouvelle, le sociétaire chargé de ce soin aurait pu dire, ce soir : « La pièce que la Comédie-Française a eu l'honneur de représenter devant vous est de MM. Octave P'euillet, de Féraudy, Leloir, Albert Lambert fils, Georges Berr, Laugier, Glerh, . Delaunay fils, Falconnier », et il eût omis les dames. Vous pensez que je ris, ou exagère? Prenez la peine de relire la note, de ton officiel, qui a paru, ces jours derniers dans divers journaux : « Les modifications apportées dans le texte primitif de Montjoie^ aux quatrième et cinquième actes, coupures et additions^ ont été faites de concert avec l'administrateur général, par M. Le Bargy et les différents artistes chargés d'interpréter les personnages de cette comédie. » Je me suis laissé dire que M. Falconnier, en qui s'incarne le Capitaine des Pompiers, s'est écrié, à l'une des dernières répétitions, au moment où M. Georges Berr lui offrait de prendre « quelque petite chose » : « Non ! non l non ! J'ai à dire : « Monsieur, fai déjà pris... je ne peux pas dire cela I Ce n'est pas assez vrai, assez naturel, assez capitaine-de-pompiers. J'ai travaillé, j'ai trouvé mieux. Ne pensez-vous pas qu'il faudrait dire : « Monsieur, j'ai déjà bu... » On fit immédiatement droit à cette requête, pen-
dant que M. Le Bargy remaniait le cinquième acte. Remarquez que le dénouement de M. Le Bargy est infiniment supérieur à celui de M. Octave Feuillet ; qu'il s'eflForce évidemment d'être plus conforme ali caractère initial de Montjoie ; et M. Le Bargy montre de réelles qualités d'auteur dramatique. Tout de même, c'est raide, — comme on dit au théâtre Déjazet, où Ton ne change pas, l'auteur absent, le texte de la première, — et cela peut nous mener loin ! Non seulement c'est absurde (de deux choses l'une : ou Montjoie n'était pas digne d'être repris, et alors pourquoi le jouez-vous ? ou Montjoie était digne d'être repris, et, alors, pourquoi y changez-vous quelque chose ?) mais fort inquiétant, en tant qu'exemple, — qui sera suivi. Ce sera drôle, si les comédiens s'arrogent le droit de modifier les pièces pour les adapter, selon une autre note officielle, qui a été publiée, « aux idées actuelles ». Supposez (supposition chimérique !) que l'on reprenne les Bur graves, Barberousse se gardera bien de dire : « Allemagne ! Allemagne ! Allemagne ! » mais il dira : « Moscovie ! Moscovie ! Moscovie ! ». Le vers sera faux : il n'en sera que plus conforme aux idées actuelles. Et, pour la prochaine représentation de Tartufe^ la Comédie-Française nous réserve une surprise qui nous sera tout à fait agréable. Qu'est-ce que ça nous fait, Louis XIV? Voilà, par exemple, quelqu'un dont personne ne se soucie désormais ! Louis XIV, il n'en faut plus. Si bien que l'Exempt chargé, dans la comédie de Molière, du rôle de la providence royale, portera l'uniforme du chef de la pohce de Saint-Pétersbourg, et dira à Orgon :
Nous vivons sous un tsar ennemi de la fraude !
