Le même sujet, d'après un Médaillon de la Balustrade de
Bharhut (Musée de Calcutta).
il pu être autrement ? Qu'était Tart indien « primitif », avant la révélation du Gandhara, sinon un ensemble de formules schématiques, dont l'image même du Bouddha (ne l'oublions pas) était exclue? Enfin est-il exact de présenter les Wei du nord comme des persécuteurs du Bouddhisme?
Le Bouddhisme chinois, c'est donc surtout le Bouddhisme du nord, une religion vigoureusement populaire, dotée d'une iconographie très riche, déjà fixée au iii^ siècle. N'est-ce pas la seule forme de la philosophie du renoncement qui pouvait être adoptée à l'origine par des populations réalistes, travailleuses et saines? Une puissante note idéaliste se fit entendre plus tard : nous en discernerons les effets. Mais cette évolution postérieure, de même que les différences de tonalité morale dans les diverses parties de la Chine, n'autorise pas à discuter ce principe. Le Bouddhisme septentrional s'était répandu, de la haute vallée de l'Indus, dans l'Asie centrale et dans le Turkestan chinois. Les sables de ces régions devenues arides, fouillés depuis vingt ans par les Sven Hedin, les Aurel Stein, les von Lecoq, les Pelliot, ont révélé toute une civilisation bouddhique très ancienne qui, jusqu'au XI' siècle, eut une brillante existence et dont l'art est en étroite relation avec les monuments gandhariens. Le style des figures, le caractère des draperies, l'emploi de la terre cuite, l'usage de sceaux d'origine ou d'inspiration hellénique, ne laissent aucun doute à cet égard. Ajoutons que l'infiltration gandharienne
remonte à une haute époque, puisque le temple de Kholan où Aurel Slein découvrit la statue d'un héros guerrier protecteur du Bouddhisme date vraisemblablement du m' siècle.
En Chine même, l'expansion de l'art gréco-bouddhique se produit bien avant le vif siècle et n'attend pas Tunification de l'empire sous les Thang. Bien plus, dans un certain nombre de monuments religieux, les dévots empereurs Thang ne firent que copier et continuer l'œuvre de leurs prédécesseurs. En 1907, M. Chavannes explora méthodiquement, près de Ta-tong fou, dans le nord du Chan-si, et, d'autre part, près de Honan fou, dans un défilé qui porte le nom de Long-men, la Porte du Dragon, des sanctuaires rupestres décorés de figures et creusés au v' siècle, sous le règne des Weï du nord, une des dynasties qui prennent place entre l'émiettement des Han et l'avènement des Thang. Les dédicaces gravées dans le rocher indiquent que ces grottes ont été aménagées et sculptées pour assurer le repos définitif à des morts de toute condition et pour leur permettre d'échapper, par la vertu d'une bonne œuvre, à la nécessité des réincarnations successives. Les petites gens ont érigé là de minuscules Bouddhas, les empereurs Weï ont dressé des figures colossales.
Cet art des Weï du nord (PI. XV), plein de grâce et de suavité, est d'une inspiration gréco-bouddhique incontestable. Un caractère particulier, qui ne se retrouve plus sous les Thang, le délimite dans le temps :
beaucoup de personnages assis ont les pieds croisés Tun devant Fautre. C'est laposed'unestatuettegandharienne retrouvée à Tourfan, au Turkestan oriental, et Ton sait que la politique militaire des Weï les mit en relations avec les peuples de cette région. C'est là un précieux jalon dans Fhistoire de la pénétration en Chine de Tart gréco-bouddhique. Une des grottes de Ta-tong fou est décorée de onze panneaux analogues aux reliefs des balustrades des stupas, représentant des épisodes de la vie du Bouddha. Une autre contient des sculptures d'un faire plus mou et plus lourd, mais chargées d'attributs nettement helléniques. L'une des figures, coiffée du bonnet ailé de l'Hermès grec, porte sur son épaule droite une sorte de caducée et, de l'autre main, le trident de Poséidon, qui s'apparente ici au trisula. Cet Hermès énigmatique, sculpté m.alaisément sur la paroi d'un sanctuaire rupestre à la fin du v^ siècle, ce n'est pas un suggestif mystère pour les rêveurs d'histoire, c'est une preuve péremptoire pour l'archéologue. Les grottes de Long-men sont plus richement décorées que celles de Ta-tong fou, mais elles appartiennent au même groupe. Un rythme parfait enchaîne l'ornement et discipline la profusion. Les Thang continuèrent les Weï à Long-men. Ils y introduisirent un élément nouveau : les rois célestes, qui gardent l'entrée des sanctuaires et que Ton retrouve plus tard dans les temples bouddhiques de la Chine et du Japon. Ils ont peut-être, eux aussi, une origine gandharienne, s'il est vrai qu'ils se rattachent à Vajrapani, le génie pro-
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lecteur armé de la foudre, souvent représenté aux côtés du Bouddha sur les reliefs gréco-bouddhiques.
