DON CARLOS
Drame en cinq actes et onze tableaux, d'après Schiller.
Théâtre de VOdéon (18 octobrte).
Poème dramatique et non pas drame ni tragédie. Dans le troisième cahier de la Thalie du Rhin {Die Reinische Thalia)^ un avis, qui est de Schiller lui-même, dit formellement : « Il est à peine besoin de faire remarquer que Don Carlos ne peut devenir une pièce de théâtre ; Fauteur a pris la liberté de franchir les limites de la scène, et, par conséquent, ne doit pas être jugé d'après cette mesure. La forme dramatique a une application bien plus étendue que la poésie théâtrale, • et l'on enlèverait à la poésie un grand domaine si l'on voulait restreindre à la scène et à ses lois le dialogue et l'action. Ce qui importe au poète, c'est d'atteindre le plus grand effet qu'il puisse imaginer. » Frédéric Schiller était-il absolument sincère en affirmant que son Don Carlos, qu'il remania d'ailleurs si longtemps et tant de fois (on connaît cinq versions de la première moitié de l'ouvrage et trois de la seconde) devait être exclu du théâtre ? Ne serait-il pas permis de supposer qu'en parlant de la sorte il eut surtout l'intention de désarmer les critiques qui, dès le commencement de Don Carlos, pubUé dans la Thalie, s'é-
laient montrés assez revêches et, tout particulièrement, Wieland qui, dans une lettre datée du 8 mars 1785, disait : « La plus grande pièce de Sophocle a à peine autant de vers que le premier acte de M. Schiller. » Le certain, c'est que la postérité a donné au poète un glorieux démenti. Si Don Carlos n'a point le juvénile emportement des Brigands saccageurs des préjugés sociaux et familiaux (la liste des personnages dit : libertins, ensuite brigands), ni le mouvement de la Conjuration de Fiesque^ ni Tintimité élégiaque de Vlntrigue et VAmour^ tragédie bourgeoise jouée, autrefois, à l'Odéon, sous le titré de Louise Miller^ ni la majesté de Vallenstein, triple drame épique, ni la plainte de Marie Stuarty il subsiste triomphalement dans la mémoire, par de beaux élans d'amour, par une invention pittoresque à laquelle Victor Hugo n'a point dédaigné de faire quelque emprunt, et par la vision de l'universelle humanité heureuse, vision où se complaisait la chimère du poète qui, sans avoir renié probablement sa gratitude courtisanesque d'avoir été nommé conseiller du duc Charles-Auguste de Saxe Weimar, sollicita et çbtint de la Convention, le titre de citoyen de la République française. De temps en temps. Don Carlos est offert au public allemand en des représentations solennelles où la ferveur du respect supplée à l'excès de l'enthousiasme. Naguère — je ne sais si la coutume s'en est continuée — le poème dramatique de Schiller était souvent joué dans les villes universitaires par des confréries de jeunes hommes; moi, qui vous parle, je me souviens d'avoir, à Heidelberg — c'était dans le temps des adolescences bientôt immémoriales où, avec mes camarades, Otto Engel-
^i34 l'art au THEATRE
inan et Arnold Scheffer, je chantais, les soirs : « Ëin freies leben fûhren wir », parmi la fuite murmurante du Neckar, dans la barque que suivaient les lévriers nageurs — joué le rôle muet (on se défiait de mon accent) d'un des petits moinillons qui, au cinquième acte, dans la Chartreuse, jpassaient derrière la porte ouverte du fond ; et j^ai eu ce soir Tagrèable émotion de ces souvenirs, agréable et pénible aussi (car on est si vieux) pendant que l'Odèon nous rendait, et avait bien raison de nous rendre, le noble poème dramatique de Schiller. Mais on a supprimé les moinillons ; je le regrette.