D'ailleurs, la Comédie-Française, — tradition gaie, — est coutumière de telles modifications. Moi, qui vous parle, j'ai assisté à un anniversaire de Pierre Corneille, où Ton jouait Nicomèdej avec Beauvallet, et Ylllusion comique^ avec M. Got, absolument admirable d'ailleurs, et si bien habillé, dans le rôle de Matamore. Vous savez qu'au dernier acte de cette exquise, amoureuse, éblouissante farce lyrique, où Corneille mit toute la joie et tout le bel excès de son jeune génie, le père de Clindor, à l'avant-scène, en compagnie du magicien Alcandre, voit jouer une tragédie, qu'il prend pour une réelle aventure, et où Ton tue beaucoup de monde. Mais M. Thierry, alors administrateur de la Comédie-Française, n'aimait pas cet acte tragique que le bon Corneille avait écrit presque en parodie, et conformément à l'idée générale de son œuvre. Que fit M. Thierry ? Il remplaça le cinquième acte, où, sous les yeux du père, Clindor représentait Théagène, et Isabelle, Hyppolite, et Lyse, Clarisse, par le premier acte de Sancho d^ Aragon (je vonn jure que je vous dis la vérité !) et, comme personne ne meurt au premier acte de Don SanchOy il avait fait, pour joindre les effets de la comè^ die, pour légitimer l'émotion indispensable du père de Clindor, il avait fait, lui-même, — M. Le Bargy n'étant pas né encore, — quarante vers de Corneille !
Mais s'ils sont d'inutiles et intempestifs collaborateurs de Corneille et de M. Octave Feuillet, qu'ils sont d'admirables artistes, les comédiens de la Comédie-Française ! On ne saurait imagi-
ner une pièce mieux jouée que Montjoie. M. Léloir est un héroïque contempteur de l'humanité, — Don Juan à la Bourse ; M. de Féraudy (à qui Ton a coupé les plus sûrs effets de son rôle) déborde de belle humeur et aussi d'attendrissement ; Mue Lara est charmante, en dépit de son innocence pas assez naïve, ou de son artifice puéril qui ne va pas encore jusqu'à l'art ; et M. Albert Lambert fils, en redingote, ne laisse pas d'être chaleureux ; et M. Pierre Laugier parle étonnamment le péruvien (bien mieux que M. Octave Feuillet ne parlait le français!), et Mlle Nancy Martel, en un rôle trop bref, est infiniment agréable, et Mme Pierson s'attendrit aussi sincèrement que possible. Ah ! les admirables artistes. Ah ! si chacun se bornait à l'accomplissement de l'idéal de son art ! Si les acteurs consentaient à ne pas être des auteurs !... « Les vaches », selon l'expression du fabuliste, « seraient mieux gardées », — et les distances.
H. Georges Duval, musique de H. Georges Street.
MIONONNETTE Vaudeville-opérette en trois actes.
Théâtre des Nouveautés (4 octobre).
Bien que M"*" Fillianx, si jolie, et, même plus jolie que cela, soit, dans sa maladresse encore, une fort aimable comédienne et chante d'une petite voix fine et légère comme un fil d'or qui va
casser; bien que M. Germain montre une drôlerie simiesque qui oblige au rire les personnes les plus atrabilaires ; bien queM.Tarride soit tout àfait sur le point d'imiter M, Dupuis et que M"'' Aimée Martial nous ait obligeamment montré l'une de ses jambes (hélas ! que n'avons-nous vu l'autre I) il a paru que cette opérette, qui ne laisse pas de révéler chez le librettiste un honorable souci de ne point descendre jusqu'à l'ignoble bouflFonnerie, aurait pu, tout de même, sans trop s'encanailler, nous amuser d'un peu plus d'excessive parodie ; MignonneUey c'est Mignon; je n'auraie vu aucun inconvénient à ce qu'on bafouât une auguste mémoire, — ce n'est pas celle de Gœthe que je veux dire. La pièce des Nouveautés a le tort de s'attarder, de s'alanguir en trop de berquinade et en pas assez d'idylle ; il est également impossible de s'amuser ou de s'attendrir à ce folichon mélodrame de l'enfant trouvée, fille du vieux modèle Charlemagne, qui resta pure parmi les rapinades, promptes à lever les jupes, de l'atelier que dirige le peintre Oscar de Bois-Colombes, et, hier gauleuse d'oies, chante tout à coup des chansons de café-concert, — ce qui ne l'empêche pas d'être la plus ingénue des honnêtes petites personnes. Et, encore que M. Georges Street, musicien pour de vrai, artiste subtil et souvent ingénieux, ait très souvent montré de l'imagination mélodique et quelque adresse orchestrale, je crains que cette opérette n'ait pas la chance de celles dont, dix ans écoulés, on célèbre encore le triomple persistant ! Au surplus, cinq cents représentations ne la feraient pas meilleure.
