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CONFÉRENCE

Théâtre National de VOdéon (20 décembre).

Sublime et abject, l'extraordinaire Aristophane met ses commentateurs dans le plus grand embarras, et leur manie de le vouloir vanter avec le moins de restriction possible les pousse aux plus étranges extrémités.

Tel digne homme qui, d'un poème un peu trop tendre ou d'un conte un peu trop vif, s'exaspère au point d'en vouer l'auteur à l'exécration publique, cherche dans l'origine bacchique de la comédie ou dans les mœurs athéniennes, une excuse aux excès aristophanesques, et endure d'un front sans rougeur les crapuleux et puants dialogues au prix desquels.les propos du père Ubu sont des modèles de convenance et de bon goût^

ÉÊm

Même quand le poète des Nuées, ennemi des sycophantes, devient lui-même de tous les sycophantes le plus abominable, il se trouve des gens, — des gens bien vus, bien notés, pas des poètes, enfin ce qu'il y a de mieux en fait de braves gens, — pour le louer sans prendre garde que leur complaisance ressemble à une espèce de complicité. Tenez, il y a M. G. Poyard, qui est professeur de rhétorique au lycée Henri IV, et qui a traduit Aristophane. Sans doute, il est bien obligé de le reconnaître capable de livrer son ennemi à la postérité, « défiguré, injurié, souillé, fût-il le plus honnête des hommes, fût-il Socrate ! » Mais, quelques lignes plus loin, M. Poyard ajoute : « Et, d'ailleurs, le parti qu'il (Aristophane) défend avec ardeur est, en réalité, celui des honnêtes gens ». Oui ! vous avez bien lu ! je ne leur fais pas dire 1 « Le parti des honnêtes gens » a pour fonction de défigurer, d'injurier, de souiller les plus honnêtes des hommes ! et puisque M. G. Poyard est évidemment de ce parti-là, il n'eût pas manqué de dénigrer, d'outrager, de vilipender Socrate ; même il n'eût pas fallu, semble-t-il, le presser beaucoup pour qu'il votât la Ciguë. C'est aussi le « parti des honnêtes gens » qui a crucifié Jésus.

A parler net, il me paraît qu'il ne faut pas cherchera excuser l'inexcusable. Prodigieux poète lyrique dans quelques-uns de ses chœurs, moraliste selon la plus étroite morale, mais avec fureur, satiriste éclatant et fulgurant de verve meurtrière et de joie exterminatrice, espèce de Zeus tonnant de l'invective, Aristophane, trop souvent, en sa populacière aristocratie, a usé des plus hantes et des plus vigoureuses forces de l'esprit pour déshonorer le temps et la Ville auxquels il dut sa

gloire, pour railler les rêves nouveaux, pour décourager Tespérance, pour retarder, ea ralourdiRsant d'ordures, l'essor des âmes vers l'avenir. Plusieurs de ses paroles, « proverbes en naissant », servent encore de devise aux contempteurs des démocraties éperdues de libération ; et sur ce point, comme sur tous les autres, je suis de l'avis de Victor Hugo qui disait : • Aristophane est le' seul Génie méchant et désastreux qui ait jamais existé ».

Gomme, à tout prendre, ce n'est pas un grand crime que de manquer de respect à un homme qui manqua de respect à l'humanité, le Plutus arrangé ou dérangé, parisianisé, à coup sûr, par M. Paul Gavault, ne m'a causé ni chagrin ni colère ; et, heureux d'être de l'avis de tout le monde (car Tout-le-Monde a toujours raison 1) je m'en suis fort diverti.

Elle est très vive, très alerte, pleine de parodies hilarantes, pleine aussi de jolies trouvailles farces, cette adaptation impertinente, cette réduction d'une comédie antique en vaudeville boulevardier. Tout en y retrouvant l'allégresse et l'humeur falote, et les mauvais vers, déjà remarqués en d'autres menus ouvrages de M. Paul GsTvault, il m'a semblé y voir, surtout dans les scènes où Aristophane n'est pour presque rien, une rapide adresse d'agencement, un preste mouvement de dialogue, et enfin tout ce qu'il faut pour écrire, bien ou mal, de très amusantes pièces. Le public se fût montré fort maussade s'il n'eût point fêté d'éclat§ de rire cette adaptation d'Aristophane et de MM. Meilhac et Havély, qui, d'ailleurs, en un très aimable décor aux couleurs claires et rieu ses, a été très brillamment, très follement, très

jeunement joiiée par la nouvelle troupe de TOdéon ; surtout par M. Coste (Garion), vif, bouffon, pas grossier, à la scapinade presque lyrique, par M. Janvier (Mercure), qui saute d'un banc avec Tair de tomber d'un ciel pas trop haut ; par Mme Grumbach, la Vieille, pas assez vieille; par M. Darsaa (Ghrémyle), qui articule avec netteté, par M. Paul Franck (le Petit Jeune Homme), à Pélégance de soupeur aviné bien digne d'être remarquée par les belles personnes au Céramique ou rue Royale devant chez Maxim's ; et par M^^' Béry , la femme de Ghrémyle, toujours jolie et adroite. Et la chère joie de ne pas avoir trente ans emporte toute la jeune compagnie odéonnienne, heureuse des presque premiers applaudissements!