L'adaptation de M. Charles Raymond n'a rien de déplaisant ni de trop attentatoire à l'œuvre même; autant qu'il m'a été possible d'en juger par la lecture de la brochure distribuée trop tardivement et par la rapidité de la représentation (il n'y a pas eu de répétition générale) il me semble cp'elle suit assez fidèlement l'affabulation primitive ; elle ne saurait avoir, cela est évident, l'éperdue éloquence lyrique des iambes de Schiller où se mêlent souvent des anapestes plus précipités encore ! Mais elle obéit, assez respectueusement, à la ligne du scénario. Si j'excepte la scène finale du premier acte entre Carlos et le marquis, qui aurait dû être conservée, car elle est belle et indispensable, seuls ont été coupés, m'a-t-il paru, des morceaux dont l'importance est médiocre; en outre, je ne saurais blâmer M. Charles Raymond d'avoir, par quelques phrases ajoutées çà et là, essayé d'élucider, de préciser, de tirer au jour les mobiles parfois confus et obscurs qui font agir certains personnages de Schiller ; s'il s'agissait d'une ■œuvre française, je réprouverais furieusement la
moindre atteinte à Tintégrité du texte, mais il faut bien convenir que, dans la transposition d'une œuvre d'une race à une autre, certains accommodements à Fesprit de larace où on la transpose sont tolérables, étant nécessaires sous peine d'incomprébension totale. Qu'on m'entende bien, pas une minute je ne songe à conseiller la banalisation des chefs-d'œuvre antiques ou étrangers en des modes d^art, de goût et de langage ; cependant, l'intelligent adapteur est obligé à quelque choix ; il ne faut pas, par exemple, tenter de nous donner tels quels lesidiotismes ou les calembours. L'occasion me sera fournie certainement à propos, tenez, de Marlowe ou de Swinburne mis au théâtre, de m'expliquer plus complètement sur ce point.
Où donc avais-je lu, dans quelle interview, que M. Charles Raymond avait surtout voulu développer la partie passionnelle de Don Carlos et en- reléguer, dans un peu d'ombre, vers la toile de fond, la partie philosophique et sociale? En agissant de la sorte, le traducteur eût mal agi, car, en réalité, ce qui est le moins important dans Don Carlos^ ce qui, de Don Carlos^ est bon à être réduit en opéra, c'est-à-dire à rien, c'est Tanecdote amoureuse, — la Phèdre de Racine à rebours — du fils du roi Philippe, épris de sa belle-mère. Sans insister sur ceci, que Schiller, charmé par le roman l'Abbé de Saint- Real, récemment traduit, qu'il relisait passionnément, ou emporté, selon son droit, par sa propre imagination, fit de son jeune héros un personnage absolument dissemblable du véritable Don Carlos, hargneux, grognon, féroce, velu, tordu et bossu, eflroi de Charles-Quint, il importe de spécifier que
toute la beauté, toute la force, en un mot tout Tintérêt du drame se condense en la confrontation du Révolutionnaire avec le Roi. Schiller lui-même a dit : « Je. doute fort que l'histoire du malheureux Don Carlos et de la reine, sa belle-mère, soit aussi touchante que saisissante.. Une passion comme Tamour du prince, dont la plus légère manifestation est un crime, qui lutte contre une loi irrévocable de la religion et vient heurter sans cesse les limites mêmes de la nature, peut me faire frissonner d'horreur, mais ditflcilement pleurer. Une princesse, d'autre part, dont le cœur et tout le bonheur de femme sont sacrifiés à une triste maxime d'Etat, qui est inhumainement maltraitée par la passion à la fois du fils et du père, peut bien me forcer à murmurer contre la providence et le destin, à me révolter contre les conventions de ce monde, mais fara-t-elle aussi couler mes larmes? Si cette tragédie doit attendrir, il faut que ce soit, ce me semble, par la situation et le caractère du roi Philippe. C'est sur la tournure qu'on donnera à ce rôle que repose tout le poids de la pièce. » Ahl que Schiller a raison ! C'est véritablement l'esprit traditionnel de la royauté et le cœur d'un roi qui sont le champ de la lutte ; c'est là que le sang coule. Mais le- coup de génie de Schiller est d'avoir, à cette royale humanité douloureuse, opposé, pour augmenter l'effet de l'une et de l'autre, l'illusion sublime du révolutionnaire presque Christ, — martyre du moins. Tout ce que l'on a dit sur le personnage du marquis de Posa, chevalier de Malte, je le sais, et tout ce que l'on peut dire; ce saint consent à des ruses qui le rabaissent et avilissent son propre idéal ; il a des malices de valet
entremetteur, il pard le temps à des jeux de petits papiers ; c'est une espèce de Jésus qui est une façon de Mascarille ; il est le Scapin de la République universelle, et c'est lui qu'on fourre dans le sac. Oui, cet homme est bête et, ce qui est bien pis, malin. Mais rien de tout cela n'importe, ne saurait importer en aucune façon; ne tenez aucun compte de ce qui n'est que de l'imbroglio dramatique, appris, hélas 1 du théâtre de France ; ne considérez que cette âme, toute amour de tous, toute sacrifice de tout soi-même en l'espoir du bonheur de tous ; considérez celui qui dévoue l'honneur de la reine, la liberté de son ami et sa propre vie, — c'est le moins dur sacrifice, — à la réalisation, même douteuse, de son idéal; cela, surtout en face de la tradition tyrannique incarnée en Philippe, et en face du vieil inquisiteur aveugle qui est l'Eglise comme Philippe est le Trône, c'est incomparablement sublime, et boni
L'effet, ce soir, de ce noble poème dramatique, a été, fréciuemment, considérable ; c'est une assez belle soirée pour le théâtre de TOdéon.
