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LES ETOURDIS

Comédie en trois actes, en vers.

Matinée de VOdèon (23 janvier).

Quelqu'un a dit qu'il y avait au théâtre trois sûrs moyens de comique : « la Colique, le Gocuage, et la Mort ». Que les deux premiers soient efficaces, je n'en disconviens pas; mais, faire rire de la Mort, le tout- puissant Molière y a défailli. Elle a été plaisante une seule fois, dans le Légataire universel (et encore!) grâce à la belle humeur heureuse de Regnard, et aux fanfreluches claquetantes de son vers futile, et flambant, et à toute la richesse de sa verve I Or, en la comédie médiocre, sèche, avare, d' Andrieux, la Mort passe dans le Convoi des Pauvres. De là une morne, opaque, lourde tristesse. Et elle n'est pas seulement funèbre, cette pièce, que M. Sarcey, dans une conférence très applaudie, a eu le bon goût de ne louer qu'avec modération : elle est hideuse et écœurante, avec son abjecte iarce d'un neveu qu'on lait passer pour défunt, afin d'escro-

quer mille écus à un brave homme sincèrement désolé, — cela, au risque de faire mourir de chagrin une jolie petite cousine de province. Pouah! que cela est sale, vil, laid, — pas drôle. De sorte que ni Texpérience, habile à faire rire, de M. Cornaglia et de Mme Raucourt ; ni la drôlerie, encore un peu écolière, de M. Coste ; ni Tèlégance de M. Etiévant, ni la jeunesse, tour à tour foUe et attendrie, de M. Paul Franck, n'ont pu, une seule minute, créer l'illusion que l'on n'assistait pas à une cérémonie funéraire chez des imbéciles qui seraient des canailles. Tout porte à croire que ces Etourdis, repris en 1849, et en 1896 hélas I ne le seront plus jamais I et, en dépit d'Anaanmandre (avez-vous lu Anaximandre ? vraiment cette pièce- là, je vous assure, c'est à ne pas y croire !) Andrieux, qui apparaît comme le Médiocre idéal, disparaîtrait à jamais de la mémoire humaine, si, un jour, il ne s'était avisé de collaborer avec Corneille, je veux dire de revoir, d'augmenter, de diminuer, de corriger et de reversifler la Suite du Menteur! crime si énorme à la fois et si ridicule, qu'il assure à son auteur un renom impérissable parmi l'indignation ou le fou rire des lettrés.

MM. Henry Potiqnier et Georges BertaL

LE MODKUS.

Pièce en trois actes, en prose.

Théâtre de VOdéon (28 janvier).

Dalila, Circè^ Calypso, Armide^ Belcolor, Marco, Sapho, et vous, comtesse £Uën, preneuses, étreigneuses, tortureuses, avilisseuses, tueuses, enchanteresses et traîtresses, séductrices et dèvoratrices (tout le Mal par toute la Beauté 1) une sœur vient de vous naître, aussi terrible et plus . vile, plus e&ayante peut-être parce qu'elle est plus vile. Reprocher aux auteurs d'avoir, non pas inventé, maijB seulement récréé la Courtisane qui affole, épuise et damne? je m'en garderai bien* Elle est d'hier, oui, mais elle est d'aujourd'hui, et de demain, elle est l'éternelle ennemie 1 Et, tant que l'homme sera capable d'amour et de rut, et de souffrance, cessera le droit des poètes de nous le montrer en proie à son cher vautour.

Au surplus, si Albertine, avec ce nom de table . d'hôte de femmes, espèce de cocotte modèle chez le sculpteur Raymond Nanteuil, ressemble aux illustres damnatrices, elle diffère d'elles, d'abord, je l'ai déjà dit, par plus de bassesse, et surtout par une parfaite et incomparable inconscience.. Voulez-vous voir une femme qui n'a jamais rêvé, n'a jamais pensé, qui ne s'est jamais demandé si ceci était bien, si cela était mal, qui agit en la totale ignorance du mobile dont elle est poussée^