Théophile Gautier. M. Emile Bergerat.
LE CAPITAINE FRACASSE Comédie héroïque en cinq actes et sept tableaux, en vers
Odéon (11 octobre).
Si cette question, n'importe quand, m'avait été posée :
« Lequel, entre les poètes de .cet âge, est le plus évidemment destiné par le Don, et par l'Art, et par la volonté des dieux ! à tenter de remettre en honneur la comédie aventureuse, amoureuse,, batailleuse, pittoresque et picaresque, — filles enlevées, duels sous les balcons, sérénades vers les fenêtres, héroïsmes, ivrogneries, stances à la lune, lazzis obscènes, brocarts de màntea ux princiers, pommeaux d'èpées qui sont des boîtes à pastilles, et les dentelles envolées du sein des Léonors et des Clarisses, et la loque pompeuse des spadassins, pourpre de sang et de clairet, en un mot la Comédie dite héroïque, la Comédie de cape et d'épée, non sans ajouter à cette espagnolade qui fut en France tour à tour le médiocre do7i Japhet (T Arménie^ farce cul-de-jatte aussi de l'infirme Scarron, la merveilleuse Illusion et la Suite du Menteur de Pierre Corneille, Don Garde de Navarre et la Princesse d^Elide de Molière, un peu de l'infini shakespearien épars dans Shakespeare, Beaumont,. Fletcher, et la fantaisie élégiaque et dandye de Musset et du lyrisme farce de Victor Hugo au
quatrième acte de Ruy-Blas, et de Todelette épanouie en drame tendre dans la divine Florise de Théodore de Banville? »*
Sans hésiter, j'sturais répondu :
Emile Bergerat.
Car, véritablement, il me semble que lui seul, non sans une inspiration instinctive corroborée par Texemple et l'étude des bons auteurs lyriques et comiques, porte en soi à un aussi extrême degré — pêle-mêle d'inventions logiques ou baroques, soudainetés vers le sublime envol de Calliope, retombées dans l'ahurissement à muse rebindaine, naïvetés d'enfant qui s'étonne, subtilité de la plus rafSânée décadence, folie raisonnable, bon sens hérissonnè de paradoxes, et, dans l'ivresse éperdue du clinquant, dans l'èblouîssement, fécond en images neuves, de la périblepsie, la clownerie des rythmes et le jaillissement tout à coup, hors d'on ne sait quelle trappe, de la rime déconcertante, — tout l'excès indispensable à réaliser l'idéal de la Comédie héroïque et bouffonne.
Néanmoins, la représentation de ce soir n'a pas laissé de désenchanter un peu nos espérances. Est-ce donc qu'Emile Bergerat n'a point toutes les qualités natives ou acquises, que lui accordait notre admiration ? pas le moins du monde. Il les a, triomphantes : et à qui dirait le contraire, toute son œuvre — son œuvre poétique surtout — serait un parfait démenti. Mais l'auteur d'Enguerrande a eu cette fois le tort grave de ne pas chercher en soi-même, en soi seul, l'occasion de développer un talent de qui l'originalité se mçt tout de suite en contradiction avec le respect dû à un chef-d'œuvre ; il le gâte.
