‹ L'art au théâtre;Chapitre 61 sur 69 · ÉTUDE DE FEMME · texte numérisé non relu

ÉTUDE DE FEMME

j Comédie ea trois actes.

La Bodinière (5 décembre).

Après une conférence de M. Georges Vanor, très délicate, très adroite, et si fine, et colorée de jolies imageries, après des chansons de MUeFélicia Mallet, qu'on a vivement applaudies, La Bodinière, toute claire d'une ornementation nouvel-

le, nous a donné Etude de femme, de M. Jules de Marthold. Ceux qui ont l'honneur <Vêtre les amis de ce vaillant et tenace artiste opposant à l'injuste destinée une foi inébranlable et un serein courage, savent qu'il tient en réserve des œuvres beaucoup plus importantes et plus fortes et plus neuves que cette comédie ; mais, sans doute, elle lui a paru convenir à ce petit théâtre élégant et mondain, où le tigre -drame rugirait en une cage trop boudoir. Pas violente, très agréable, la tendre et plaintive élégie dialoguée de M. Jules de Marthold a été écoutée avec un véritable plaisir. C'est l'histoire d une femme encore jeune qui demande trop d'éternité à l'amour, et d'un jeune homme qui ne lui demande que de fugaces plaisirs. Elle aime, il croit aimer. Elle aime encore, il n'aime plus. Et c'est la vérité, et c'est la douleur des chers cœurs aimants oubliés des cœurs frivoles. Etude de femme a été jouée d'un ton et d'une allure fort justes par M. Achard, et tout à fait gracieusement, non sans émotion vraie, par Mlle Lendey, que je n'ai pas reconnue, que je ne me souviens pas d'avoir vue jamais sur aucun théâtre, et qui a un rare charme d'élégante simplicité.

MH. Leneka et A. Richard.

RAMPONNETTE

Opérette en trois actes.

Musique de MM. Baille et Sélim.

Théâtre des Menus- Plaisir s (6 décembre).

M. Jean Lorrain.

RÊVE DE NOËL Pantomime en un acte et trois tableaux.

Théâtre deVOlympia (6 décembre).

Ramponnette. Voici une pièce qui ne manque pas de mouvement ! môme je pense qu'on s'y remue un peu trop; le grouillement d'un vol de hannetons captifs dans un panier à salade, èperdûment secoué par une cuisinièra ivre, pourrait à peine donner une idée de ce vertigineux, furibond, tintinnabulant et absurde tohubohu d'agents de police, de martiuises habillées en fauchons, de mariés remplacés par des lieutenants de dragons, de marseillais avec l'accent belge, et de mouchards en chœur, et de joyeux drilles de chez Ramponneau pris pour les conspirateurs d'une conspiration chimérique I En outre, le roi Louis XV est « pa^sé à tabac » (« déjà ! » dit quelqu'un en une facétie nouvelle) par l'agent marseillais qui a Tac-

cent belge. Telle est, avec une musique très tumultueusement sautelante, et parmi, d'ailleurs, des décors pas tristes, et avec des costumes frais, cette opérette qui n'évite le total ennui que par une totale extravagance, pas très amusante. Mais M"« Jeanne Saulier (la Ramponnette, oh / gué /) a été justement applaudie, chanteuse adroite, gracieuse comédienne; c'est un très agréable baryton-ténor que M.Bérard; et il n'est si fâcheuse soirée qui n'ait des instants aimables.

A roiympia, c'est, — du poète Jean Lorrain, — un conte des fées, mimé par des fées, M"« Liane de Pougy et Mlle Rose Demay. Il est bien évident que l'auteur de Yanthis n'a pas mis en ce Rêve de Noël sa vraie chimère exquise. Il a d'autres ambitions, déjà réalisées ! Mais il a suffi — sans qu'il s'efforçât — d'un tout petit peu de sa fantaisie pour composer un spectacle tendre, somptueux, joli. Quant à la colère de certaines gens contre les séduisantes personnes qui pratiquent l'art théâtral sans cesser d'exercer dans la vie réelle des métiers plus aimables et plus lucratifs, je déclare que je ne saurais la partager; et, tant qu'il sera permis aux bijoutiers de mettre à l'étalagQ leurs joyaux, perles, diamants, et toutes les pierreries, pourquoi défendrait-on aux vendeuses de beauté d'exposer, sur la scène, le corail de leurs sourires et le saphir de leurs regards sous l'or léger de leur cheveux ?