Le lieu des dix mille Bouddhas n'a cessé de charmer et d'émouvoir Timagination extrême-orientale. (( Les pierres elles-mêmes, dit un poète chinois, ont atteint la vieillesse et se sont élevées au rang de Bouddha. » Au fond du précipice aux parois sculptées bondit un torrent. Le site est de la plus large et de la plus sauvage majesté. 11 semble que toute une civilisation ait laissé là son extraordinaire testament moral. Avec leurs archers fantastiques, leurs pur-sang cabrés, aux jarrets minces, aux croupes rebondies, leurs chars à la mode persique, les gravures sur pierre des logettes funéraires Han donnent l'idée d'une société brillante et complexe, fière de son faste et du déploiement des cérémonies. Les guerriers, les chasseurs et les dignitaires, enlevés en relief plat par une sorte de taille d'épargne qui les découpe comme des silhouettes, respirent la force et l'autorité. L'art Weï entr'ouvre pour nous le mystère d'un monde chargé de pensées plus hautes et plus belles. La sérénité de la sagesse indienne descend sur la Chine comme une lumière dorée. Plus étroitement associés à la nature que les statues d'un temple, les Bouddhas taillés dans la roche semblent épanouir sous nos yeux la rêverie de la montagne et de toute la terre, répandre sur les hommes la grave leçon de l'éternel repos. x\u Dragon du sud, symbole des apparences mobiles, de Teau qui fuit, de la brume qui passe et qui se déchire aux pics monta-
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gneux, paraphe de la vie qui se dénoue, se résout, se replie et recommence, l'image du Prédestiné, dressée dans la montagne, suavement recueillie dans le lointain des siècles et de la pensée, oppose le silence et rimmobilité de ce qui ne meurt plus.
L'enseignement des dix mille Bouddhas fut recueilli parla Chine Thang (618-907). Une fois encore le nord et le sud sont unis dans le même empire. Confucianisme, Laoïsme et Bouddhisme évoluent côte à côte dans une paix relative. L'extension des frontières à l'ouest, vers le Pamir, la conquête du Thibet ouvrent des routes vers l'Inde : les prédicateurs bouddhiques affluent en Chine, des familles entières s'y installent, la colonie indienne fixée à Lo-yang, la seconde capitale des Thang, à partir de 698, en compte des milliers. Des pèlerins chinois visitent les sanctuaires de l'Inde, Hiuen-tsang rapporte de son voyage, non de vagues formules admiratives, non de pieuses élévations, mais des descriptions précises, qui servent encore de guide à nos chercheurs. Les stupas et les sangharamas du nord-ouest étaient en ruines, mais la pensée bouddhique était vivante. L'évolution des écoles indiennes l'avait amenée à son équilibre classique. Arrachée à des considérations stériles sur l'universel abstrait, elle se plongeait dans l'étude et la contemplation de la nature concrète. Elle proclamait l'identité de la matière et de Tesprit, la croyance que l'univers est dans l'atome, concentré, complet. De là une sérénité toute-puissante, un repos, une sorte de joie grave, qui
baigne l'art de cette époque, en particulier la sculpture, en Chine, en Corée, au Japon. Cette force souveraine, expression de la plénitude morale et de la maturité, revêt d'une incomparable autorité les statues et les reliefs.
Quelques débris suggestifs de l'art Thang ont été découverts sous les herbages solitaires qui recouvrent la première capitale, Si-ngan fou, dans une région oià, successivement, les Tcheou, les Han et les Thang établirent leurs centres d'influence. Mais c'est la Corée et le Japon qui conservent les plus beaux exemples du style gréco-bouddhique de cette période.
