LA NOCE DE GRIVOLET
Vaudeville-opérette en trois actes (Musique de M. Marius
Garman).
Théâtre Déjazet (24 octobre).
« ... La pièce que nous avons eu l'honneur de représenter devant vous est de MM. Henry Keroul et Charles Raymond I » Charles Raymond, le traducteur de Schiller? parfaitement. Hâtons-nous de dire TafiFubulation de l'ouvrage. Don Carlos, sous le nom de Grivolet, ou Rivolet, — ce sont là caprices de prince, — a rencontré, à Saint- Frusquin-de-la-Gagnotte, vieille ville espagnole et station .balnéaire peu éloignée d'Aranjuez, une jeune personne appelée Henriette, bien que, en réalité, elle ne soit autre qu'Elisabeth de Valois. Amoureux d'elle et désireux de Tépouser, Don Carlos se fait passer, non pas pour un inquisiteur (car il sait que le père d'Henriette, M. Farouchot^ plus illustre sous le nom de Henri II, ne peut souffrir les inquisiteurs, qui étaient comme les avoués de ce temps-là), mais pour un très fameux médecin. Le mariage a lieu, grâce à la complicité du marquis de Posa, — avocat inscrit au barreau sous le nom de Margotin, — et à celle de la princesse d'Eboli (Barbara, si vous voulez), qui a été bien joUment jouée et chantée par cette ingénieuse
et délicate artiste, M"^ Laporte. Etant espagnole, quoique italienne, Elisabeth de Valois, fidèle à la couleur locale, danse très amoureusement de la hanche ; par une innovation qui a plu, les castagnettes sont remplacées par un trombone. Cependant, le grand inquisiteur, qui est suppléant au juge de paix d'un des vingts arrondissements de Madrid... A quoi bon pousser plus loin le récit? Comme cela était probable d'après le nom d'un des auteurs, la Noce de Grivolet, vous l'avez déjà deviné, est une arrangement nouveau de Don Carlos. Tout le monde a paru trouver que l'adaptation jouée à rodéon est beaucoup plus gaie.
' MM. Depré et Galipauz
MADAME l'avocat Vaudeville en trois actes.
Athénée-Comique (28 octobre).
Mais, non, monsieur, je ne suis point du tout l'ennemi des comédiens qui font des pièces. Ah ! qu'il m'est agréable, au contraire, qu'Aristophane, « créateur » du rôle deCléon le démagogue, dans les Chevaliers, ait tout de môme écrit les Chevaliers ; que Molière, comédien, n'ait pas laissé d'inventer quelques comédies; que Shakespeare, tragédien, ait composé plusieurs tragédies ; et même il me plaît fort que l'acteur Bnron soit l'auteur de Monrade ou r Homme à bonne fortune. Ce que je réprouve, c'est que les interprètes, met-
tant leur nez où il n'est point réclamé, se mêlent de vouloir refaire les pièces qu'ils n'ont pas faites. De sorte que, si son vaudeville était excellent, je n'aurais qu'à louer M. Galipaux. Mais voilà, est-il excellent, ce vaudeville? La vérité me semble qu'il se borne à emprunter quelque drôlerie à beaucoup d'immémoriaux vaudevilles, à peine drôles eux-mêmes.
M® Jolivard, avocat, ne se soucie pas du tout d'avoir du succès au Palais, mais il ne lui déplaît point d'en obtenir dans les boudoirs. Sous le nom de Valpinson, il est devenu le fiancé, et l'amant sans doute, d'une jeune veuve américaine, nièce d'un Commodore, cousin lui-même de l'amiral suisse de la Vie parisienne. Plein de la crainte que ne soit divulgué un instantané qui le montre fort près de la jolie Américaine, l'avocat en réclame à celle-ci l'épreuve compromettante; mais l'exotique fiancée, personne d'ailleurs fort roublarde, croit qu'il vient pour l'épouser ; et, comme elle s'est procuré l'extrait de naissance d'un Valpinson quelconque, et qu'elle a pour tapissier l'adjoint au maire de son arrondis>iement, et que Jolivard- Valpinson passe pour malade à cause de la robe de chambre dont il s'est enveloppé pour se dérober à la curiosité des visiteurs, le mariage aura lieu à l'instant même, non pas à la mairie, mais chez l'Américaine; et vous êtes bien convaincus, n'est-ce pas, que les témoins de la cérémonie sont précisément les personnages de la pièce qui ont le plus vif intérêt à ne point se rencontrer ? Insanités ! extravagances! et le dénouement heureux grâce à la plaidoirie que M. Jolivard a écrite sous la dictée de M™" Jolivard, n'a rien de plus vraisemblable. Certes, je ne me plaindrais guère si tout cela
était, dans l'excès de l'impossible et de l'absurde, de la vraie farce irrésistiblement exhilarante ! Malheureusement, malgré le naturel gai de M. Le Gallo, artiste ingénieux et très plaisant sans tics, malgré la franche humeur de M^^*' Frederick, et la grimace un peu morne de M. Matrat, et l'accent américain de M"^ Chassaing, qui a (grâces en soient rendues à Cypris !) d'autres charmes plus porsonnels, je n'ai été qu'assez peu souvent obligé au rire. D'ailleurs, aulour de moi, beaucoup de gens paraissent s'amuser extrêmement ! et rien n'empêche le joli, charmant, éclatant, fringant théâtre de l'AthènéerComique, tout neuf de dorures et de glaces éclaboussées de lumière, de s'imaginer qu'il tient un succès de 600 reprè- ' sentations. Je crains que, tout de même, il ne faille retrancher un zéro.
H. Albert Guinon.