M. Brieuz

l'évasion.

Pièce en trois actes et en prose

Comédie-Française (8 décembre)

Un noble sujet — et bien digne d'inciter l'audace d'un jeune esprit.

Il faut rendre cette justice à M. Brieux, auteur des Bienfaiteurs et auteur de rEvasion, que, avant de se résigner aux ouvrages adroits et aimables, sans velléité énorme, auxquels le destine, je pense, son naturel, et qui lui vaudront le succès, il aura tenté de flères entreprises.

Aucune n'est plus magnifique, ni plus hautaine, que celle où il ne paraît pas, malgré la sympathie des applaudissements, qu'il ait tout à fait réussi ce soir.

Nier la fatalité physiologique et morale de la race, ou bien affirmer en la parole, montrer en le fait dramatique qu ', les urgences de l'atavisme fussent-elles véritables, la conscience peut s'y soustraire par la volonté et délivrer l'individu vi- . vaut de « la tyrannie «les morts » ; donner l'espérance de l'évasion, l'exemple de l'évasion, hors de la folie, au fils du fou, hors de la débauche, à la fille de la débauchée, hors du meurtre, à l'enfant du meurtrier, enseigner à tous que, en dépit des griffes du passé accrochées aux épaules de l'avenir, une voie s'offre aux nouveaux venus

vers Texpansion d'un personnel soi-même en la liberté de la pensée et de l'acte ; proclamer, enfin, rendre visible, tangible, que l'humanité est réduite par la seule couardise de l'effort contraire, par la seule veulerie du rebroussement, à n'être que le même perpétuel courant de crimes ou de vertus, d'innocences ou de saletés, et qu'il dépend d'elle de se renouveler, de se grandir, de s'apothéoser en des amériques de réalisation pas encore découvertes, quelle admirable ouvertureà travers le réel idéal, quelle grandeur, quelle beauté, et quelle divine aumône de consolation ! Ce serait une neuve et légitime gloire, celle d'un poète qui apporterait une promesse de salut, une possibilité de réhabilitation, aux âmes déshonorées et condamnées avant môme les limbes: une gloire, — puisque ce qu'on appelle l'Atavisme se substitue aujourd'hui à l'antique Anankè, à l'ancien Fatum, — comparable à celle d'un Eschyle qui eût arraché des mains d'Orestès le fer assassin de la maternelle meurtrière ; et rien n'eût été plus sublime que l'inutilité des Erinnyes, .

D'ailleurs, est-ce que la science, qu'il est de bon goût, parmi les penseurs à la mode, de bafouer, — ce ne sont pas les poètes qui la bafouent, elle ne les gêne pas, puisqu'ils sont doués de façon à tirer, de tout, de la poésie, — est-ce que la science, celle même qui admet les influences de l'hérédité, s'oppose à la conception de l'homme s'en délivrant, ou, du moins, en détournant les effets en des accomplissements analogues, mais divers? Il me semble que non. Je crois même que la science moderne, en ce point ressemblante à ses aînées, sciences aussi, l'astrologie et la chiromancie, admet différents degrés dans la nécessité

bL^S

des analogies transmises; de même que chaque idanète-mont de la Main indique la sublimité, la médiocrité, ou l'infamie d'une part d'âme. En somme, Cartouche pourrait être le fils d'Alexandre le Grand, un fou grandiloquent engendre un poète sublime, un niais aux yeux vagues, qu'éblouit le couchant, dérive logiquement d'un rêveur contemplateur de l'infini, la Vénus Pandémie pourrait être de la famille de sainte Thérèse, et il n'y a aucune invraisemblance à ce que l'usurier condamné hier, pour fausse signature, en police correctionnelle, fût l'arrière-petit-cousindu juif vénitien, doué de génie, qui inventa la lettre de change !