En ce qui concerne la mise en scène, il faut dire, — rien de moins et rien de plus. — qu'elle a été convenable ; et c'est ce qu'elle devait être ; car de quel droit exigerions-nous, de l'Odéon, des luxes de mise en scène pour les représentations d'œnvres classiques, anciennes ou étrangères, qui nuiraient aux pièces nouvelles auxquelles il doit réserver l'audace de ses prodigalités ? Il faut donc louer le second Théâtre- Français, d'avoir, avec peu de dépenses, réussi à nous donner l'illusion d'une décoration admissil)le, de costumes présentables, et en un mot, un
ensemble qui ne s'oppose pas par le ridicule à rèmotion du public.
Quant à l'interprétation, il faut, carrément, faire deux parts.
Il y a eu M. Taillade qui, en le rôle de l'inquisiteur, a magnifiquement résumé toute la résistance de TEglise catholique à l'influence pressentie de la Révolution ; nul comédien, jamais, ne fut plus parfaitement sublime, justement par l'obéissance à son rôle, que ce robuste et auguste vieillard si vivant, M. Taillade.
11 y a eu M. de Max, aux qualités heureuses, à l'accent fâcheux, — aimable, agaçant, très lyrique !
— pas assez tragique, se préoccupant trop de l'effet de son bras qui rejette l'épée derrière les reins,
— tout de même un vrai, ardent et valeureux artiste, ayant le sejil tort de trop vouloir témoigner à tout propos le désir d'être quelqu^un qui jouerait Hamlet avec des façons à peu près nouvelles I
Il y' a eu M. Rameau, qui a très fougueusement clamé les tirades libertaires dans l'admirable scène du revendicateur courtois mis en présence du roi inquiet.
Puis, il n'y a plus personne, sinon des artistes de qui le zèle (non dénué d'une goguenardise bientôt châtiée par les chut du public) ne peut pas suppléer, — étant donné qu'ils jouent dans une pièce qui, jamais, à aucun point de vue, sous aucun prétexte, ne leur fut révélée par n'inaporte qui l'ayant comprise, — aux indispensables études primordiales. Je regrette vivement que M. Gémier, très intéressant artiste en les théâtrelibrades, Frederick Lemaître, selon Antoine, ait fait de ce vers de Victor-Hugo :
Philippe II était une chose terrible,
L\\UT au TlIKATUi: M\)
colui-ci :
PhUippo 11 était und chose rislblô.
Je regrette bion plus encore qno Mlle Lesta t ait proiltô de cette occasion pour montrer oorabicïi elle serait exquise, pout-ôtre, en la C^liuiène du Misanthrope ; le malheur, c'est de ne pas comprendre ce (pie Ton joue.,, Kt la pièce n'aurait pas môme (>tô sur le point d'aller aux nues, si Mlle Chapelas, en la rôle du page, iroù surgit toute la tratçcHlie, n'avait pas eu de si jolies jambes, et si Schiller, tout de môme, n'avait pas un peu d(i génie.
M. Maurice Ordonneau, musiqae de M. Edmond
Audran.
LA l'OnPKK.
Op<jra-oomiquo en ({uutro notoA ot ciaq tnbloaux.
T/téàtrc (tt* ta Galté (22 oclobro).
Paris a un jou(ît nouveau. Ah 1 ((u'il est lin, menu, mignon, joli, léger, fragile ! 11 paraît, on voit une libellule vêtue d'un frisson d'ailes roses et bleues ; il chante, on entend un gazouillis de fauviaiiN mais non pas k tête noire, à tête d'or ; ot, sémillant brillant, sautelant, il aurait tout à fait l'air d'une personne naturelle, s'il ne mar-
chait sur des pieds si petits, si petits, si petits, qu'on ne peut les croire d'une femme 1 des pieds de fèe, peui-être, qui, courant sur les fleurs, ne sont pas assez grands pour couvrir tout une clématite ? et le nouveau joujou dont Paris s'extasie et raflFolera longtemps, c'est M"*" Mariette Sully. Je salue le lever de votre gloire au ciel des toiles de fond, petite étoile de clinquant !
