EST LE SEUL IIOISIME QUI, DEPUIS BIEN LONGTEMPS
EN France, ait suscité un mouvement dramatique — pour que nous consentions à l'accabler après une seule mauvaise soirée où sembla appa-
raître quelque incapacité. Il est évident que si^ tout à coup, on avait nommé Surcouf vice-amiral^ il n'aurait su que faire parmi tant de bateaux ; et ce n'est pas sans crainte de premières aventures médiocres qu'on nommerait général un capitaine de francs-tireurs ; il faudrait lui laisser le temps^ de s'habituer à être chef d'armée. C'est une habitude que M. Antoine prendra vite, car il est de sa nature, imperator, et tout sera pour le mieux^ bientôt, dans le meilleur des Odéons.
H. P.-L. Fiers, musique de H. Edmond Audran
LA REINE DES REINES Opérette-bouffe en trois actes.
Théâtre de V Eldorado (15 octobre).
Peu d'accord avec beaucoup de personnes infi-^ niment distinguées, je ne suis pas du tout choqué par la bonne grosse bouffonnerie populaire, voire populacière, forte en gueule et les poings sur les hanches ! môme, je m'y plais fort, si elle est vraiment farce. Etre éperdu d'Eschyle et de Marivaux, ça n'empêche pas de se divertir avec Vadè, Gueulette et Paul de Kuck ; et enfin, médiocrement bégueule, je suis bien de l'avis de François r^ et de Triboulet :
Vivent les gais dimanches
Du peuple de Paris
Quand les femmes sont blanches. . .
Quand les hommes sont gris!
De sorte que, ce que je reproche à la pièce bouffe de ce soir, ce n^est pas d'être grossièrement drôle.. • c'est de ne pas être drôle ! Ça ne ferait pas grand'chose qu'elle fût de ton bas, si elle était amusante ; mais elle ne l'est pas du tout.
Il s'agit d'un conseiller municipal de Paris, nommé Glampistron, qui, sous peine d'être privé de toute « galette » par le cousin Landouyard, avec un y (notez cette particularité, car il y aura tout à l'heure un autre Landouillard, avec deux 1), est obligé d'épouser, demain matin, où après-demain matin, je ne sais pas au juste, Germaine, jeune blanchisseuse au lavoir de son oncle Gadencourt, fort gracieuse «t très aimablement souriante, et délicatement chantante, puisque c'est M"^ Paulette Darty . Il est ' donc tout naturel qu'elle soit adorée d'un étudiant appelé Paul Auberive, dont elle fit la connaissance au bal de l'Hôtel de Ville. Pour que Germaine n'appartienne pas à Glampistron, l'étudiant (c'est M. Paul Thery, chanteur pas maladroit, à la voix sympathique.», c'est désolant!) 1 étudiant, dis-je, d'accord avec deux camarades, l'un peintre, l'autre musicien, fait nommer la nièce de Gadencourt reine des reines des blanchisseuses; de cette façon elle ne pourra pas épouser le conseiller municipal, parce que, pour être reine, il faut être rosière. Or, le cousin et la cousine Landouyard, fort inquiets de l'éclosion de deux petits poulets tonkibois, sont arrivés de Saint-Escobille pour le mariage, avec Candide Prunet, de l'institution Prunet sœurs (M'^^ Mathilde a réussi à faire rire, à force de bonhomie et de fine drôlerie, en ce rôle insipide), et Sophie Pru-
net, et Agathe Prunet, et le vétérinaire Pouponnet, et r homme-poisson ! non, je me trompe : serpent ; l^homme-poisson, c'est dans la Famille Pont-Biquet. Que fera Glampistron? Allié avec Louise, tille de Gadencourt (M"* Alice Bonheur gâte un peu sa gentillesse naturelle en afiFectant des airs gavroches et presque rudaniers, mais elle chante très agréablement, d'une souple voix musicienne) et, avec le garçon de lavoir, adoré de toutes lés laveuses, Bichon, fort plaisamment joué par M. Regnard, il essaie de persuader à ses parents, à ses amis de Saint-Escobille, à force de leur faire boire des petits verres, et des grands verres aussi, dans un bal où la cousine Landouyard est en belle Otero (M™° Fanny Genat, comédienne sûre et adroite, fait de cette vieille folle une amusante caricature), Candide Prunet, en l'une des trois grâces (Euphrosine, je pense), Pouponnet en tonneau et Glampistron lui-même en ange Gabriel (tel M. Allart dans la Revue de Gluny), que le mariage va avoir lieu, qu'on n'attend plus que l'adjoint au maire. Gelui-ci ne venant pas, des complots que ne démêlerait pas le plus patient déchiffreur d'énigmes mettent tous les gens de la i'ête, l'un après l'autre, ou deux par deux, dans la cabine du téléphone, changent Auberive en Landouyard, avec un y, et Landouyard, toujours avec un y, en Auberive, font apparaître un commissaire de police qui cherche un autre Landouillard, celui qui a deux /; et le commissaire de police se laisse couronner de roses ! Ge qui ne l'empêche pas de conduire au poste le faux Landouyard avec un y, pris pour le Landouillard avec deux l\ Par la ruse encore de Glampistron, les parents et amis venus de Saint-
Escobille, à peine sor4;is de la cabine du téléphone, sont enfermés, en chemise, dans le séchoir du lavoir, chaufifé à quatre-vingts degrés! Tant qu'à la fin, — c'est, en vérité, de l'extravagance trop compliquée à la fois et trop niaise, et trop morne, — Germaine épouse Paul, Loïse épouse Pichon, et la pièce n'épouse pas le succès!...