k telle action plutôt (ja'à telle antre, qui rit, en uil mot, comme la brebis broute ? regardez Âlbertine. Elle est inimaginablenient bête et nnlle. Formidable, oui, mais mille. N'ayant aucune idée de l'effroyable rôle qui loi fut dévolu dans la société, elle n'en peut pas même connaître la gloriole; elle est une fonction fatale, qui s'ignore. Au jour de Josapbat, la divine justice sera bien embarassèe pour condamner cette innocente, malgré les sanglota ressuscites des cadavres qu'elle fit I et c'est à cause de ce Rien qu'elle existe -»- Rien plus puissant que Tout ! — qu'elle intéresse,, qu'elle inquiète, et qu'elle vatd, artistiquement. Elle fascine, comme un trou. Mais elle ne le fait pas exprès, elle n'a pas d'intention I ' Elle est un instinct qui s'obéit à soi-même, et se fait obéir des âmes. Tout de suite elle empoigne, et ne lâchera plus ce jeune artiste, Raymond Nanteuil, ffls intellectuel d'un bon vieux sculpteur un peu radoteur, mais austère avec familiarité, — etflancé de Mlle Fernande, un ange qui, sous les ailes de la Manette du divin Musset, porte le ruban bleu de cid eïi sautoir des ingénues de l'abject M. Scribe. Biais, les désastres dont Albertine sera la causer elle ne les veut, ni ne les déplore, elle ne sait même pas qu'ils seront. Elle a jM'is Nanteuil parce qu'il lui plaisait ? oui, peut-être, ou, plutôt, c'est qne ça s'est trouvé comme ça ; parce qu'il est « chic » d'être la maîtresse de quelqu'un qui va être célèbre, dont on parle déjà dans les jour^ naox, et que ce sera joliment drôle (ce qu'elles enrageront, à la table d'hôte !) quand tous ses anciens amants, au prochain Salon, reconnaîtront sa croupe en marbre ? Hum ! hum ! voili éi^ bien du raisonnement, pour elle. En réalité,.

elle veut Nanteuil parce qu'elle le veut ; elle lui ment, parce qu'elle est menteuse ; elle le trompe, parce qu'elle est trompeuse ; s 'il avait de l'argent, elle le lui volerait, parce qu'elle est voleus3 ; et, quand il est malade, elle le soigne, tout en lui mentant, tout en le trompant, parce que les femmes sont très bonnes ; il n'y a pas de Frères de Charité. Rien que l'instinct 1 C'est surtout pour cette conception simple d'un être simple, que les auteurs de le Modèle me paraissent mériter, avec nos louanges, le succès qui vient d'accueillir leur pièce. Il y a des âmes, — si ce sont des âmes ! — qui échappent à la psychologie par le néant. On n'analyse pas le vide ; la minutie échoue à l'absence. Et l'autre, l'amant, Raymond Nanteuil, est dépourvu, lui aussi, de toute complexité. Pris par la chair, il obéit naïvement à la chair ; peutêtre pousse-t-il l'ingénuité un peu loin quand, soumis aux théories de son vieux maître Mérina qui, sans doute, ne sculpta jamais d'après nature, il entrevoit sans étonnement l'avenir de faire des bronzes pour le commerce, par la seule raison qu'il fut, deux mois durant, ébloui de la nudité d'Albertine. Conséquence excessive et un peu niaise. Pour avoir été l'amant d'une belle fille, on n'en est pas réduit à n'exécuter toute sa vie que des dessus de pendule. Je m'étais laissé dire que Canova avait regardé de très près la princesse Borghèse, et que Raphaël couchait avec la Fornarine. Mais laissons de côté cette querelle, que j'eus si souvent, autrefois, avec Villiers de l'isle- Adam convaincu que le génie peut mourir d'un seul baiser. Ce qui me plaît d'Albertine et de Raymond, c'est que, en ce temps littéraire où l'on met partout des malices, ils ne sont point

malins du tout ; et c^est des gens qui vivent à la bonne flanquette.

Cependant, que se passe-t-il ? Comme Hercule entre les deux routes, Nanteuil a le choix de suivre la Vertu, ou de poursuivre la Volupté. Préférera-t-il au plat ruban bleu de ciel, en sautoir, de ringénue, la montante chair rose, de Circè, ou, à la chair rosé, le ruban bleu? Voici qu'enfin, après la très nette, très claire, très logique succession des menus faits qui sont Taffabulation de la pièce, se pose, au dernier acte, la question, se précise le problème. Raiymond Nanteuil se trouve placé entre son exquise fiancée, qui est l'innocence, qui est le pur amour, qui est le foyer familial, et le rideau derrière lequel il y a la statue de Circé, ou Albertine elle-même. J'approuve grandement l'honnêteté artistique de cette ofire de choix, présentée de face. Que fera Hercule, je veux dire Raymond Nanteuil ? Ici est la jeune fille, là est la courtisane. De quel côté se précipiter a-t-il ? Il n'hésite pas ; rasséréné par une très chaste tendresse, il se jette vers le marbre symbolique de ses déchéances de naguère. De son ciseau qu'il brandit, il rompra et dispersera la statue tentatrice. Soit, c'est bien, il a choisi, selon son droit. Mais c'est Albertine elle-même qui est la Circé ; le Modèle a pris la place de l'Œuvre ! Alors, navrée et convaincue de l'inutilité de toute lutte contre la jeune fille, la courtisane arrache le ciseau aux mains de son amant et s'en frappe, et meurt, délicieusement demi-nue.