La pièce a failli avoir un énorme succès.
Un jeune niais, appelé Lancelot, a un oncle nommé La Chanterelle, qui voudrait le marier: mais, élevé au couvent sous la règle du Père Maximin, Lancelot désire prononcer ses vœux. Comment concilier l'obéissance au chef de la famille, c'està-dire le mariage, avec la vocation claustrale, c'est-à-dire le célibat ? Rien de plus aisé. Hilarius, ingénieux inventeur, fabrique des poupées ressemblantes à la vie elle-même ; Lancelot achète une poupée au savant Hilarius, une délicieuse poupée-jeune fille, et même, par surcroît, il emporte une poupée-vieille dame ; l'oncle La Chanterelle ne manquera pas de prendre pour une vraie fiancée la fiancée de bois et d'étoupe ; le mariage aura lieu sans que le coquebin cesse de l'être ; et, revenu au couvent, il fourrera dans quelque coin de grenier Tépouse mécanique. On raconte qu'il y a de telles femmes dans les navires qui font des voyages au long cours 1 Mais Lancelot a compté sans la poupée, — pas poupée du tout ; et c'est tout simplement M"^ Alèsia, la fille de l'inventeur Hilarius, qui, pour flatter la manie paternelle, a coutume, vraie demoiselle vivante et fort amoureuse de son tempérament, de jouer les jeunes filles artificielles.
Ces extravagances n'avaient rien de déplai-
l'aiÎt au tiikatre 341
sant. C'était fou, impossible, chimérique, — ce n'était point sot. Nulle invention sans doute ; maïs des réminiscences, à chaque instant éveillées, de plus d'un conte charmant et de dix jolis ballets, nous avaient mis, M"" Sully aidant, en fort souriante humeur. On s'était plu surtout à un fort ingénieux décor mouvant, boutique de tous les jouets du monde, illuminée et développée en apothéose I Môme, à part moi, j'étais tort content ; il ne me déplairait point que l'opérette, renonçant aux grossièretés enfin surannées demandât quelque renouveau à la puérilité toujours fraîche des petits contes, môme vieux... Je veux bien (ju'elle nous chante Peau d'Ane.
Mais les choses se sont gâtées, â mon avis du moins, au troisième acte, à Tamponville. Pourquoi ? parce qu'il y a eu des vieux. Il faut le dire, une fois pour toutes : les vieilles personnes, dans le théâtre gai, — qu'elles soient d'antiques coquettes ou de séniles roquentins, — ce n'est pas drôle, et c'est môme affreusement pénible. Dès que l'oncle Chanterelle et son ami Loremois, imbéciles et ivrognes, ont eu commencé de dire leurs drôleries autour de la jeune fille-poupée et de la poupée-vieille dame, il ne m'a plus été possible de rire. C'est en vain que M"^ Mariette Sully a été de plus en plus adorable ; c'est en vain que, dans un décor d'ailleurs morne et qui, certainement, il y a douze ou quinze ans, avait déjà cessé d'être frais, des danses si fantasques, inventées par le génie de M'"** Mariquita, ont secoué leurs folles paillettes et ouvert des parapluies de toutes les couleurs, — on ne s'amusait guère plus qu'en reconnaissance de s'ôtre amusé l
Le dernier acte n'a point ragaillardi l'allégresse affalée du public.
Lancelot apporte sa femme au couvent ; et il est extraordinaire que de cette imagination plaisante : un joujou qui est une véritable femme, d'abord parmi des moines allumés, puis dans la chambre nocturne d'un garçon de vingt ans qui, en somme, n'a pas froid au cœur, les auteurs n'aient pas tiré quelque vive amusette, quelque chatouillement, quelque émoustillement de notre ennui. Ah ! qu'un peu de libertinage subtil, ici, eût été de mise ! et parce qu'il y avait un couvent sur la scène, il ne fallait pas croire qu'il y en eût un dans la salle.
Tout de même, un succès, allons, oui, un succès ; et je pense que les gens qui suivent le monde iront, en quelque foule, pendant un honorable nombre de semaines, de mois pejat-être, au théâtre de la Gaîté, tant le commencement de la pièce est agréable, tant M"® Sully est délicieuse, et tant, rien qu'à voir M. Paul Fugère, on s'esclaflfe en souvenir de tant d'autres pièces où il nous fit rire.
