‹ L'art au théâtre;Chapitre 53 sur 69 · RIVOLI · texte numérisé non relu

RIVOLI

Opérette en trois ^ctes.

Théâtre des Folies-Dramatiques (31 octobre).

J'ai gagé que Rivoli aurait un bon nombre de représentations, et je ne m'en dédis pas, et vous me voyez convaincu que je gagnerai mon pari. Est-ce donc que cette pièce m'a paru excellente ? Hum ! hum I « excellente » serait Deaucoup dire. Je trouve que M. Burani a eu tort de négliger la jeunesse aventureuse d'André Masséna, tour à tour mousse, en compagnie de son cousin Bavastro, puis contrebandier, puis marchand d'huiles. Même il n'a guère mis à profit l'amusante anecdote du souper préparé pour les chefs autrichiens,

et que, après les avoir rossés près de Gairo, Masséna va manger avec ses officiers dans l'auberge du village. Le souper est remplacé par un bal où, sa division campée au sommet de la montagne, le général s'introduit sous un déguisement avec le fantassin Cassemajou ; là, parmi la fête, il est pris pour je ne sais quel major qui doit épouser la marquise de San Juliano ; il s'amourache d'elle, et il en était bien capable, ce soldat qui, bien que d'humeur souvent sombre, et assez retors, jugeait la femme à ce point indispensable aux guerriers, que, plus tard, assagi, il n'accepta le commandement de l'armée de Portugal qu'à la condition qu'il lui serait permis d'emmener avec lui M^^^ X. . . , personne d'humeur tendre et vive. Donc il s'énamoure de la marquise, et la marquise s'éprend de lui. Mais la présence de Masséna est signalée ; il va être fait prisonnier, et sa division attend sur le jplateau ! Il n'échappe que grâce à l'amour de la marquise et au dévouement de Cassemajou. Cependant, la situation est grave. Comment rejoindra-t-il l'armée qu'il commande ? Par bonheur, — et cela, c'est l'histoire même, — il sait tous les sentiers de la montagne, où il fit jadis la contrebande. Il arrive à temps ! Il sauve sa division, et gagne la bataille 1 Que pourrait-on désirer de plus ? Rien, sinon que M. Burani ne se fût pas montré si banal dans l'invention des incidents dont il a enjolivé l'histoire ; et je me demande aussi pourquoi — c'eût été farce à la fois et héroïque — il ne nous a pas fait voir la glissade de tout le bataillon suivant avec des éclats de rire, de la cime au val, le général qui dégringole, le derrière dans la neige l Et, en somme, je demeure sans enthousiasme. Est-ce donc la

musique qui m*a donné respérance d'un succès prolongé ? Je n'oserais le dire. Elle ne manque ni de trouvaille ni d'adresse, cette musique ; elle se hasarde, ce qui n'est pas pour me déplaire, à traiter en dialogues les situations principales de l'ouvrage ; c'est presque le drame lyrique réduit aux proportions de l'opérette; mais, outre que, faute sans doute d'un nombre suffisant de répétitions, elle a été assez pauvrement exécutée, la partition de M. Wormser est trop dépourvue, me semble-t-il, de joie, de folie, d'endiablé emportement. Est-ce donc par l'interprétation que triomphera Rivoli ? W^ Dumont, en duchesse de San Juliano, ne manque point de voix ; on ne saurait manquer de tout. M. Simon-Max, — Gassemajou, — est (quelconque, drôle, oui, si vous voulez ; M"° Leriche, — la Flambante — est une crâne et amusante vivandière ; Zanetta, c'est M"^ Mouline, grasse ; M. Jean Périer chante d'une voix sûre, et montre, comme d'ordinaire, une très appliquée intelligence de comédien encore timide. Le reste !..• Et je né crois pas non plus que Rivoli devra son succès à l'innombrable figuration militaire qui encombre le dernier tableau. A quoi donc, alors ? A ceci, qu'il est une aventure d'amour et de guerre, qu'il fait penser aux victoires, à l'héroïsme, aux chères chimères; qu'il est du hasard romanesque ; que Masséna, ici, c'est le vainqueur et l'amant, Amadis, Lancelot, d'Artagnan ; que, éternellement, la foule française appartient au chevalier Idéal I Ah I si, cet idéal, on le lui offrait dans de vraies œuvres simples, fortes^ belles, croyez qu'elle lui ferait fête, bien plus éperdument encore l II faut bien qu'elle l'accepte où on le lui donne, tel qu'on le

lui idonne ; et elle se plaît aux parodies de Tamour et de la gloire, en attendant la Beauté.

M. Jules Barbier

LUGILE DESMOULINS Drame en cinq actes et six tableaux, en vers

Théâtre de la République (7 novembre)

Parmi tant de répétitions générales et de premières représentations, je n'ai pu trouver le temps de voir cette pièce. Je viens de la lire. C'est un drame très honnête et très modéré. 11 mériterait d'avoir pour épigraphe le vers illustre de Villiers de l'Isle-Adam : « 11 faut être sublime avec discrétion. » M. Jules Barbier pousse cette discrétion à l'extrême ; c'est même le seul extrême qu'il se permette. Il a horreur de l'énorme. Il se complaît en le restreint et l'aimable. Il déplore que Camille Desmoulins manque de courtoisie à l'égard de la reine ; que Fouquier-Tinville se montre dépourvu de bénignité ; que Robespierre n'ait pas toujours préféré les œillets rouges de Louison la bouquetière aux atroces pivoines plus rouges de Louise tte la guillotine, et, en un mot, que la révolution ne soit pas une idylle. Son rêve, ce serait la Carmagnole revue et corrigée par Berquin. Mais, de tous les excès, celui dont s'écarte le plus M. Jules Barbier, c'est l'excès de génie.