et s'y gâte; il le transforme trop pour qu'il en demeure quelque chose d'admirable et pas assez pour qu'un nouveau chef-d'œuvre en puisse éclore. Ce n'est, tout à fait, ni de l'adaptation ni de l'invention; de là, dans l'ouvrage, du désaccord, de l'inharmonie, de l'incertitude qui ne se décide ni en un sens ni en l'autre, et, par suite, chez le spectateur, une impression de gêne, très fâcheuse. Moins qu'aucun autre, Emile Bergerat, par cela mênle qu'il a l'honneur d'être diffèrent y pouvait tenter une aventure où il était urgent de ressembler. Au surplus, personne n'aurait dû se hasarder à « transposer » sur la scène le roman .de Théophile Gautier. Je suis d'autant plus autorisé à le dire que, depuis dix-huit ans, j'avoue et proclame mon repentir de m'être, — au temps des jeunes misères, quand Théophile Gautier daigna, en manière d'aumôpe, me donner une autorisation qui me vaudrait peut-être quelque argent — rendu coupable d'une telle audace et d'une telle aberration.
Considérons nettement ies choses.
Outre que, à parler d'une façon générale, il n'est rien de plus déplorable que la dramatisation d'une œuvre romanesque, — car si le romancier et le dramaturge doivent tendre au même but de beauté, ils y doivent tendre par des moyens d'art radicalement différents, — le Capitaine Fracasse^ de tous les Récits, est précisément celui qui se prête le moins à devenir Pièce. En effet, par quoi vaut-il ? Est-ce par l'affabulation simplette à la fois et mélodramatique d'une comédienne abandonnée, enfant, par un grand seigneur, aimée par un gentilhomme pauvre, poursuivie d'amour par un gentilhomme riche frère sans le
savoir de la jeune personne, et qui enfin, après qu'a été guérie la blessure infligée au gentilhomme riche par le gentilhomme pauvre, épouse celui-ci du consentement général, parmi le ruissellement apothèotique d'un trésor de pièces d'or qu'une fllle sauvage a découvert sous le cadavre d'un chat ? Osons le dire : c'est bêta, ce petit conte j et, certes, je suis persuadé que l'auguste rêveur de la Comédie de la Moriy que le désespéré et sincère amant des Elégies^ que Tinsurpassable artiste des Emaux et Camées mit précisément quelque coquetterie à choisir un sujet d'une assez évidente banalité pour qu'il fût à jamais impossible d'attribuer, à l'admiration universelle que susciterait son œuvre, d'autres causes que la résurrection parfaite, à n'importe quel propos, de toute une époque, que la sûreté de sa vision sur la nature et sur les êtres, et que la beauté de la parole. Or, c'est cela, je veux dire la pitoyable décadence d'une race pierre à pierre dans les ruines prochaines d'un château mélancolique, la rôderie furtive du basque, presque bête fauve, et de la petite sauvagesse brune, presque chat, qui rampe sous les chutes lentes de la neige ensevelissant le Matamore, tandis qu'un chien hurle à la lune , le cliauetis des épées, dans les rues de Poitiers, retentissant en cliquetis de phrases ; le piment rouge des lèvres de Zerbine, et le geste lent d'Isabelle qui accepte une fleur, et le miroir de l'enrubanné Léandre, qui mire ses dents ; le tumulte de toute une ville qui, sous l'auguste silence du Louvre ne déclosant point ses mysié* rieuses fenêtres, mêle entre les parapets du Pont- Neuf, autour du Moine, du Cheval Blanc et de la Fille, le tire-laine, l'arracheur de dents, le cul-
de-jatte et les bœufs mugissants de la charrette apportant à Paris Tidéal dans la loque versicoiore des comédiens ; le soleil rougissant qui se couche comme immobile en le passage lent des ondes sous les arches ; la solitude sombre après le couvre-feu, les sursauts qui se précipitent et se dérobent, et le guet-apens dont on ne voit qu^un œil ; les landes farouches où s'achemine vers les ténèbres le retour de tous ceux que déçut la lumière, et le château de la Misère devenu plus misérable encore... C'est cela dont le théâtre, n'importe quel théâtre, eut-il été conçu et fut-il érigé selon l'idéal même des poètes lyriques, ne saurait, même avec des comédiens de génie, des décorateurs dont le moindre serait supérieur à Callot et à Delacroix, avec un metteur en scène éduquè par Prêtée et par l'enchanteur Merlin, ne saurait nous donner qu'une piètre parodie ; et, devant la toile de fond, qui borne, il reste, du Capitaine Fracasse de Théophile Gautier, une niaise anecdote dont M. Dennery lui-même ne voudrait pas pour un drame destiné à être repris au théâtre du Ghâteau-d'Eau. Je pense qu'il faut laisser les chefs-d'œuvre aux bibliothèques et au rêve du soir des poètes qui lisent sous la lampe. Emile Bergeratest d'autant plus coupable, — oui, coupable, et je le fus aussi, — qu'il n'a pas ignoré le péril de son entreprise ; il dit, dans une préface : « Lorsque le roman doit la majeure partie de son renom à l'éclat du style et la moindre à l'intrigue, le plus habile y r^arde à deux fois. » Mais il ne s'arrête point à sa propre objection et se borne à conclure que, « la tâche étant résolue » (il ne fallait pas s'y résoudre!) son travail ne pouvait être exécutable qu'en vers.