Pour ce qui est de la musique, je veux dire tout d'abord que je suis, littéralement, émerveillé de la fécondité de M. Edmond Audran. Et ceci, sans nulle ironie. C'est une quRÎité rare, l'abondance ! Richard Wagner disait d'Auber : « Oui, oui, moquez-vous, moquez-vous... Mais il a tî ouvé tant de thèmes ! » M. Edmond Audran n'en a pas moins trouvé, — pas toujours chez lui ! — et il y en a de fort attrayants, qui sont adroitement développés, et soutenus d'une orchestration fine et sûre, parfois originale, toujours spirituelle. Je me permettrai seulement de
regretter que M. Edmond Audran ait prodigué, avec un tel excès, les pastiches des vieux airs. Ah ! que j'aime le menuet I Ah ! que j'aime le passe-pied ! Ah ! que j'aime la sarabande ! mais il me semble que, ces derniers temps, on a abusé un peu trop des rythmes où se pâmaient nos arrière-grand'mères ; et, quand la représentation ne finit point, comme celle de ce soir, dans un très vivant enthousiasme, c'est un enterrement sur un air de gavotte.
H. Brieux.
LES BIENFAITEURS Pièce en quatre actes.
Théâtre de la Porte- Saint- Martin (23 octobre).
C'est terrible, de juger l'œuvre d'un auteur jeune. Outre que le plus loyal critique y court, comme dans les autres cas, le péril de rerrem% la chance de ce péril y est singulièrement accrue par ceci qu'il existe peut-être entre les esprits nouveaux et les nôtres, non seulement des diversités de mode artistique, mais de radicales différences d'espèce morale, ne permettant pas l'immédiate pénétration de ceux-là par ceux-ci. Les illustres méprises des critiques les plus lettrés et les plus probes, de jadis et de naguère, quanta la jeunesse de leur temps, doivent nous rendre infiniment cir-
conspects quant à la jeunesse du nôtre ; pour ma part, dès qu'il s'agit de quelqu'un qui nous apporte des nouvelles de la génération montante, je me hâte d'oublier (hélas 1 le puis-je toujours? c'est si ' difficile I) mes idées personnelles, les préférences de mon rêve et de mon goût; je tâche de démêler ce que cet inconnu voulut, ce qu'il tenta de réaliser ; je me mets,. comme on dit, à son point de vue; et, lorsque j'y pense être, je loue ou blâme, selon qu'il a atteint ou non le but poursuivi. Ah I que je suis accommodant I il me suffit qu'on fasse le mieux possible ce qu'on a résolu de faire. Simplification, assez compliquée: c'est à l'esprit même de l'auteur que je demande la critique de son œuvre.
Les Bienfaiteurs.
Peste 1 Voilà un sujet. Evidemment, — j)uisque l'auteur, tout le monde le sait, n'est pas un banal plaisantin, — il s'agit des rapports sociaux entre le riche et le pauvre, peut-être entre le patron et l'ouvrier, entre celui qui a et celui qui n'a pas, entre celui qui donne et celui qui reçoit. Quel drame I et quel problème avec tant de solutions offertes... Laquelle est la bonne ?
Suivons l'action.
M. et M"^® Landrecy ont recueilli leur cousine Georgette, orpheline, et sont de très braves gens. Mais on voit tout de suite que ce ne sont pas des cœurs simples. Des « Cœurs Nouveaux » plutôt, selon le titre du beau roman de Paul Adam. Ils ont en eux l'amour du bien, mais ils ont aussi l'orgueil de le faire, et peut-être la vanité. Le mari, employé dans les bureaux d'une usine, a inventé, en compagnie d'un jeune chimiste fiancé à Georgette, un accumulateur qui permet le travail
à domicile; et il rêve les salaires et les aumôaes augmentés, des écoles, des crèches, des maisons ouvrières, des asiles, tandis que sa femme se désole que Tinsuffisance de sa fortune ne lui permette pas de fonder des œuvres de charité qui viendraient en aide à tant de misères. Ah 1 s'ils avaient des millions! eh! bien, les millions, ils vont les avoir. Le frère de Pauline Landrecy, Valentin Salviat, un assez mauvais garnement, pas méchant au fond (ah ! mais ! ah ! mais ! mauvaise îôte et bon cœur, et il adore sa mère... un peu vieux jeu, cela, jeune homme !) revient du Sud de l'Afrique, où il a gagné cent millions en ramassant un caillou. Romanesquerie ? dame oui, un peu ; et Valentin Salviat, apportant l'or charitable, l'or réparateur, Tor vengeur, n'est distant de Monte-Cristo que de la différence d'un trésor souterrain à une mine, que d'un cap à une île. N'importe, passons. L'auteur a son idée, obéissons. Voici, en d'honnêtes mains distributrices (qu'en pensent MM. de Rosny, auteurs de l'/mpérieuse bonté ?) toute une colossale fgrtune. Et l'action morale est engagée. Qu'adviendra-t-il de toute la possibilité d'être charitable? Je complimente vivement M. Brieux d'avoir de façon si simple, — non sans quelque intention de symbole, par où il lui plairait, semble-t-il, de se rattacher à un groupe de jeunes esprits, dont il diffère, — posé la question qui est le sujet de son œuvre. A vrai dire, jusqu'à présent, c'est assez mal écrit. Quelques déclamations, çà et là, auraient pu être d'un meilleur langage, avec des images plus neuves. L'auteur a-t-il voulu conformer la médioritè du style à celle de ses personnages? Ne nous hâtons pas de juger.
