VILLA GABY
Comédie en trois actes.
Théâtre du Gymnase (24 octobre).
Après la piécette de M. Fabrice Carré, où un membre de l'Institut donne le prix Monthyon à une personne dont, peut-être, jadis, il aurait pu être l'amant, justement parce qu'elle a été la maîtresse dévouée d'un autre homme, — cela est fort gai par instants, fort tendre aussi, non sans une jolie mélancolie, et fort bien joué par M. Numès, I^ue Neyva, et M""® Mery, agréable comédienne très justement applaudie, — de fous rires ont salué les premières scènes de la Villa Gaby ; car, le seul, nom de M. Gandillot est comme un ordre des plus extrêmes esclaflfements, et l'on riait I et l'on riait I très souvent avec juste raison, et, parfois, m'a-til semblé, de confiance.
Mais disons vite, — il est ime heure da matin, — la comique aventure.
Comique ? oui, mais pas assez, ou trop. C'est le reproche qu^on pourrait faire à cett(î pièce de ne point se décider plus manifestement, soit vers la vraie comédie, soit vers la vraie farce. A mon gré, il y a quelque chose de fâcheux en ces ouvrages où il semble que l'auteur hésite, ne sait pas bien où il veut aller. Mais de ce que ce genre mixte n'est point de mon goût, je n'en conclus pas le moins du monde qu'il» ne doive pas être du goût des autres; et tout auteurest maître de faire ce qu'il veut, pourvu qu'il le fasse b'en.
M"*^ Gabrielle Bachelier, — c'est M*"* Rosa Bruck, brune un peu sévère, — ne raflFole pas de son mari, un remisier à barbe blonde que M. Hug:uenet joue avec une simplicité qui a beaucoup plu; mais, honnête femme, elle est bien décidée à ne point le tromper, encore qu'une douceur de cœur lui demeure pour M. de Miran, qui, précisément, vient lui rendre visite à Etretat où elle est en villégiature avec sa mère, son père, la jolie ou plutôt la délicieuse petite Yvonne, — oh ! oui, délicieuse, et si jolie, et si follement ingénue, grâce à M^'" LéonieYahne, — un peintre fort ridicule, M. Gomery, qui se croit adoré de toutes les ♦'emmes, et le petit Edgard, gamin fou et infiniment drôle, de toute l'extravagante drôlerie de* M. Galipaux. Or, Yvonne et Edgard, qui ne s'aiment nas du tout, pensent qu'ils s'aiment, parce qu'ils sont à l'âge où rien n'est plus facile que d'être convaincu qu'on aime ; et voici que cette amourette est comme une résurrection de la sentimentale aventure de jadis entre Gabrielle et M. de Miran très délicatement joué, et avec une aima-
Lie émotion, par M. Noblet. Ôr, M. Bachelier s'avise, — parce qu'il a été sur le point de tromper sa femme, — de s'imaginer qu'elle le trompe ! Les adroites insinuations de M. Roussillon, le doyen de la plage d'Etretat, — ce rôle est interprété avec une bonhomie très finement sournoise par cet excellent comédien, M. Boisselot, — ne laissent pas que de pousser le mari à la plus enragée jalousie... Et dès lox's, le vaudeville se détourne en une softe de comédie dramatique. Malgré l'invraisemblance des quipropos, malgré les drôleries du petit Edgard qui, pour prouver qu'il est bien capable d'épouser Yvonne, fait une violente cour à la femme de chambre, veut entraîner sa vieille marraine dans le petit sentier, et crie tout h^ut qu'elle est sa maîtresse, il me semble que l'action s'assombrit de plus en plus; je n'ai pas l'esprit assez résolu à la bonne humeur pour me pouvoir réjouir du divorce qui va séparer deux braves gens, et môme du dénouement heureux, car toutes les innocences sont reconnues, et M. de Miran épouse, non pas Gabrielle divorcée, mais la petite Yvonne, qui, elle s'en est aperçu à temps, n'aime pas du tout Edgard.
Je me hâte de dire que telle n'a pas paru être l'impression du public. Avec ses sensibleries à la façon de M. Scribe, et bien qu'elle ait quelque chose de gênant çà et là, de pénible même, cette pièce distinguée, — justement trop distinguée, — où abondent d'ailleurs les mots amusants et les justesses d'observation, a très brillamment réussi par la netteté de l'intrigue, et aussi par quelque recherche d'une correcte écriture. Vous me voyez fort aise de cette réussite ; mais que j'aurai de plaisir à revoir, la semaine prochaine, Ferai-
nand le noceur^ cette espèce de chef-d'œuvre, si vraiment farce !
MM. Henry Eeronlet Charles Raymond.