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disposition de Mahinda et de ses compagnons un parc proche de sa capitale, et nous aurons un sentiment vrai de ces commencements : « Et il était beau à voir et riche en ombre, paré de floraisons et de fruits vraiment délicieux... Là il y a un bel étang de lotus, couvert de fleurs de lotus, des blanches et des bleues, là il y a des eaux fraîches en de belles fontaines, parfumées de douces fleurs... » Un pareil texte propage jusqu'à nous un précieux écho, une note pénétrante de cette poésie naturaliste qui baigne le Bouddhisme dès ses origines et qui le distingue de toutes les religions. Ce goût exquis des solitudes, cette sensibilité qui s'exprime avec tant de naïve grâce, quelle promesse pour l'art !
Mais ces parcs ne sont pas Tunique asile de la méditation érémitique. Il y a aussi les cellules creusées dans le rocher et superposées en étages, antiques rendez-vous des moines pour la saison pluvieuse. L'architecte rupestre qui, au tlanc des Ghàts, a creusé les prodigieux temples souterrains a su aussi évider des monastères dans la matière même de la montagne. Ainsi, selon les lieux et les temps, Faspect du sangharama est appelé à se modifier. Le couvent de la plaine n'est pas le même que le couvent de la colline, mais Tun et l'autre restent fidèles à l'esprit des données primitives. Peu à peu, le monastère bouddhique de l'Inde prit le caractère d'une grande exploitation rurale (PI. VIj. A mesure que sa population croissait en nombre, les celliers et les magasins destinés à abriter
la nourriture de la communauté prenaient plus de développement. Il arrive que par là le sangharama n'est pas, dans beaucoup de cas, sans analogie avec nos monastères du haut moyen âge, dérivés eux-mêmes de la villa gallo-romaine et pourvus, comme elle, de granges, d'étables et d'ateliers.
A cette évolution sociale et technique correspondaient des progrès d'un autre ordre et Tcpanouissement d'un art dont les chefs-d'œuvre sont encore trop peu connus de nos jours. L'architecture des temples et des monastères n'est pas un simple système de lignes et de volumes, elle ne se contente pas de s'enrichir d'une profusion de reliefs où joue la lumière. Le constructeur de l'Inde, si, soucieux des effets de plastique décorative, ne l'était pas moins des effets de couleur, Sanchi était revêtu d'une polychromie éclatante. Hiuen-tsang vit briller les colonnes et les poutres du célèbre couvent de Nalanda de toutes les splendeurs de Farc-en-ciel. Les grandes caves bouddhiques d'Ajanta, commencées au second siècle avant Jésus-Christ, furent, au vif siècle de notre ère, décorées de fresques du goût le plus rare et de la plus séduisante richesse.
Toute une civilisation est là, non pas résumée en quelques épisodes violents, en quelques scènes édifiantes, mais figurée avec ampleur, avec sentiment, avec cette puissante et gracieuse ingénuité de l'humanité ancienne que nous appelons le style. Des villes sont assiégées : toute la rage de la bataille anime les
combilUauts. Des cortèges passent, des reliques sont offertes à la vénération publique, et la foule s'empresse autour d'elles. La vie du fover, les exercices monastiques, le faste des princes nous sont révélés. Au don pittoresque, qui permet de grouper et de mouvoir, s'associe la plus rare qualité plastique. La grâce de la femme s'épanouit dans les ténèbres comme une fleur cachée. Assises à côté de leurs suivantes, les reines et les princesses semblent échanger avec elles des confidences pleines de suavité. Les lilles de Mara déploient devant le Sage, avec tous les charmes des trente-deux magies, l'élégance délicate et voluptueuse de leur nudité. Danseuses, courtisanes et déesses à la fois, qu'elles sont belles, avec leur taille mince et leur gorge pleine, leurs cheveux bien coiffés et leurs grands veux où ravonne une animalité douce! Elles sont belles, et elles sont indiennes. Le ton rouge-clair de leur corps est celui de la terre qui les a enfantées et celui de la chair dorée par le soleil de l'Inde. Malgré une gamme limitée, où le bleu, le blanc, le brun et le rouge dominent avec chaleur, on dirait une anticipation de la Suite Indienne de Besnard. Des damiers, des rosaces, des ornements géométriques, de luxuriantes guirlandes encadrent et séparent ces panneaux où, dans l'ombre d'un sanctuaire souterrain, s'estexprimée, il y a des siècles, la volupté native de l'Asie (PI. Vil). Les temples et les couvents de l'ïnde, après avoir propagé au loin une puissante vie intellectuelle, après avoir fixé des formes arrhitectoniques, décoratives et
picturales appelées à émerveiller et à instruire tous les nouveaux adeptes de la foi, furent envahis par le Brahmanisme ou restitués à la solitude et à l'oubli. Plus loin, à Test du continent, dans les Iles de la Perfection, sur cette terre japonaise qui devait donner leur formule définitive à tant d'aspects du génie bouddhique, quelques retraites séculaires ont conservé intacte la poésie de ces grandes choses d'autrefois. Au cœur du Yamato, dans cette patrie de la patrie, sur les pentes boisées du Kô-ya-san, s'élève la plus ancienne fondation religieuse de l'empire. C'est là qu'en 816, Kô-bô-daisi, saint exemplaire, établit le premier monastère bouddhique, pour propager la philosophie et le rituel de la secte Singon, dont il avait rapporté de Chine les enseignements. Le monastère du Kô-yasan aurait abrité au moyen âge une formidable population de moines. Plus tard il fut dévasté par des incendies. Un grand nombre de chapelles restent debout au milieu des forêts.