Le certain, c'est que, nettement, le problème est posé.
A ce point de l'œuvre, étant donné que, manifestement, M. Brieux a voulu nous y montrer le tableau satirique des dessous de la charité mondaine, nous n'avons qu'à admirer. Il 3^ a révélation d'un véritable auteur comique IJe ne sais pas quel
{)etit maître de la scène aurait, avec plus de réaité, tout de môme drôJe, — car M. Brieux, selon son droit, prétend demeurer comique ! — *avec plus d'amusant excès dans la mesure,' avec plus de méchanceté gaie, avec plus de frivolité qui navre — car il prétend être triste aussi ! — groupé tout ce monde de dentelle et de soie, les présidentes, les secrétaires, et les dames patronnesses de lojtes les œuvres de charité ; et voici un moment sinistre, presque beau : c'est la minute de silence où, penchées, haletantes, toutes les charitables dames, en leurs robes de chez la bonne faiseuse, sous leurs chapeaux fous, regardent brûler, dans la cheminée^ la lettre révélatrice d'un triple suicide que leur futilité laissa s'accomplir. Oui, presque beau, vraiment. Hé ! je sais bien tout ce que l'on peut dire. Pas plus que la gaieté satirique du commencement de l'acte, ce tragique moment ne révèle un instinct théâtral tout à fait personnel ; il est bien visible que l'art de M. Brieux, en un adroit souvenir d'autres adresses, a un peu collaboré avec le métier de M. Victorien Sardou. Mais quoi ! avez-vous le droit d'exiger que quelqu'un soit autre qu'il ne \eut être? tout le monde n'est pas obligé à l'invention bouffonne ou poignante. Contentons-nous de ce qui nous est offert. Ce serait déjà bien joli que M. Brieux nous rendît, non sans quelque modernité excitante, un
des cinq ou six Gondinets qui ont charmé et ému les spectateurs d'un âge précédent. .
Cependant, comme la charité mondaine de M™^ Landrecy, le socialisme usinier de M. Landrecy a ' pitoyablement avorté. Je ne saurais cacher à M. Brieux que ses ouvriers, rebelles aux bienfaits, avec des ressouvenirs faciles de réunions publiques, ressemblent un peu trop, — je ne puis pourtant pas croire qu'il les ait voulus tels — aux « ouverreriers » des cafés-concerts : et certainement, son observation s'est un peu trop souvenue. Je dirais presque la même chose à propos du Régénéré usurpateur d'un casier judiciaire chargé de condamnations, et déplorable ivrogne qui n'a pas songé à vomir avant d'entrer dans le salon de la Bienfaitrice ; de la bonne devenue fille publique, fille repentie de temps en temps; et de la sincère pauvresse, celle qui ne gagne que trente sous, maigre, pâlotte, les pointes de l'étroit fichu nouées derrière le dos. Voilà beaucoup de conventionnels personnages que, me semble-t-il, M. Brieux aurait dû dédaigner ou nous montrer plus réellement vivants. Mais, je me hâte de le déclarer, ces menus reproches n'attentent pas à l'intimité de l'œuvre. Scènes peureuses, un peu trop adroites, scènes grossières où manque l'intensité de l'observation, il n'en est pas moins vrai que l'auteur a atteint le premier but qu'il s'était proposé, je veux dire qu'il nous a fait voir, vivantes, les inutilités, les malpropretés, les ignominies désastreuses de la charité administrative. Et, revenu de voyage, le millionnaire Valentin Salviat peut constater que, conformément à son scepticisme, beaucoup d'argent ofliciellement distribué n'empêche point les vrais pauvres de mou-
rir de faim ni les ouvriers de se mettre en grève.