Ici, je suis comblé de stupéfaction. Gomment, voici un chef-d'œuvre, qui vous l'avouez vousmême, doit son illustration éternelle à l'éclat du style, et c'est précisément ce style que, de propos délibéré, vous vous décidez à ne pas lui emprunter ? Du moins, dans mon informe adaptation, j'avais, hors des moments où la musique de mon cher ami Emile Pessard exigeait la versification, maintenu, autant qu'il était possible, le texte même des dialogues de l'œuvre primitive* Emile Bergerat dit dans sa préface : « la prose de théâtre n'est pas la môme et tant s'en faut, que celle du livre; elle a rarement le temps d'être belle pour elle-même, et, quand elle l'est, c'est beaucoup plus par l'expression que par la plastique ; la transposition nécessaire ici, du style de Gautier, c'était le vers. » Je suis obligé de déclarer que je ne comprends pas du tout; et même je me révolte puisqu'il s'agit d'une œuvre de qui l'intention la plus évidente, et si magnifiquement réalisée, fut de restaurer la langue littéraire d'un siècle ancien !
Vous penser bien qu'Emile Bergerat n'a pas commis toutes ces erreurs sans un infini talent. Encore que je réprouve — ah 1 formellement — l'abus des rimes funambulesques dans les situations graves du drame où la rime ne devrait plus être que le maintien du rythme général, berceur de rémotion des spectateurs ; encore que je ne puisse me résoudre à l'incohérence,' çà et là, d'images qui ont l'air de se « crêper le chignon», dans l'œuvre de Théophile Gautier, comme les danseuses du Moulin-Rouge ; il va sans dire que la verve d'Emile Bergerat, en cette comédie héroïque, s'est, à chaque instant, répandue en impro-
visations heureuses et en pittoresques épithètes et en fantasques drôleries qui claquent dans l'air comme les oriflammes de son talent !
Tout de même, j'aurais préféré la prose de Théophile Gautier.
Mais, Emile Berger at a le droit de ne point attribuer qu'à lui seul le médiocre succès de cette soirée. Même il pourrait affirmer, — il ne le fera point, auteur courtois, — que sa pièce a été représentée et mise en scène de la façon la plus propre à ne rien laisser subsister de ce qu'il voulait qu'elle parût.