Ce n'est plus l'enclos de l'Inde, avec ses logettes tournées vers une cour où s'élève le stupa. Sans ordre apparent, les sanctuaires se succèdent à Tombre des cryptomérias centenaires. Dans ces vastes solitudes de Tespace et du temps, où la nature seule demeure, où l'agitation humaine expire, où les siècles passent sans toucher à l'héritage des anciens jours, les offices sont célébrés avec raffinement et majesté. « Dans leurs beaux vêtements de soies brochées, dit M. Migeon',
l. Au Japon, pp. 75-70.
^les prêtres) viennent d'apparaître à la lumière franche de la grande cour : en deux files parallèles, lentement, ils descendent les marches. En avant, deux enfants dont les longs vêtements de tulle brodés sont recouverts d'une étroite écharpe de soie qui traîne derrière eux. Ils sont coiffés d'une couronne en cuivre doré avec des pendeloques, leur visage est fardé, leurs lèvres rougies au carmin, leurs yeux noircis au khôl. Devant eux. des nattes posées bout à bout sur le sable de la grande cour leur indiquent l'évolution de la marche qu'ils doivent accomplir. La procession avance ainsi lentement, de sourds répons répètent la prière de Tabbé, qui, mitre et dans un manteau de soies floches, s'avance derrière le dais aux longues franges pendantes qu'un prêtre porte sur un long bâton. Et, à petits pas, interrompus par de courts arrêts, la procession dans son évolution lente rentre au temple par le grand porche principal. »
A la paix des dieux répond la paix des morts . Ils sont là par milliers, et depuis des siècles. Les royaux ombrages de la montagne abritent leurs tombes. Le monastère du Kô-ya-san n'est pas seulement une vaste cité de temples et de chapelles, c'est la plus solennelle et la plus mélancolique des nécropoles. Dans la brume légère qui monte d'un sol trempé par les pluies, entre les verdures tremblantes, des stèles grises se répandent sur les pentes. Elles jalonnent les âges. Tout un peuple immense est venu s'ensevelir là, dans la torpeur verte et dorée du grand bois solitaire, et
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dans ce voisinage de tant de morts il semble que le calme du lieu soit la plus douce promesse d'anéantissement. [Jn asile comme celui-là perd toute étroite signification confessionnelle, il appartient à la communauté humaine, il est fait pour accueillir les pèlo rinages des derniers sages et pour laisser mûrir dans leur cœur de souveraines leçons.
A ces incomparables harmonies de la nature et de rhistoire rien ne s'oppose plus fortement qu'un autre type de monastère bouddhique, — les lamaseries du Thibet. Sur le haut socle montagneux, plissé de vallées, le Bouddhisme est devenu religion de prêtres, et Bouddha lui-même, le Bouddha vivant, est devenu prêtre à son tour. Un panthéon d'une incroyable richesse, une théocratie pesante, un minutieux ritualisme se sont superposés à la philosophie indienne. Mais les retraites dans lesquelles s'est perpétuée cette pensée complexe ne manquent pas de grandeur. Solidement implantés dans le sol des hauteurs, dont ils continuent les profils et auquel leurs murailles se marient par des pentes talutées, les couvents thibétains sont des forteresses. Rehaussés de galons de couleurs violentes, coiffés de toits aux écailles d'or, ils conservent eux aussi, à Tintérieur de leurs sanctuaires mystérieux, illuminés, touffus, une note profonde de cette grande rêverie religieuse dont les peuples d'Asie sont les dépositaires et dont l'art bouddhique propage jusqu'à nous les plus anciens échos.
V. - LA SCULPTURE DANS L'INDE : HELLÉNISME ET BOUDDHISME LE PANTHÉON BOUDDHIQUE.
Sur les soubassements des stupas, sur les balustrades qui les entourent, sur les parois et jusque sur le dôme des viharas est répartie toute une décoration sculptée. L'étude de cette sculpture dans les diverses régions de l'Inde et dans toutes les contrées de l'Asie où rayonna le Bouddhisme, étude renouvelée par de récentes découvertes, est un des chapitres les plus suggestifs de Tarchéologie orientale. Elle montre la pensée bouddhique, créatrice originale de mythes et de thèmes éthiques, soumise, au point de vue plastique, dès une haute époque, à l'influence de l'Occident méditerranéen. Que le génie gréco-romain ait pu, non pas s'infiltrer à titre précaire et accidentel dans ces terres lointaines, non pas y déposer quelques vagues formules techniques et quelques souvenirs décolorés de ses propres fictions, mais y créer, sur des thèmes bouddhiques, toute une série de figurations marquées du sceau de ses propres dons, y faire naître en un mot, une école et un art ; que le type même du Bouddha, tel qu'il est représenté sur les reliefs du Gandhara, tel que l'ont conçu les grands bronziers chinois du vn® et du vm' siècle, soit redevable à la tradition hellénique, c'est là matière à des observations, à des analyses, à des réflexions d'un intérêt majeur.