Dès le début du vu" siècle, la Corée avait produit des œuvres d'une extraordinaire qualité. Le reliquaire de bois, dit tabernacle Tamamousi, sur le grand autel de Hô-ryou-zi, révèle, en même temps que de rares aptitudes décoratives dans ses parties purement architecturales, une influence des reliefs Han dans les paysages montagneux peints sur les panneaux et, dans les belles divinités des portes, le souvenir de l'art gréco-bouddhique des Weï. Le grand Bodhisattva du pavillon Youmedono a Taisance et la dignité paisible des œuvres grecques de la grande époque, avec cette puissance de sentiment religieux qui n'appartient qu'à l'Asie et à l'art français du xnf siècle. Au Japon, sous le règne de l'impératrice Soui-Ko, s'élabore un canon esthétique, où la part de la Chine du sud et de la Corée est prépondérante, mais qui annonce déjà l'avenir élégant et robuste de l'art japonais.
C'est dans la seconde moitié du vu® siècle que le rayonnement du génie grec touche directement la Corée, peut-être à la suite de l'annexion éphémère du pays par les Thang. (>omme la Méra de Samos, la Kwannon du pavillon Tô-en-dô, à Nara, est asiîiliqiie par le bas, les plis ^^ont étroits, l'étolfe du manteau est traitée dans une matière mince, avec un sentiment nerveux : ce sont là des traces encore de ce stvle exquis, féminin, nuancé de sécheresse, qui caractérise la Corée à la fin du vf siècle; mais la plénitude délicate du cou, de la gorge et des épaules, l'ovale parfait du visage, son expression suavement majestueuse, l'élégance des bras et des mains placent cette œuvre au sommet de l'art gréco-bouddhique. Ce n'est pas une pâle et impersonnelle copie de la statuaire gandharienne. Sur les rives de la mer orientale, la pensée asiatique a traité avec personnalité l'enseignement qui lui est venu par le nord de la Chine. Le véritable territoire de cet art grec d'Asie est là, et dans l'archipel volcanique où une élite humaine en recueille et en interprète à son tour les leçons.
On ne peut songer à séparer l'art japonais de ce temps de l'art ïhang. Nous le verrons, toute la vie japonaise peut être considérée, sans abus de termes, comme une œuvre d'art bouddhique. Mais, avant d'être proprement nationale, Thistoire de l'art au Japon s'ouvre sur un chapitre sino-coréen. La belle Kwannon coréenne de bronze clair du pavillon Tô-en-dô détermina toute une émulation et sans doute une influence for-
melle. Mais avant de parler des bronziers japonais du VIII* siècle, il v a lieu de mentionner les traces manifestes d'art gréco-bouddhique qui peuvent être relevées dans les peintures décoratives sur plâtre de Hô-ryou-zi, et aussi dans les beaux reliefs de pierre du temple de Gen-Kô-zi à Nara : ces derniers sont profondément failles dans la matière ; ils s'apparentent ainsi à cette technique gandharienne qui, d'après M. Foucher, contribua à faire sortir la sculpture de son rôle purement décoratif et à la révéler à elle-même, par la puissance du modelé, par la profondeur des volumes, comme son propre but. Surtout, la ligne des figures est élégante, harmonieuse, humaine. Les Bodhisattvas ont un hanchement praxitélien.
La découverte de riches mines de cuivre au Japon en 708 favorisa le développement considérable au viif siècle de la sculpture en bronze. Alors on voit paraître ces colossales Triades de bronze noir poli, dressées sur les grands autels de pierre, comme les gardiennes des âges. Ces figures solennelles, impeccablement musclées, d'un aplomb et d'une justesse de proportions classiques, pleines, solides et nobles, signalent, non les débuts d'un art, mais sa maturité, son épanouissement (PI. XVI). La vie respire à Taise, toute sécheresse a disparu. Ainsi la Trinité du Kondô du Yakou-si-zi, à Nara, œuvre de Gyô-gi, se révèle à nos yeux comme le chef-d'œuvre de l'art Thang au Japon et comme le point culminant de Tinfluence gréco-bouddhique. A côté de la technique du bronze, et naturel-
Pl. XIII.
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Cl. Fouclier.
Art Gréco-Bouddhique' [Inde).
En haut, les austérités de Gactama;
En bas, les préparatifs de l'illumination.
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lement favorisée par elle, Fargile donnait naissance à toute une statuaire de graves et charmantes images. Le bois était également considéré comme une matière de choix. Pendant la période Nara, sous le règne du grand empereur bouddhiste Chô-mou, Tart japonais enfanta toute une série de Kwannons de bois, d'une féminité délicieuse, à peine indiquée, d'un modelé noyé, mais de la ligne la plus pure. Le type en aurait été donné par l'impératrice elle-mome. qui aurait consenti à poser pour Tune d'elles.
m. -^ r.A pEixTuni: n\xs l.\ cmyE nr sfo. XM^rnALisME