C'est absurde.

D'abord, accompli par cette fille qui, si j'ai bien compris l'intention première des auteurs, — je m'y suis eflbrcé, selon ma coutume, — est in-

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caj^able d'un acte ne lui donnant pas rimmèdiate satisfaction d'un instinct, ce suicide stapéfte, non aeolement par ce qu'il a d'imprévu, mais par sa contradicticm avec le caractère du peraoauii^* Que pareille chose puisse arriver, qu'une brute «t égoïste femelle, comme nous fut offerte Alberttne^ se tue, là, tout de suite, encore que jamais rien n'eût fait pressentir qu'elle pût se tiier delà sorte^ j'hésite à le croire, pourtant c'iaat possible, et, soit, je l'admets. Il y a des gaupes, pas môme nerveuses, qui se jettent par les f^iêtres. Mais un fait-divers ne saurait être le juste dénouement d'un drame qui, cmnme celui-ci, éveille des idées générales. Quand vous nous avez fait penser, nous exigeons de. n'avoir pas accordé en vain l'obéis^ sance de notre pemsée à la vôtre ; et, nous ne vou- Ions pas être dupes. Je ne m'arrêterai pas à l'insupportable angoisse que créera au futur ménagé,^ Monsieur et Madame Raymond Nanteuil, le. beau corps ensanglanté de la Gircé vaincue '• — vaincue par. elle-même I 11 se peut qu^après le repas, dans qudque restaurant désigné pour de teUes agapes, repas où, au dessert, Jean Mérina, sculpteur attendri, dira peut-être des vers, tes mariés aient une belle nuit de noces, car la jeunesse veut la jeunesse, et la vaut de la vouloir, et les cœurs oublient tout ce qui n'est pas leur délice^ quand leslèvres se joignent. Mais il y a les lendemains. On déjeune ensemble, mari et femnle; le père vient prendre le café. Et il y a l'autre, la belle fiUe qui s'est tuée. ! il y a cette chair que l'époux posséda et qui s'est tuée. La seule ressource de Raymond à oublier, à ne plus aimer Albertine, c'est de songer que, la chair qu'il convoita, ton^e, il ne reste de la femme que le squelette. Vaine ressource.

Le sqaelette viendra à la table du déjeuner, à la table du diner, au lit. Vivante, Albertine était assez exigeante ; morte, elle le sera bien plus encore, à cause précisément de l'impossibilité d'obtenir ce qu'elle veut. Ah ! ne sera pas un joyeux ménage, le ménage Nanteuil. Si férocement que la morale réclame la suppression des infâmes, la mort est tout de même une chose sérieuse. Et les spectres sont très vilains. Si Nanteuil avait tué Albertine, si, atroce, sur le conseil de cet imbécile de Mèrina, il avait lui-même, au lieu de la statue, détruit la femme, au' lieu de rœuvre,rinspiràtrice,en ce cas, oui, peut-être, la jeune épouse, approuvant le crime qui lui valut son hymen et sa joie, en aurait pu adorer Tauteur ; il se dresserait en la gloire d'avoir, pour elle, tué. Et à la condition que le père Mérina leur épargnât ses joyeux frottements de mains, ils auraient pu connaître, époux, le bonheur d'un commun souvenir de crime. Mais c'est Albertine qui s'est tuée ! et cela lui vaut le droit de ne jamais cesser d'être entre ceux qui ne furent pas assassins.

Mais, je viens de le dire, ce n'est pas sur ce côté du dénouement que je veux insister. Ce qui me choque, c'est une tricherie après la partie engagée, c'est une défection après le défi.