Dans l'histoire de la sculpture bouddhique de l'Inde,
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on distingue d'ordinaire deux époques ou, si l'on veut, deux écoles : l'école perso-indienne^ ainsi dénommée par Grùnwedel, la plus ancienne des deux, ayant comme aire d'expansion le bassin du Gange et le Dekkan septentrional, et, d'autre part, Fécole grécobouddhique du Gandhara, admirablement étudiée par M. Foucher, à qui revient l'honneur d'avoir dégagé le problème de ses obscurités de méthode et de l'avoir résolu par ses campagnes de recherches dans le nord-ouest de l'Inde, en particulier dans le district de Peshawar et jusque dans la région de Kaboul.
L'école dite perso-indienne est représentée principalement à Sarnath, Sanchi, Bharhut et Amravati, où elle domine. On peut bien l'étudier à Sanchi, à peu près intact dans son ensemble. Les montants des curieuses portes, leurs traverses incurvées, les piliers des balustrades sont décorés de reliefs et de médaillons, où figurent des dieux, des génies et des monstres. Des dauphins, des centaures, un quadrige semblent trahir une première et lointaine vague d'influence grecque, très diluée, qui a pu s'exercer par des monnaies et par des intailles. L'influence mésopotamienne, plus concrète et plus facile à discerner, mais qui ne doit pas être exagérée non plus, se marque surtout par l'imitation des chapiteaux de Persépolis. Des scènes de pèlerinage, des épisodes empruntés aux vies successives du Bouddha, — les jatakas — , telle est la matière ordinaire de cette iconographie. Griinwedel et Foucher mettent en lumière les rapports qui unissent
ces compositions et celles des imagiers occidentaux du moven à2:e. Les uns et les autres cherchent avant tout à édifier les fidèles et racontent, avec une naïveté prolixe, avec un luxe inutile de détails, les « histoires » pieuses. L'artiste ne choisit pas Tépisode frappant, il ne concentre pas Fintérêt : pareil au xylographe populaire de chez nous, qui insérait jadis un enseignement moral élémentaire dans de petits tableaux très simples répartis sur la même feuille, il déroule, il développe son sujet, répétant autant de fois qu'il le faut son personnage et multipliant les compartiments. D'ailleurs ce système d'images obéit à un ordre et à une svmétrie, les motifs ornementaux euxmêmes ont un sens et doivent être a lus » conformément à la doctrine : peut-être sera-t-il permis quelque jour d'interpréter Sanchi comme M. Mâle nous a appris à interpréter les cathédrales.
Un fait capital et caractéristique dans l'histoire de cette école primitive, c'est que le Bouddha n'y est jamais représenté. Un trisula, une roue, — la roue de la Loi, — un parasol d'honneur, une empreinte de pas, c'est là tout ce que nous voyons du Bouddha, dans les scènes où sa présence même est attestée par une inscription. Ni Cunningham, dans sa publication de Bharhut, ni Grùnwedel, dans sa lecture des balustrades de Sanchi, ni les archéologues qui se sont succédé à Bouddha-Gaya et à Amravati n'ont pu identifier, parmi les ascètes, une image indubitable de Bouddha, j'entends une image contemporaine des plus anciens
reliefs. Rien d'étonnant, si l'on pense à l'essence de la doctrine, alors dans la plénitude de sa pureté, et qui répugnait à un culte personnel, à une idolâtrie de l'initiateur. Il était réservé à d'autres générations, à d'autres artistes, dans le nord-ouest de l'Inde, de concevoir et de réaliser le type du Bouddha, de le dégager de son obscurité symbolique, et, le revêtant d'une majesté plastique inconnue jusqu'alors en Asie, de doter vraiment l'humanité d'un dieu de plus.
Ce n'est guère qu'à partir de 1875 que les rapports de l'école du Gandhara avec l'art hellénique furent pleinement admis par les archéologues occidentaux. Encore aujourd'hui, cette vérité choque profondément les esthéticiens d'Extrême-Orient. « Une étude plus approfondie des œuvres du Gandhara, dit Okakura \ révèle la prédominance des caractères chinois sur les prétendus caractères grecs. Le royaume de Bactriane, en Afghanistan, ne fut jamais qu'une petite colonie au milieu du grand empire tartare, déjà déchue dans les derniers siècles qui précédèrent l'ère chrétienne. L'invasion d'x\lexandre signifie l'extension de l'influence persane plutôt que celle de la culture hellénique . » Mais M. Foucher ne fait appel ni à linvasion d'Alexandre ni au royaume de Bactriane pour expliquer les caractères si manifestement méditerranéens des bas-reliefs du Gandhara. Dès le début de ses recherches, il s'était interdit toute spéculation d'histoire politique, militaire, économique, pour reporter son attention exclusive sur