LE PRÊCHEUR CONVERTI
A-propos en un acte, en vers.
Théâtre de VOdéon (15 janvier).
Après VEcole des femmes^ l'œuvre entre toutes bouffonne, poignante, admirable, et le morne Malade imaginaire^ c'est Flipote (vous savez : « Allons^ gaupe, marchons/ y^) qui, à la Gomè- . die-Française, mêle un bouquet de fleurs champêtres aax lauriers d'or du Buste. L'idée est bien digne du tendre et subtil poète, Ernest d'Hervilly, de donner à l'humble servante qui ne souffle mot, hébétée, ahurie, résignée aux soufflets de Mme.Pernelle, la gloire de célébrer en vers lyriques la triomphale immortalité de Molière! Bien que parfois elle ahanne à proférer jusqu'à la rime le long alexandrin, Mlle du Minil est une Flipote agréable (un peu trop délicate et jolie) ; et, en vérité, le zèle que montre, de rôle en rôle, et les progrès que réalise cette jeune comédienne, méritent les plus sincères encouragements. Pour ce qui est de la Cérémonie du Malade Imaginaire, — si incomparablement ennuyeuse l — vous pensez bien qu'on en a profité
pour faire fête aux sociétaires illustres et aux pensionnaires préférés. Cette solennité-là, annuelle, ressemble un peu à une distribution de prix, par la Claque.
L'Odéon, moins parcimonieux de rimes, a poussé rà-propos jusqu'à Tampleur d'un acte.
Maître Pinel, sollicité par Jean Poquelin père, tapissier têtu, essiaie de ramener au bien, c'est-àdire au ravaudage des vieux fauteuils et aux recannelage des chaises défoncées, Jean Poquelin fils, comédien obstiné et fort tendre amoureux. Mais le jeune homme prêche si bien la cause de l'Art et de l'Amour, — ayant, d'ailleurs pour convaincre les gens, la gracieuse aide de Madeleine Béjart, — que Maître Pinel, converti, non seulement tombe en attendrissement mais encore promet d^extorquer à l'avare tapissier cinquante ècus pour les frais de la tournée que le futur Molière veut faire dans le Midi. Et tandis que les amants sont cachés derrière la porte, Pinel, ingénieux conteur d'une histoire de suif acheté et non payé, se fait donner cent ècus et crie victoire. Rage du père joué, qui se précipite en appelant les exempts ! Mais sa fureur oublie de fermer sa porte ; si bien que les amoureux, riches d'espoirs, d'ècus aussi, se peuvent échapper vers l'art, vers la joie, vers la gloire ! — Prose rimée assez agréablement imitée des prosaïques Alexandrins de Molière, cette comédie aurait peut-être paru gaie si elle n'avait été interprétée de si morne façon par M. Monteux, tout à fait dénué de belle humeur et d'enthousiaste brio (car, enfin, c'est un tragédien, ce jeune homme !) et si M. Sibiot avait trouvé, dans le rôle de Pinel, l'occasion de montrer ses très réels et très rares dons
d'acteur bouife. Après TA-propos, la Cérémonie ; tous les jeunes artistes — non sans quelques vieux çà et là — ont fort bien, m'assure-t-on, offert la branche d'or; et tandis que la claque de la Comédie-Française fêtait le Passé, et le Présent, celle de TOdéon acclamait l'Avenir,
Victor Hugo.
Hernani.
Drame en cinq actes, en vers
Comédie-Française (21 janvier).
Le passionné, superbe, chimérique, héroïque, sublime drame de Victor Hugo, — la seule œuvre homainQ qui égale le Cid, de Corneille, et le Roméo et Juliette^ de Shakespeare, — a été joué très intelligemment par M. Le Bargy, très mélodramatiquement par Mme Dudlay, très admirablement par M. Silvain, si épique en Tacte des Portraits, si émouvant en l'acte du Poison (ah ! que c'est beau, les beaux vers, plus sonores d'une noble voix !) et non sans succès, par M. Fenoux, qui débutait dans le rôle de Hernani. Même, au troisième acte, ce nouveau tragédien a montré une ardeur, un emportement — presque une personnaUté — qui ont produit un grand effet. Mais, à cause, soit de l'émotion, soit de la fatigue, — soit de conseils restrictifs, — son enthousiasme, peu à peu, a paru s'éteindre ; et M. Fenoux a cessé de montrer les qualités que nous avaient promises les premiers élans de sa vaillante et éclatante jeunesse. Certainement, il
sera pins naturellement chalenreux aux représentations prochaines ; il prendra soin de moins précipiter jusqu'au bredouillis les vers lyriques du dernier acte ; il donnera l'impression qull pense plus sincèrement les cris d'ampur que Hernam profère... A moins, que contrairement à mon espérance la plus invétérée, ce soit, au théâtre, une nécessité d'être vieux, pour paraître jeune.
MM. Michel Carré et Colias.