Mais M. Brieux n'accorde pas une telle exten-/ sion aux effets de l'atavisme. Il s'en tient à l'exacte similitude des engendrés avec les engendreurs. Je n'ai pas le droit, critique, de me placer à un point de vue autre que le sien, puisqu'il est l'auteur, c'est-à-dire le maître ! et je dois me résoudre à ne juger que le bon ou le mauvais emploi qu'il a fait de son idée.

Lucienne est la fille d'une drôlesse, Jean est le fils d'un dément, — d'un fou mélancolique qui s'est suicidé. Il y a, auprès d'eux, un homme d'esprit simple et ardent, et un savant. L'un tient pour billevesée la transmission des tares familiales; l'autre l'affirme inévitable, péremptoirement. Mais justement à cause de la double suspicion qui les diffame», qui les désole et les isole, la jeune fille et le jeune homme se recherchent, se rapprochent, s'aiment; et c'est une scène tout à fait charmante, très émue, sentimentale sans sensiblerie, qui serait une des plus exquises choses du théâtre contemporain, si l'auteur, par une né-

gligence conseillée, ou par une native impuissance, (elle serait désolante cette impuissance, mais non pas inutile, j'imagine, aux nombreuses réussites que présagent à M. Brieux les ombres paternellement approbatrices de Sedaineet de M. Gondinet !) n'avait négligé de faire parler à ses amoureux un langage d'où quelque littérature aurait pu n'exclure ni la simplicité ni la modernité. Ah ! le style I le style ! Je vous assure que, depuis longtemps, on ne s'inquiéterait plus de Marivaux, s'il n'avait été un merveilleux écrivain. Corneille faisait attention à ses phrases, et Molière aussi. N'importe. Passons. La scène est très touchante, et l'on se plaît à voir Jean et Lucienne résolus, lui à n'être pas fou, malgré son père, elle à être honnête, mali?rè sa mère, et à s'aimer sainement. J'ai déjà loué M. Brieux pour la netteté de ses expositions, très vivantes, très sûres, et où le conflit du drame est nettement pronostiqué.

Cependant Lucienne et Jean se sont mariés, et tout semble indiquer que, s'adorant, ils seront heureux, lui, raisonnable, elle, vertueuse. Evidemment le savant aura tort, qui leur prophétisait, à l'un, le cabanon, à l'autre, le boudoir. Mais Jean se conduit assez maladroitement. Gentilhomme terrien, il ne s'inquiète que de ses terres et de ses fermiers, couché avant la nuit, levé avant le jour ; et, naturellement, sa femme, souvent bissée seule, s'ennuie. Me voici, déjà, mécontent. 11 me semble que l'auteur s'écarte de son sujet. La folie possible de Jean n'a rien de commun avec les occupations campagnardes où il s'acharne, et, même pas fille d'une fille, Lucienne aurait lieu de s'ennuyer dans la solitude du château. Ce n'est pas, je suppose, parce qu'il estpro-

mis à la camisole de force, que Jean se nourrit de saucisson à Tail ; l'atavisme est tout à fait absent de ce déjeuner provençal, qui a bien de quoi décourager le baiserde Lucienne. Vont et viennent des paysans ; il y a, parmi eux, un berger-sorcier (oh ! encore l ) qui«guarit » toutes les maladies pour la grande humiliation des médecins, et parle avec des patoisements de café-concert (quoi 1 toujours?) Puis arrivent des Parisiens, — des vèlocipédistes, cela va sans dire. En prenant une leçon de bicyclette, Lucienne se laisse tomber dans les bras de M. Paul de Baucourt. Elle a tort. Mais cet abandon est-il bien le fait de la maternelle influence; et mainte femme, née delà plus honnête bourgeoise de la terre, n'eût-elle pas été capable d'une telle faiblesse, après des mois d'ennui et de délaissement ? Pourtant, soit, je l'accorde, atavisme. Suivons. Jean se courrouce. Lucienne se plaint. « Si tu te mets en colère, c'est à cause de ton papa ! — Si tu as failli me tromper, c'est à cause de ta maman ! » Cette scène, non dénuée de didactisme, a paru froide ; et il est probable que les parents de ces amants-là étaient doués d'une grande réserve dans les élans de la passion et de la jalousie.