Si je disais à Tauteur de Lucile Desmoulins que le théâtre tel qu'il le veut, et le réalise, a le moindre rapport avec l'idéal que j'en conçois ; si je lui disais qu'il m'est possible de me plaire un seul instant à son vers mou, lâche, qui coule gras comme Thuile, à son vers terne, gris, où l'image s'éteint en l'ennui de sa propre vétusté, à son vers vraiment désolant quand Gounod « ne le réchauffe pas des sons de sa musique », M. Jules Barbier aurait le droit de se plaindre, car l'évidence de mon ironie aurait quelque chose d'injurieux. Et, nettement, tout ce que j'aime le moins, — c'est-à-dire le modéré, l'indécis, l'incolore, — se trouve réuni dans le drame nouveau. Mais j'ai maintes fois prouvé que je sais me placer au seul point de vue de l'auteur ; puisque, manifestement, M. Jules Barbier a voulu faire, non pas œuvre de grand poète, mais honorable besogne d'esprit tempéré; puisque, sans nul doute, il aspire surtout à exprimer de bons sentiments, et à les répandre parmi la foule, sous la forme précise du vers, afin qu'elle les garde plus aisément en sa mémoire ; puisqu'il convoite, plutôt que la gloire de Shakespeare, celle de Pibrac, je suis heureux de déclarer qu'il me semble avoir, et d'une façon parfaite, atteint son but ! Et je vénère en lui la noble sincérité des plus saines, des plus douces vertus. M. Jules Barbier m'apparaît comme un Dérouléde attendri. En outre, Une laisse pas d'être fort expert en les choses de théâtre. Cet excellent, cet ingénu est un malin. C'est fort adroitement qu'il a insinué l'amour de Lucile et de Camille parmi le terrible enchevêtrement sanglant des intrigues révolutionnaires ; et certes elle est intéressante, cette exquise Lucile, cette minute

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souriante des terribles années, cette petite fleur éclose sur la pente du volcan, tout près du cratère. Si la vieille Folle, folle à cause de son mari mort cloué sur son canon, à la prise de la Bastille, malédictrice éperdue à travers tout le drame, navre jusqu'à 1 écœurement par une banalité mélodramatique qui aurait fait hésité Pixôrécourt ou Victor Ducange ; si les tableaux historiques ont à peu près la réalité vivante et le pittoresque que pourraient admirer, en quelque mauvaise copie de Paul Delaroche, des touristes promenés^ par les soins de Tagence Cook, en un musée de province, beaucoup de scènes sont passablement touchantes ; c'est très gentil, dans la nuit du 10 août, le berceau du petit Horace, vers qui tout le monde se penche, du petit Horace, âgé d'un mois, gui est né parce que la patrie était en danger ; je comprends que Ton ait été fort ému quand Lucile, à force d'apitoyée douceur et d'amour, édulcore l'àme révolutionnaire de son mari ; et comment n'eût-on pas pleuré lorsque, — hélas I Louison devenue Louisette I où sont les œillets blancs de jadis ? — lorsque (telle Manon Roland dans le drame mieux rimé d'Emile Bergerat) Lucile, qui va mourir, regarde tomber, boucle à boucle, la chevelure que Camille ne baisera jamais plus I

On me rapporte que le succès a été grand, très grand, éclatant, enthousiaste.

De bonne foi je m en réjouis pour un vieil homme de lettres, dont, certes, je n'admire point les œuvres, — ni celle-ci, ni les autres, — mais dont j'estimo le caractère digne et le persistant labeur. Et il serait de bon conseil que les comédiens do la rue de Malte fissent de l'argent avec ce drame.

médiocre sans doute, mais qui, sans être de la beauté, lui ressemble tout de même un peu plus que les vils mélodrames et les basses bouffonneries auxquels semblait s'être voué le théâtre de la République, — ah I pas de la République des Lettres I

Le jour de la répétition générale de Ludle Desrnoulins, trois étages du théâtre ont été mis, gratuitement, à la disposition du public. Je ne saurais dire combien j'approuve cette innovation ; et mes amis savent que l'idée, depuis longtemps, en est pour moi une espèce de marotte. Mais je n'aime guère les demi-mesures. Ce n'est pas, quand une pièce est encore inconnue, trois étages qu'on doit oflfrir au peuple, c'est tout le théâtre, et, cela, un dimanche, quand le vrai peuple n'est pas retenu par l'atelier. Et surtout, il ne faut pas mêler la Critique à la Foule. Elles pourraient influer l'une sur l'autre. 11 faut les consulter séparément. En un mot, il faut une répétition générale pour les lettrés, et une répétition générale pour tout le monde. Nous reparlerons de cela, un jour de loisir .

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MM. Ernest Blum ai Paul Farriar.

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