Remarquez bien que je ne mets pas en question le talent, en soi, de chacun des artistes qui espéraient être applaudis- ce soir, et de qui l'espérance fut, parfois, trompée. Si l'on s'incline au détail, M. Amaury, duc de Vallombreuse, qui peut-être a le tort de ressembler trop à M""® Desclauzas — n'a pas manqué d'élégance, bien qu'il ne soit pas encore tyés sûr de ses gestes qui s'amusent avec le feutre à plumes. M. D'avançon a plu, en chevalier de Vidaline, par une adolescence incontestable. M. Géalis, marquis de Bruyères s'est montré aimable, pas assez maigri par Zerbine. Hérode, — c'est M. Léon Noël, — est énorme; M. Coste, c'est Scapin, n'a pas oublié le Conservatoire, où il serait injuste de souhaiter qu'il retournât; sous la perruque du pédant Blasius, M. Albert Lambert expie, en intentions de farce, son immémoriale gravité; sous lejuste-au-corps de Pierre, M. Gornagliaest un rude et sûr prévôt d'armes ; M. Siblot n'est pas, en Malartie, assez fantasquement brutal; M. Paul Franck, — Lèandre, — que du moins on entend, a de lyriques fatuités; M. Janvier, dans Lampourde, à qui n'eut pas
suffi Mélingue (car il y eût fallu Jenneval !) néglige trop les bondissements des escrimeurs d'Italie, et met trop de modération en la grandiloquence de son verbe et de son geste. On a applaudi M. Géraier sous le foulard rouge d'Agostin; j'en suis fort aise ; je crains qu'il n'ait mis en son farouche personnage un peu trop d'agrément pittoresque de cabaret et pas assez de rudesse montagnarde. Pour ce qui est des dames, on sait quelle est à l'égard des comédiennes ma courtoise indulgence. A côté de M^^' Mellot qui, en Ghiquita, n'a tiré de ce rôle formidable et charmantquede médiocres effets brutaux, gosse de la Lande qui se souvient de l'Ambigu, M"*' Depoix n'a pas trop exagéré en violence faite exprès sa grâce naturelle ; le piment de Zerbine s'est un peu dérougi aux lèvres roses- de M"^ Piernold. M"' Lestât a été en Séraphina beaucoup plus médiocre qu'elle ne sera certainement dans un autre rôle ; mais M""" Barni, habillée comme l'illustre duègne, du second acte de Ruy-Bas, se montra une entremetteuse intrépide ! En sorte qu'il faut louer chaque comédien considéré à part — et constater le déplorable effet morne que produisit l'ensemble. Soit qu'ils se sentissent dépaysés, pas chez eux, pas à leur aise, en cette comédie aux effets nécessairement excessifs, bien faite pour les ébahir, après tant de pièces paisibles ; soit qu'un magistral conseil, se souvenant des scènes à voix basse, des gestes qui se détournent et des chuchotements près de la porte, les ait obhgès à de la réalité familière et à la totale absence de toute excentrique pittoresque, les artistes ont donné au public, qui espérait de la secousse de l'applaudissement le réveil de l'ennui, une lente impression d'uniformité dans
le jeu,d'unitonie dans la voix, et de parfaite inutilité. Ils auraient pu être ailleurs.
Emile Bargerat est parfaitement en posture de dire qu'aucun de ses plus fantasques vers, qu'aucun des vers que j'ai le droit de ne pas aimer, mais qu'il a le devoir, lui, d'aimer puisqu'il les fit, ne fut jamais, jamais, jamais, entendu par personne ! Notez que je ne suis opposé à aucun système théâtral ; mais on ne saurait exiger de moi que j'admire ce que je n'entends point; et ily a quelque impertinence, en un vaste théâtre, à nous faire tendre l'oreille, vers des épaules.