Tout de même, le mari et la femme sont brouillés. Lucienne, redevenue frivole, va dans le monde, bavarde, coquette, flirte. Même elle se compromet à l'extrême avec M. Paul de Baucourt, consent presque à se donner à lui, n'est sauvée de la chute que par la goujaterie de ce monsieur, qui lui offre, ignoblement, les commodités de l'adultère mondain. Ah! la brave femme! Et le moment est tragique où Lucienne répudie, prise de nausées, l'infâme amour de l'amant prudent. Mais

cette Bcène, applaudie, très justement applaidie, n'est-elle pas absolument contradictoire avec les instincts héréditaires supposés en Lucienne ? Celleci se conduit, tout simplement, comme une très honnête personne. De sorte que tout autre motif de pardon par le mari est devenu inutile ; et voici un non ménage qui n'a que faire de croire ou de ne point croire à la transmission des vertus ou des vices. Cependant, l'auteur se raccroche, tant bien que mal, à son idée initiale. Dans une fête qui lui est donnée à l'occasion de sa nomination de commandeur dans l'Ordre de la Légion d'honneur, l'illustre docteur, de qui les doctrines alarmèrent Lucienne et Jean, éprouve à plusieurs reprises les angoisses d'une maladie de cœur. Je dis tout de suite que l'attitude de ce savant résolu, parmi les adulations que lui vaut son art de guérir, à ne pas avouer ses souffrances qu'il ne peut pas guérir, ne manque ni de noblesse ni de fierté; mais, quant à la pièce, que démontre-t-elle? Voilà une plaisante preuve de l'inanité de la science que rin^uèrissable maladie de cœur d'un médecin I Néanmoins, c'est à cause de cela que Jean et Lucienne recouvrent la paix et le bonheur. Ds s'aimeront, ils seront heureux, parce que le docteur Bertry, membre de l'Académie de médecine et commandeur de la Légion d'honneur, souffre et mourra d'une sclérose artérielle. La paix de leur hymen est subordonnée au bulletin de la santé de M. Bertry. Ils s'adoreront délicieusement, lui sans peur de devenir fou (disons à ce propos que M. Brieax a totalement négligé un des côtés de son drame, dans la crainte sans doute d'une ressemblance avec une œuvre récente d'Alphonse Daudet), elle, sans peur d'être unecatin,.

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tant que les nouvelles du malade seront mauvaises ; ils n'oseraient plus s'aimer, s'il entrait en convalescence, et Lucienne ferait son mari cocu le j our où le docteur serait guéri. /

En somme, à bien considérer les choses, M. Brieux ne s'est attaqué que sournoisement à la science elle-même ; avec une malice peut-être inconsciente encore, présagère du vaudevilisme futur, il a visé, non pas la science, mais un savant, non pas la doctrine, mais un docteur, et c'est comme si, — au temps où l'implacable Fatalité régnait sur les hommes, — Achille, pendant qu'on menait au supplice l'implor?nte Iphigénie, s'en fût pris non pas au Destin lui-même, mais à Calchas, membre de l'Académie d'Aulis.

Le succès, je suis heureux de le pouvoir dire, a été assez vif; et il est évident désormais que, les sublimes ambitions répudiées, — à quoi bon s'entêter à des escalades jusqu'à Textrême desquelles on ne se haussera point? — M. Brieux, débarrassé des vastes chimères de la jeunesse, et ne perdant point le temps à de vains soins de style par lesquels il s'attarde à nous vouloir complaire, réalisera des œuvres aimables et fines, et pratiques, qui seront fort appréciées par beaucoup de monde, et où nous nous plairons nous-même, avec modération. Car, voici déjà un assez habile homme de théâtre, et les belles phrases ne sont pas une chose d'importance; d'ailleurs, il n'est pas éloigné d'atteindre à la correction, même à l'élégance ; et nous manquons de gondinets.