Mais, le rire éteint, des scrupules me sont revenus. Non pas à cause d'Aristophane lui-même, bafoueur qui mérite d'être bafoué, mais à cause du fâcheux encouragement donné par le succès de cette irrévérencieuse adaptation, à d'autres adaptations analo^es. Ah ! mais non, ah ! mais non. Si peu pédant que je sois, il m'est tout à fait impossible d'adinettre cette façon de transporter le théâtre ancien sur le théâtre moderne. Que si un auteur dramatique actuel découvre dans une œuvre d'autrefois, tragique ou comique, une invention de sujet, des passions, des caractères, des mots même, qui, par ce qu'ils contiennent d'éternelle humanité, ont de quoi intéresser la foule d'à présent, il a absolument le droit de s'en emparer, d'en user à son gré, de nous en émouvoir ou de nous en divertir ; mais il n'a ce droit qu'à la condition de les transformer totalement selon l'état intellectuel et moral, selon la mode de notre contemporanéitè. C'est ainsi qu'avec ce chef-d'œu-

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vre : les Guêpes^ Racine a fait ce chef-d'œuvre : les Plaideurs : Athènes est devenue une ville de Basse-Normandie. Philocléon s'appelle Dandin, et le» petits chiens font pipi en français. Mais comment serions-nous autorisés, si nous acceptons le lieu antique et les personnages et les noms antiques, c'est-à-dire si nous maintenons dans toute son extériorité la pièce de jadis, à lui imposer les mœurs et le langage de notre modernité? L'illogisme éclate ; et l'amusement de la parodie s'achève en une impression de désaccord qui gêne ceux-là mêmes qui se sont le plus amusés. En un mot, de deux choses l'une : modernisez tout à fait, ou ne modernisez pas du tout; et il n'y a pas d'honnête milieu entre récréer indépendamment, gènialement si l'on est doué de génie, ou traduire de son mieux, servilement. Non, il ne faut jamais, jamais parodier, et cela non seulement pour les raisons que j'ai dites, mais austi parce que la parodie offre une facilité de divertir un moment qui a de quoi répugner aux esprits vraiment ingénieux et joyeux par soimême. Dans le Plutus d'Aristophane, Garion dit : « Le triste sort, grands dieux ! que d'être l'esclave d'un fou ! » ; dans le Plutus de M. Paul Gavault, Garion dit : « Ge n'est vraiment pas agréable, ma parole d'honneur, d'être l'esclave d'uq maître toqué I » On n'aurait point ri de « fou », on rit de « toqué ». Tout le système des adaptations parodiques s'avoue en ce seul exemple ; et, sans parler du fâcheux irrespect, je ne vois pas le mérite qu'il y a d'être plaisant à si bon marché. Telles sont, à peu près, les questions que M. Henry Becque, au début de sa conférence, a traitées hardiment et admirablement ; je me rè-

jouissais d'autant plus d'entendre proférées des idées qui sont les miennes qu'elles l'étaient par un homme illustre, de qui le but artistique n'est certes pas celui que je poursuis, mais de qui l'œuvre mérite les admirations de ceux-là mêmes qui n'en approuvent çoint les tendances. Puis j ai éprouvé un vif plaisir à l'entendre répudier le Métier au théâtre, nier l'art des Préparations, cet art depuis trop longtemps préconisé, et qui aboutit enfin au procédé médiocre, banal, à la portée de tout le monde. L'orateur aurait peut-être dû — on n'a point le temps hélas I de penser à tout quand on parle, — insister sur ce point que, si le Métier, ensemble comme codifié des moyens par lesquels on devient.- auteur dramatique en quinze leçons, est odieux et inutile. Tordre dans la composition, l'Ordre, règle souveraine, discipline étemelle de toute inspiration, est indispensable à la viabilité prolongée des œuvres quelles qu'elles soient, drames, comédies, romans, revues de fin d'année, épopées ou sonnets I et la fantaisie sans loi, la chimère sans ligne volontaire ne sauraient triompher dans l'art.... N'importe, ce m'était une grande joie d'entendre quelques hautes vérités hautement édictées. Au surplus vous pensez bien que je n'ai pas été de ceux qui interrompirent l'orateur lorsque , abandonnant l'afifabuiation même de Plutusy il tenta quelque digression vers la politique moderne. A propos de quel poète dramatique eût-il été séant de parler de démocratie, de paix et de guerre, sinon à propos d'Aristophane, cbez qui la politique emiplit, tourmente, généralise et éterm'se toute l'œuvre ? — Et finalement, les rares oppositions vaincues,

tonte la salle a fêté d'applaudissements la parole et la personne de l'auteur des Corbeaux,

Une preuve encore, que l'adaptation parodique des œuvres antiques est mauvaise, même quand elle a plu, c'est qu'elle dispose mal le public à comprendre et a aimer les œuvres analogues, quand on les lui oflre telles qu'elles sont.