Une chose a largement contribué à l'insuccès de la tentative d'Emile Berger at — et je maintiens qu'il a le droit de dire : vous ne connaissez pas du tout ma pièce — c'est la façon chétive, pauvrette, aigrelette, gringallette et comme efiFarée de quelque chose d'extraordinaire, dont elle a été mise en scène. Je veux dire tout de suite que je réprouve l'excessive dépense de costumes, de décors et de figuration conseillée par le goût actuel aux directeurs qui jouent une pièce littéraire; et j'approuve surtout que la nouvelle entreprise odéonienne, obligée non seulement par le cahier des charges, mais par le devoir moral consenti, à jouer beaucoup de pièces nouvelles, ne se hasarde pas à des prodigalités qui compromettraient l'honorabilité de son commerce ; car, €nfln, elle est tout de môme, malgré la littérature, un commerce. Mais il y a des degrés dans l'économie qui ne doit point se manifester en sordidite. D'ailleurs, ne peut-on point suppléer à la splendeur des décors, à la richesse des étoffes, par l'invention ingénieuse des effets scôniques? Vraiment, le Capitaine Fracasse^ qu'inventa Théo-
phile Gautier, qu'illustra Gustave Doré, incitait à quelque émulation MM. Paul Ginisty et André Antoine. On n'attendait pas d'eux les fanfreluches coûteuses des féeries de la Galté ou du Châtelet, ni le solide luxe exact de la Comédie-Française. Mais on espérait des nouveaux directeurs, — se souvenant du passé de l'un d'eux, — je ne sais quoi, pas cher, mais amusant, une façon ingénieuse de grouper la foule, d'accouder aux tables de cabaret les spadassins ivrognes et de régler les duels en bondissante escrime napolitaine, et de ne pas se borner à faire tomber, pour simuler la neige, des petits morceaux de papier blanc. Çà, la Mort du Matanibre ! c'est donc que vous n'avez pas lu l'immortelle page qui la raconte? et c'est un tableau qu'il fallait réaliser par quelque audace d'invention, ou supprimer. L'Odéon a eu tort d'en préférer la simulation médiocre. Et il est extraordinaire que, pas un seul instant, en ce drame de soies et de loques, d'épées et de bâtons, n'ait été réalisée Tamusette du moins d'un groupement qui ressemblerait à un joli tableau.
D'ailleurs, n'exagérons rien.
J'entendais dans les couloirs quelques personnes blâmer sans indulgence l'un des directeurs de rOdéon. On s'étonnait que, ayant choisi, pour l'ouverture de son théâtre, une pièce telle que le Capitaine Fracasse, il n'eût point profité de cette circonstance pour mettre en œuvre l'ingéniosité de trouvailles, la singularité de moyens et le don de tout faire avec rien, dont il avait si souvent donné de probantes et admirables preuves, avec des ressources, médiocres, sur des scènes inférieures. Quelques-uns allaient jusqu'à dire (oh ! combien je réprouve leur mauvaise intention !)
que M. Antoine avait poussé l'instinctive horreur de la poésie, — horreur toujours dissimulée et même niée en présence des poètes qui le servirent, — jusqu'à ne point s'adonner totalement au succès si désirable, en apparente, d'un roman de poète, mis en comédie par un poète ; et on lui attribuait la mauvaise pensée de dire : < Que vou- . lez-vous, les poètes ne font pas d'argent, je n'y puis rien !» et de reprendre En Famille^ de M. Oscar Méténier, Sinon cet an, du moins Tannée prochaine.
Que voilà de vaines calomnies ! M. Antoine, se souvenant des romantiques, est certainement « un mortel de race peu commune, dont se peut élargir l'âme avec la fortune », et le roi de TOdéon a oublié les obligations du duc du Théâtre- Libre.
Ce qu'il faut dire, ce qu'il faut croire, c'est que M. Antoine a été un peu troublé par la mise en ses mains, tout à coup, d'un théâtre qui est un vrai théâtre; il doit avoir, comme on dit, perdu la tête. Il n'a pas pensé tout de suite qu'un théâtre largement subventionné devait offrir à Paris une décoration et une mise en scène supérieure à celle que M. Larochelle, la saison prochaine, sous le nom de Théâtre-Libre (encore!) nous offrira. Il a été un peu trop banlieue. L'Odéon est un théâtre où l'on va en voiture, il a cru que c'est un de ces théâtres où l'on va en tramway. Mais il a donné assez de preuves de son dévouement à l'art, — je le dis sans sourire : André Antoine