C'est très bien joué, VEvasion, Je veux nommer tout d'abord M. Prudhon, qui, très simplement, très noblement, et avec de très contenues angoisses, a présenté le personnage du docteur infatué

de son savoir et bourrelé de sa mort prochaine ; dans les tourments de la scène dernière, il a eu une professionnelle acceptation de la mort, proche de l'héroïsme, qui a profondément ému ; c'est tout à fait bien, et mieux que bien, ce qu'a fait ce sûr artiste. Tous les autres rôles sont remarquablement tenus. M. Cocpielin cadet est pittoresque sous le bonnet et la hmousine du berger-guarisseur; M"' Reichenberg amuse avec les menues cascades de sa voix grêle qui rit ; M"* Moreno pleure dans la vaine cadence de la prose le regret de ne pas dire des vers; nul sourire n'est plus rose que celui de M"' Nancy Martel; M. Delaunay flls parle comme M. Le Bargy, qui parle comme M. Delaunay père, mais ils parlent bien ; il y a toujours, dans le jeu de M. Raphaël Duflos, une . nervosité presque sincère, et moderne, qui le destine à triompher dans les pièces de M. Maurice Donnay, proches à la Comédie-Française, et, dans le jeu de M. Paul Mounet, malgré la redingote, une couleur lyrique et grandiose qu'il déploira quelque jour dans l'un des vieillards des Burgraves ; moins héroïque qu'à la Bodinière, où elle chante parmi l'enthousiasme du public, après les vives, nettes, et pleines de choses, et précises conférences de M. Henry Fouquier, les Marseillaise et les Carmagnole , et toutes les chansons des foules en émeute, M"*^ Amel est une excellente intendante paysanne. Mais c'est surtout de M"* Lara qu'il faut parler avec admiration. On a pu remarquer que, souvent, j'ai été presque brutal envers cette jeune comédienne; ma sévérité était faite, évidemment, d'une intention de développer en elle les qualités par lesquelles elle eût cessé de la mériter. Si délicieuse-

ment douée, avec son corps et sa voix fragiles, elle ne se dégageait pas assez, jeune fille, de l'enfant prodige ; tout de même elle nous donnait des espérances de vraie femme prochaine. Ces espérances, ce soir, elle les a absolument réalisées. D'une pièce à une autre, quelle différence ! Peutêtre parce que la volonté de l'auteur la délivra des conseils traditionnels où succombe Tinexpérience, même maligne, des originalités. Délicate, encore un peu trop adroite, ou pas assez, mais souvent simple et tendre, avec de sincères secousses de désespoir, M"'' Lara vient de conquérir à la Comédie-Française une place désormais prépondérante; et ce serait une soirée adorable que celle où, dans une pièce qui sans doute n'est pas écrite encore, pièce mêlée de discours sans rimes et de strophes lyriques, M"^ "Lara dirait la prose et jjue Moreno les vers.

H. Léon Gandillot

FERDINAND LE NOCEUR Comédie en 4 actes

Théâtre du P.alaiS'Royal (9 décembre)'

La jolie invention farce que l'aventure de ce Ferdinand le noceur, pas noceur du tout, de ce coquebin, qui passe pour un don Juan, et, exténué de bonnes fortunes, bien qu'il n'en ait jamais eu, triomphe parmi les enlèvements et les cocuages, et mérite que quelque statue, sinon de Com-

mandeur, du moins de pharmacien çornard, l'invite à souper dans les enfers I Véritablement, c'est infiniment comique, la stupéfaction de ce séducteur malgré lui. En outre, quelque chose qui n'est pas éloigné d'être de la juste observation, rehausse, ici, la valeur de la drôlerie ; et ce serait justice que la reprise, au Palais-Royal, de ce vaudeville, ou plutôt de cette comédie bouffonne, espèce de chef-l'œuvre du genre, où d'ailleurs Fauteur montre çà et là quelque intention de ne point parler un trop vil patois, obtint, — non sans y être aidée par l'extrême remûment, par la grimacerie simiesque de M. Raymond, la beauté de Mlle Lender, comédienne aimable, et l'ahurissement ingénu de MlleNarlay,et la pitrerie fantasque de M. Gobin, et la lourde farce énorme de M. Francès, ^— un succès triomphalement joyeux comme, dans une fanfare de cuivres forains, une sonnerie de chapeau-chinois.