En somme, de quoi s'agit-il, dans cotte pièce ? D une lutte entre le Ut de pensionnaire et l'alcôve de fille, entre toute l'innocence grêle et la coupable chair, entre la familiale tendresse et les désopilants extasiements des voluptés. Soit, j'y consens. C'est entendu. Mais, puisque c'est un duel, on va se battre. C'est un duel, qu'on se batte. Qui triomphera ? la jeune fille, ou la fille ? Ce n'est pas moi qui ai posé ce problème, c'est vous ; ré-

solvez-le. Après le droit de l'avoir posé, vous avez le devoir de le résoudre. Si vous préférez, si vous croyez qu'il faut préférer que la virginité triomphe du rut, montrez-le. S'il vous plaît mieux que la véridiquement éternelle chair triomphe de l'âme douteusement éternelle, afflrmez-le. Je n'ai qu'à subir votre volonté, si elle est le logique achèvement de l'une ou l'autre des alternatives. Je le répète, il s'agit d'un duel ; peut-on admettre que l'un des deux adversaires se suicide avant le combat ? Il fallait qu'il y eût victoire — selon votre plan de bataille. Oui, il eût fallu, et, sur ce point il me semble vraiment que je m'adopte à votre conception première, que la courtisane se dérobât à jamais, y consentant, devant l'ingénu triomphe de la fiancée ; ou que voyant sur le piédestal la ressemblance vivante de son œuvre, le jeune amant, le jeune artiste, se vouât à jamais à la chair en écartant d'un geste le frêle rêve de la pensionnaire. Une cheminée qui tombe, c'est un accident, ce n'est pas un dénouement.

Ces menus reproches n'empêcheront que l'on se plaise beaucoup à ce drame toujours intéressant, et souvent poignant. Puis-je en louer le style autant que je l'aurais voulu ? Hélas, non ! Il va sans dire qu'il est exact, joU, précis, correct, et diffère totalement des patois que nous entendons d'ordinaire; mais il m'a paru, souvent, manquer d'unité. Il semblerait que de deux inspirations diverses, tantôt Tune l'a précipité, tantôt l'autre l'a retenu ; par instants, j'aurais voulu plus d'emballement romantique (quoi ! pas une fois, en ce drame dont la chair est le sujet, n'éclate l'éperdu amour !) et à d'autres moments, j'aurais aimé qu'il se concentrât en des resserrements

plus nets, plus précisément modernes. Rencontre inégale de collaboration.

La pièce a été admirablement jouée. Mlle Lara, si frêle, si grêle, avec sa petite voix légère (ah ! quelle artiste quand elle aura trente ans î), a vraiment réussi à feire croire que l'ingénue de Scribe était la Manette de Musset. Nette, précise, dure, la parole bien articulée, et l'œil nul, selon le rôle, Mlle Dux a été une froide et terrible Circé; d'ailleurs, très belle, demi-nue, sur le piédestal. Il est fâcheux qu'à M. Rameau,' bon comédien, on donne toujours de si mauvais rôles. Et, si l'emballement romantique du style, tout à fait déclaré, en eût fourni Toccasion à M. Magnier, il n'eût pas manqué de montrer ses belles ardeurs d'amant héroïque.

P. 'S. — Je ne veux pas quitter la plume sans remercier mon jeune confrère, le poète Jean de Mitty, de la conférence qu'hier il a bien voulu faire sur mon œuvre poétique. Sur beaucoup de points il le sait, nous ne sommes pas d'accord, et mes vieilles amitiés garderont toujours des enthousiasmes que je suis bien fâché qu'il ne partage pas. Personnellement, je le remercie cordialement de la sympathie qu'il m'a témoignée. On me dit, d'ailleurs (j'étais à l'Odéon à cause de la répétition générale de le Modèle), qu'il a parlé avec une très subtile et très érudite éloquence. Et je veux aussi témoigner ma reconnaissance à Mme AUys Arsel, qui, dans un luxueux et délicat décor de soies orfêvries — c'est sous une dictée que j'écris — a bien voulu, par une très artistique interprétation et la souplesse d'une voix tour à tour légère comme un gazouillis, et profonde comme une plainte, donner du charme à

mes vers ; il m'est très agréable d'avoir à remer- 'Cier aussi l'admirable artiste Emile Raymond, M. Mdgnier, M. Ravet, M. Paul Franck, et le public, qui a applaudi mes interprètes.

MH. Honréal et Blondeau*

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