Donc M. Brieux est arrivé à établir le mensonge et la vanité de la miséricorde des bons patrons qui fondent des crèches et des Œuvres qui adoptent les orphelins des suicides. Mais ceci, ce n'est, à la question, que la réponse négative; tout me semble prouver qu'en osant une telle pièce, — et je loue son auteur de l'avoir osée ! — M. Brieux tenait en réserve, à la question qu'il posa, quelque réponse affirmative.
Suivons la pièce.
Le ramasseur du caillou d'or qui valait cent millions s'est épris, vieux barbon, de la petite Georgette. Mais Georgette, qui aime un chimiste, ne veut pas épouser le ramasseur du précieux caillou : elle a joliment raison. Ici se place, — ou plutôt, se plaçait, — une scène fort brutale où M"''' Landrecy, menacée par son frère d'être privée dos subsides qui alimentent les œuvres charitables, exigeait, de l'orpheline, qu'elle épousât Valentin Salviat. Cette scène, réprouvée par le public si délicat des répétitions générales, j'estime qu'on a eu tort de la couper; je sais bien qu'elle était assez mal faite, qu'elle abondait en mots malheureux, imprudents. N'importe, elle était conforme au caractère de M""^ Landrecy, peut-ê're môme eût-elle produit un grand efifet si M"° Georgette, au lieu de rappeler des textes bibliques, au lieu de parler d'Abraham — oh 1 qu'il était inutile que M^^'' Maille, si jeunette, parlât d'Abraham — avait vraiment trouvé les paroles sincères et ardentes qui réclament la liberté de la vierge à n'être possédée que par celui qu'elle aime. Mais voilà, M. Brieux manque un peu de passionnée et idéale littérature; et il ne ferait
point mal de reli)*e Villiers de l'Isle-Adam et l'allemand Jean-Paul Richter.
D'ailleurs, nous nous moquons absolument du riche barbon amoureux et de la petite amoureuse du chimiste; si énorme est le sujet entrepris que vraiment, on ne peut exiger de nous que nous nous intéressions à des vétilles d'amourettes et d'arrangements familiaux. Tout le début de la pièce a trop soulevé en nous l'espérance que M. Brieux dirait son avis sur la Charité pour que nous n'exigions pas qu'il le dise.
Et il a failli à son devoir, pitoyablement.
La conclusion que la charité officielle doit être suppléée par la charité individuelle est vraiment si chétive qu'on ne saurait l'admettre; ni les attendrissements du barbon millionnaire à cause du sacrifice de l'orpheline résignée à l'épouser, ni les pleurnicheries de l'ouvrier révolutionnaire qui vient demander cent francs pour enterrer sa femme et rend le billet de cent francs, suprême ignominie de mélodrame honnête et larmoyant, ne suffisent à voiler l'incertitude, le cahin-caha, la titubation d'un dénouement qui n'ose pas être ce que l'auteur avait conçu qu'il devait être. Je le répète, mes idées personnelles ne comptent pour rien ; critique, j'ai le devoir d'obéir aux idées du dramaturge M. Brieux; mais osera-t-il soutenir que, de toutes les parties de son œuvre, destructrice des Œuvres charitables des dames bien habillées, et des pitiés Patronales, n'émerge, logiquement, inévitablement, superbement, cette conclusion, — une scène inventée par quelque homme de génie l'aurait pu rendre saisissable à toute la foule, — qu'il n'y à pas de charité, qu'il ne doit pas, qu'il ne peut pas
y avoir de charité, que toute aumône est une insulte, et que, en dépit de l'aimable distique de Cliton dans le Menteur^ la pièce de deux sous que la mère donne â sa fillette pour lui apprendre à être bonne, et que Tenfant, d'une si jolie façon de donner, met dans la main d'une pauvresse, bien loin de les apaiser, exacerbe les justes rages des revendications populaires ?
Ah ! que M. Brieux a biep vu ce côté de la question ! Combien il est fâcheux qu'il ne se soit
Eas hasardé à dire ce qu'il voulait direl Sa elle et logique imprudence lui aurait valu de totales fiu'eurs bien plus favorables à son renom que les mi-irritations et que les mi-acquiescements qui se sont achevés en une ironique politesse.