H . Alfred Jarry .

UBU ROI Comédie guignolesque .

Théâtre de VŒuvre (11 décembre)

Des sifflets ? oui ; des hurlements de rage et <les râles de mauvais rires ? oui ; des banquettes prêtes à voler sur la scène ? oui ; des loges vociférantes et tendant les poings ? oui ; et en un

mot toute une foule, furieuse d'être mystifiée, bondissant en sursaut vers la scène où un homme à la longue barbo blanche, au long habit noir, qui sans doute représente le Temps, vient à pas légers, accrocher, pancarte symbolique, au manteau d^arlequin, l'illusion des décors? oui ; et les allusions à l'éternelle imbécillité hu--i maine, à Téternelle luxure, à réternelle goinfrerie, incomprises ? oui ; et le symbole de la bassesse de l'instinct qui s'érige en tyrannie, inaperçu ? oui ; et le bafouement de la pudeur, de la vertu, da patriotisme, de l'idéal, surexcitant jusqu'à la bacchanale los pudeurs, les vertus, les patriotismes et l'idéal des personnes qui ont bien dîné? oui ; et, par surcroit les drôleries pas drôles, les grotesqueries désolantes, le rire ouvert jusqu'au macabre rictus des têtes de squelettes ? oui ; 6t, vraiment, toute la pièce ennuyeuse, sans qu'une explosion de joie, toujours attendue, y éclate ? Oui, oui, oui, vous dis-je!...

Mais, tout de même, ne vous y trompez pas, ce ne sont pas des soirées indifférentes et dénuées de signe que celles d'hier soir et de ce soir, au théâtre de l'Œuvre.

Quelqu'un, parmi le tohu-bohu des huées, a crié : « Vous ne comprendriez pas davantage Shakespeare ! » Il a eu raison. Entendons-nous bien : je ne dis pas du tout que M. Jarry ait quelque analogie avec Shakespeare, et tout ce qu'il a d'Aristophane est devenu un bas Guignol et une saleté de funambulesquerie foraine; mais, croyez-le, malgré les niaiseries de l'action et les médiocrités de la forme, un type nous est apparu, créé par l'imagination extravagante et brutale d'un homme presque enfant.

Le Père Ubu existe.

Fait de Puicinelia et de Policbînelle,de Punch et de Karageuz, de Mayeux et de M. Joseph Prud'homme, de Robert Macaire et de M. Thiers, du catholique Torquemada et du juif Deutz, d'un agent de la Sûreté et de l'anarchiste Vaillant, énorme parodie malpropre de Macbeth, de Napoléon et d'un souteneur devenu roi, il existe désormais, inoubliable. Vous ne vous débarrasserez pas de lui ; il vous hantera, vous obligera sans trêve à vous souvenir qu'il fut, qu'il est ; il deviendra une légende populaire des instincts vils affamés et immondes; et M. Jarry, que j'espère destiné à de plus délicates gloires, aura créé un Masque infâme. Quant à Tabondance des mots ignominieux proférés par les protagonistes de cette œuvre inepte et étonnante, elle n'a point de quoi nous surprendre : il y a des moments de siècle où, les dalles crevantes, les égoûts, comme des volcans, éclatent et éjaculent.

A côté de Mme France, héroïquement ignoble, M. Gémier, sous l'écrasant poids d'un rôle farce qui ne faisait point rire, a été admirable de résistance à l'injure et de fidélité à son devoir d'interprète.

■fti.

Lecomte de Liste.

APOLLONIDE

H. Jalee Lemaitre

LA CONFÉRENCE Théâtre de VOdéon (12 décembre).