Il n'y a pas, parmi les poèmes exquis de Théocrite, d'idylle plus exquise que celles des Syracusaines ; il n'y a pas parmi les poèmes ardents de Théocrite d'idylle plus ardemment passionnée que la Magicienne; et le tort qu'a eu, peut-être, M. Marcel Collier e, de les mêler Pune à l'autre, — effet espéré d'antithèse qui dégénéra en quelque gêne de désaccord — n'avait rien, en somme, d'absolument repréhensible. Pourtant ce n'est pas sans quelque réserve dans l'enthousiasme que, malgré la parole claire et les jolis gestes menus de Mlle Luce Colas, le pubUc a accueilli les Syracusaines. Car il n'y a plus du tout moyen de se divertir et de s'émouvoir à de jeunes bourgeoises grecques de qui la ressemblance, il y a un instant, parlait l'argot de Montmartre et allait danser le chahut comme les cocottes du Moulin-Rouge ou de l'Olympia 1

Mais M. Marcel CoUiére, l'un des plus aimés parmi les poètes en qui nous espérons, s'est déjà consolé de cette un peu trop calme journée en songeant

Au printemps radieux de tes blondes années. Penthésilée, à l'heure où d'autres jeunes filles Voient comme un lys d'argent fleurir leurs destinées Et la robe d'hymen tomber sur leurs chevilles...

Et la morale de tout ceci, c'est que les vaudevillistes qui seront célèbres demain, les poètes

qui seront glorieux toujours, feront bien de laisser dans les bibliothèques les exemplaires latins et grecs, et de nous donner, ceux-là, leur propre verve parisienne, rien que parisienne, et ceux-ci Tenchantement de leur rêve personnel.

MH. Chivot et Duru, musique de F. de Suppé

BOCCACE Opérette en trois actes.' -

Nouveau-Théâtre (22 décembre).

Voici une Parisienne de plus. C'est M"* Tariol- Baugé, fort célèbre en province. Nous l'avons applaudie, ce soir, pour la première fois, pas pour la dernière. C'est une personne jeune et jolie, assez grasse, non sans grâce* Dans un joli visage un peu poupin, elle a un frais sourire rose, petitement ouvert comme une rose moussue. Elle porte avec élégance et un aimable art d'attitude et de démarche l'habit florentin des Zanetto. Elle a été surtout exquise, — oh ! mais oui, exquise et très délicatement drôle, — sous le costume du jardinier galant qui n'est autre, je pense, que Mazet de Lamporeccio. Et, adroitement, savamment même, elle chante d'une voix très sûre, très juste, très doucement grave ; il sufflra de quelque heureuse création pour que M""** Tariol-Baugé soit tout à fait triomphante et célèbre parmi les comé-

diennes agréables et les agréables cbanteuses en qui l'opérette espère encore. Pour ce qui est de la pièce, souvent reprise à Paris, dans les départements, et à l'étranger, elle n'est pas ennuyeuse à l'excès ; il y a une sorte d'ingéniosité dans la façon dont les auteurs ont distribué en un triple imbroglio quelques comtes du Décameron; je crois même qu'on se serait fort amusé si ces trois actes n'avaient été joués par les plus lugubres fantoches

— j'excepte M"®Darthenayet M"® Debouatrie aux jolis visages, aux voix fraîches, — qui aient jamais employé à tenter de nous faire rire des drôleries de croquemorts. La musique de Suppé elle-même,

— qui fut plaisante jadis, — semblait n'avoir plus aucun entrain, grâce, sans doute, à l'inexorable lenteur magistrale de l'orchestre qui transfonnait les plus gais flonflons en valses funèbres et en polkas macabres. Cependant, on n'a point trop baillé mêmequand M"*' Tariol-Baugé n'était pasen scène. Paris est ainsi fait que l'ennuyeux, nouveau, lui semble, pour quelques heures, préférable à l'amusement accoutumé; il y avait des moments où Ton se plaisait presque à ces mornes bouflbns, parce qu'on n'en connaissait pas un. D'ailleurs, il y a assez longtemps que des troupes de Paris font des tournées en province pour qu'une troupe de province ait le droit de faire une tournée à Paris.

Hiil. Maurice Desvaliéres et Antony Mars.

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