Mais ne me laissé-je point aller à demander à M. Brieux plus que son instinct ne l'obligeait à nous donner? Oui, oui, il tente encore de graves questions sociales ; c'est parce qu'il est tout jeune. C'est ce qu'on pourrait appeler le génie du diable. Déjà, il a l'excuse de ne pas aller jusqu'au bout de son audace; déjà, il essaye de se faire pardonner, par la restriction, l'impertinence bien naturelle de l'adolescence. Quand il aura jeté sa gourme, vous verrez. Car, dés à présent, il est habile, çà et là,* d'une façon irrémédiable, avec une incontestable volonté de parler la langue courante, la langue, comme on dit, du théâtre. Et, quand il saura tout à fait son affaire, vous verrez, vous verrez, tout à fait Gondinet, je vous dis.
M. Constant Coquelin, dans le rôle du millionnaire peu lyrique, a été simple, bon, charmant, spirituel, et quand il le fallait, presque tendre:
c'est la perfection même; j'admire la coquetterie, ou l'orgueil, de ce grand comédien à jouer, depuis un temps, des rôles de second plan où il faut bien qu'il se résigne à montrer son art excellent, et rien de plus. Je dis tout droit que je n'aime pas M. Jean Coquelin dans le personnage, d'ailleurs navrant, du faux charitable Escodan ; je n'ai pas retrouvé ses franches bonhomies heureuses. Depuis longtemps je suis, de pièce en pièce, M. Desjardins : beaucoup de choses de lui m'en déplaisent, mais beaucoup de choses m'en plaisent infiniment ; il a montré, en jouantl'usinier Andrecy, une souplesse de composition que je n'attendais pas de lui : en même temps, il est demeuré rude, incisif, précis, et je ne serais pas étonné que, quelque jour, dans un théâtre moms mèlo-dramatique, F accueillît un décisif succès", dû tout autant à ses défauts qu'à ses qualités. M'^^Barety, en Pauline d^Andrecy, n'y entend rien du tout, c'est une personne dramatique avec convenance. 11 y a fort peu de difficulté à être péniblement navrante en pauvresse sincère, comme l'a été M"° Ariette, ah ! si chètive, jouant la cousette qui ne gagne que trente sous par jour. De bons vieux comédiens, ont été remarquables : M. Gravier a réussi à donner quelque apparence de réalité à l'ouverrerier maussade qui va s'attendrir, et il faut dire que M. Péricaud, en le régénéré ivrogne qui usurpa un casier judiciaire, a été tout à fait étonnant, sans nulle exagération, avec de parfaites justesses dans les changements de voix ; il me semble même que, par une très adroite retenue, il a modéré le vilain effet d'une trop basse ivrognerie ; c'est vraiment très bien ce qu'a fait, ce soir, ce très sûr artiste. M"° Maille a
une admirable qualité : elle ne sait pas son métier, elle ne le sait pas du tout. Il est prodigieux que deux années de Conservatoire n'aient pas réussi à maniérer ni à vieillir ses joliesses naturelles. Au dernier concours, je ne l'avais pas trop approuvée se colletant avec les fureurs classiques de Camille; elle n'en savait pas assez les traditions premier rôle, elle n'y était qu'une petite jeune flUe exquise qui se met en colère parce qu'on a fait du mal à celui qu'elle aime ; mais dans une réplique de la Blanche du Roi s' amuse y elle m'avait enchanté par la justesse du ton simple et l'incontestable puérilité de l'innocence. Telle je l'ai retrouvée ce soir, dans le rôle de Gedrgette, à la Porte-Saint-Martin. Voici une chose extraordinaire : une ingénue qui est une ingénue. Nous en avons assez des malices des Agnès. Sans doute, il ne doit rien y avoir de plus difticile au monde que de dire : « Le petit chat est mort » sans allusion. Il me semble que M^^* Maille le dirait sans même penser que l'allusion fût possible. Qu'est-ce que l'avenir réserve à cette jeune personne quand elle entrera vieillissante, c'est-à-dire âgée de dix-neuf ans, dans les violences de l'art tragique? i% l'ignore. Tout espoir lui est permis et tout triomphe peut lui être promis. A l'heure actuelle, elle est, chose admirable, la seule demoiselle qui, au théâtre, puisse dire à son amoureux : « Je vous aime », sans que cela signifie : « Allons coucher ensemble. » On m'assure que M"^ Maille est exquisement jolie ; il me semble que, en scène, elle ne s'adonne pas assez à le prouver ; en un mot, elle se maquille mal : une innocente déplus. — Et la pièce de M. Brieux nous a inspiré une vive et sympathique curiosité
de ]a pièce du même auteur, qu'où jouera très prochainement à la Comédie-Française.
M. Fabrice Carré.