A la bonne heure. Et vous me voyez très fier. On croyait notre temps peu propice aux querelles littéraires, — ce plaisir si délicat, si noble par le désintéressement de tout autre soin gue celui des belles-lettres. Or, voici que j'en ai une ! et avec qui ? avec Tun des plus subtils penseurs, Tun . des plus fins écrivains, Tuades plus galants bommes.d'à-présent, avec Jules Lemaitre ; et à propos de qui ? à propos d^Euripide. C'est tout à fait imprévu et charmant. Moi qui sais un peu moins « moderne » oue Jules Lemaitre, j'y trouve peutêtre un peu plus d'agrément ,que lai. Reconnaissez tout de même, mon cher ami, — puisque les derniers mots de votre conférence, dont je me suis enorgueilli, me permettent de vous donner ce nom, -^ reconnaissez du moins, dis-je, que nous donnons un aimable exemple. Se quereller pour l'amour du grec, il n'y a pas, pour deux poètes, de plus fraternelle embrassade.

Donc, je ne saurais approuver en toutes ses parties la conférence que le jeune et illustre académicien a faite aujourd'hui, pour la seconde

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fois, en manière de préface parlée à VApollonide.

Et je donnerai mes raisons.

Certes, Jules Lemaître, qui sait tout, sait par- , faitement à quel haut rang doit être placé, dans l'admiration de tous les âges, l'extraordinaire et divers génie d'Euripide ; il n'a pas omis d'indiquer la place que, entre la tragédie religieusement simple, comme liturgique, ou barbarement sublime, d'Eschyle, et la poignante tragédie humaine, parfois presque mélodrame (je crois l'avoir dit naguère), mais mélodrame sublimisé par l'éloquence du vers, de Sophocle, occupe l'œuvre sentimentale et romanesque, confuse et tourmentée et pleine de contradictions, d'Euripide. Pourtant il me semble que, tout en affirmant ses préférences pour celle-ci les jours où il n'est pas < raisonnable » (oh ! il y en a donc, de ces jourslà ?), Jules Lemaître ne s'est pas assez ardemment appliqué à magnifier le poète qui, entre les génies de la Grèce, fit, le premier, sangloter sur la scène les angoisses de l'amour, et, le premier, — sans perdre l'illusion de la beauté divine, — opposa à l'infâme toute-puissance des dieux le défi de l'indépendance humaine. Sans doute, sans doute, cette louange, le conférencier l'a proférée, mais non sans des façons de réserve, presque avec de la malice, et de l'air de rétracter à demi ce qu'on affirme- Il a, trop adroitement, trop anecdotiquement, et en l'intention à peu près évidente d'éveiller le sourire où il n'avait que faire, rappelé les misogynies dues à des mésaventures conjugales et les cocuages du divin poète qui créa une Andromaque sœur de l'Andromaque d'Homère, et à qui nous devons le mystérieux

silence, enveloppé de voiles, d'Alceste revenue de Tenfer. On pensera peut-être que je m'attarde trop à des détails, que je coupe les cheveux en quatre. Jules Lemaître, lui, les coupe en douze ï J'espérai qu'en un lyrique emportement, dont plus qu'aucun autre il est capable, il- louerait l'auguste pleureur des larmes des Sept Mères devant Thèbes, et le plaintif chantre de la mort d'Hippolite consolé par les rayonnantes caresses, si pures, de l'Artémis céleste. J'espérais qu'il < s'emballerait », — le mot pourrait être de lui, — pour le revendicateur de la liberté humaine, pour le premier apôtre de la Charité évangèlique, pour celui qui a écrit : « Les hommes qui apportent aux dieux immortels une pauvre offrande qui tient dans leurs mains sont plus pieux, peut-être, que ceux qui immolent des bœufs en sacrifice » ; pour celui qui a demandé : « Quelle serait la demeure élevée par des maçons où pourrait être enfermée, en l'ètroitesse des murs, la substance divine ? » pour celui qui a rêvé : « Qui sait si ce n'est pas la mort qui est la vie, et si, contrairement, ce qui est nommé la vie par les hommes n'est pas une mort ? » et qui a gémi : « Quiconque inhume un mort rend la terre à la terre ! » Car Euripide, étonnant novateur, semble une sorte de messie; et le poète admiré et chéri par Alexandre, le poète que la Pythie appelait : « le plus sage des hommes, moins sage que le seul Socrate », a été, en même temps que le plus passionné des tragiques de jadis, en même temps que le premier exemple des tendresses de Virgile, le conseilleur des divins apitoyements, et son verbe fit aux humanités futures le signe de l'amour et de la libération !

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