Si la Reine des Reines tient quelque temps l'affiche, — ce que je souhaite pour ce neuf et clair et tout luxueux théâtre, bien qi 'il ait eu le tort de prodiguer à une si piètre pièce tanjt de décors somptueux et jolis, et d'éblouissants costumes, et tant de belles personnes qui montrent à ne rien cacher d'elles une bonne volonté, une exhubérance vraiment touchante et, j'aime à le croire, touchée, — elle le devra à la musique de M. Edmond Audran. Originale, cette musique? pas lemoins du monde, fort banale au contraire, se souvenant de toutes les musiquettes, et un peu fastidieuse quand elle s'attarde en romances surannées, mais, presque toujours, pimpante, verveuse, sautillante, valsante, polkante et, en un mot, très spirituellement et très folâtrement canaille.
H. Leconte de Lisle
LES ERIXNYES
Tragédie antique»
M. Gassies des Bralis
LA FARCE DE MAITRE PATHELIN Adaptation en vers.
Matinée classique au Trocadéro (16 octobre).
Il est inconcevable que les Erinnyes ne soient plus au répertoire de l'Odéon et ne soient pas encore au répertoire de la Comédie-Française; car, qui donc, aujourd'hui, s'aviserait de dire que ce drame grandiose où Leconte de Lisle, en une brève action si atrocement sublime et parsfois si tendre, en un langage "poétiquement tragique qui égale les plus admirables styles, et dont la beauté ne sera pas surpassée, condensa l'énorme génie eschylien, n'est pas un des plus hauts chefs-d'œuvre du théâtre de tous les temps? €ette après-midi, au Trocadéro, — malgré l'absence de décors, malgré des Erinnyes, khoéphores de naguère voilées de voilettes d'amazones, malgré l'effrayant froid de glace vaporisée épars dans toute la salle, et l'impétueux veni distributeur de rhumes et de pleurésies, soufflant vers
nos nuques comme par trois mille portes éperdument battantes, il a produit un effet considérable. Tout le public en a subi l'émotion, l'épouvante, le charme aussi; et des applaudissements acharnés ont fêté les artistes. Du reste, trois rôles sont supérieurement joués ; M'''^ Marie Laurent, qui a eu l'honneur d'être la première Klytemnestra, n'a pas oublié les farouches attitudes ni les féroces accents de jadis ; en Orestès, M. Paul Monnet se montre à la fois, comme le personnage l'exige, lyrique, épique, tragique ; et M^^' Valentine Page nous a vivement intéressé par la jDersistance des qualités, désormais acquises, qu'elle révéla au dernier concours du Conservatoire.
On a fini par l'immortelle Farce de Maître Pathelin (hélas oui, immortelle !) qui a diverti un peu moins encore que de coutume. Je ne saurais louer ni blâmer l'adaptation en vers de huit pieds (est-elle nouvelle ?) de M. Gassies des Brûlis, les artistes ayant récité tour à tour des vers de trois pieds, de neuf pieds, de onze pieds, de vingt-sept pieds, et, fort souvent, de la prose, mais jamais des vers de huit pieds ! Véritablement, ces jeunes hommes et ces jeunes femmes n'avaient pas suffisamment étudié leurs rôles, — ou bien ils les avaient trop étudiés ! car, s'ils ne les avaient pas sus du tout, la pièce n'eût pas été jouée.
M. Charles Raymond.