‹ L'art bouddhiqueChapitre 29 sur 36 · SB O · texte numérisé non relu

SB O

Pl. XVI.

l'A. Fenellos;i.

Art Japonais ^iréco- Bouddhique {début du \'J1I^ siècle). L.N BoDHiSATTVA, bronzG (Xara).

IDEALISME ET POSITIVISME EN CHINE i)7

nous est permis, d'un trait, d'un mot, de suggérer l'infinité. Laisse aller ta bête, ô conducteur de buffles, joue de la flCite en l'inspirant du bruit des sources et du vent dans les feuilles, et l'harmonie de l'univers sera en toi (thème favori des prédicateurs et des peintres Tchhan).

J'ai montré ce que la doctrine Tchhan, d'accord avec le génie propre de la Chine méridionale et la philosophie de Lao-tseu, avait, au cours de l'époque précédente, ajouté, dans le domaine de la peinture, au lyrisme naturaliste des grands poètes chinois. A vrai dire, c'est là, et surtout dans la magnifique expansion du Zénisme Song, que se réalise l'union des deux grandes forces spirituelles de l'Asie, Tidée de la renonciation totale et l'idée de la vie galvanique de l'univers, le Bouddha de l'éternel repos et le Dragon de l'éternel changement. Quand Tesprit est capable de concentrer et de répercuter toute la fantasmagorie du monde, il atteint à la parfaite liberté. La vraie formule du Nirvana n'est pas l'anéantissement, c'est la libération. S'identifier aux choses naturelles, s'assimiler leurs vertus les plus secrètes, — par là, la peinture n'est pas une fantaisie sentimentale, mais une sorte d'entraînement ascétique.

Alors les hommes peignent les fleurs, les oiseaux, les arbres, les nuages et les cascades. L'un d'eux, Kuochi, formula leur esthétique. On verra plus tard à quelle large philosophie de la nature elle a conduit la pensée bouddhique au Japon, sous les Asikaga. Dès

à présent, qu'il nous soit permis d'en citer quelques traits, d'après Fenellosa.

(c En quoi consistent les raisons qui font que des hommes vertueux aiment le paysage? C'est pour ces motifs qu'un paysage est une place où la végétation croît, nourrie par le sol et le sous-sol, où les printemps et les rochers s'amusent comme des enfants, une place que fréquentent ordinairement les hommes des forêts et les étudiants qui fuient le monde, où les singes ont leurs tribus, et où les cigognes volent en criant à grand bruit leur joie dans la nature.

a ... Quelle délicieuse chose est pour les amoureux des forêts et des sources, pour les amis des brumes et des brouillards, d'avoir à portée de la main un paysage peint par un habile artiste î Avoir ainsi la possibilité permanente de voir l'eau et les pics, d'entendre les cris des singes, le chant des oiseaux, sans sortir de sa chambre !

c( En ce sens, une chose ainsi réalisée par la volonté d'un autre satisfait complètement votre propre esprit. C'est là l'idée fondamentale du respect du vaste monde pour la peinture de paysage. Si bien que, si l'artiste, sans réaliser cette idée, peint d'un cœur indifférent, c'est comme s'il jetait de la terre sur une divinité, ou s'il répandait des impuretés dans le vent clair.

(( ... Celui qui étudie la peinture est dans les mêmes conditions que celui qui étudie l'écriture, celui qui en écriture ferait de Sha-ô ou de Gurinka son maître n'exécuterait qu'un travail identique à celui du maître

et rien de plus [Ce passage est à rapprocher de celui des souvenirs de Kuo-chi sur son père : « Il faut dire « que mon père, quand il était jeune, étudiait avec un (( maîlre Taoïste, et en conséquence était toujours (( amené à rejeter ce qui était ancien et à s'attacher à (( ce qui était nouveau. »]

a La montagne est une chose puissante ; sa forme doit être haute et escarpée, à libres mouvements, comme un homme à Taise, se dressant avec grandeur, ou s'étalant comme un enfant de fermier, ayant comme un abri au-dessus d'elle, un chariot sous elle ; ayant comme un support au front pour s'incliner et quelque chose derrière pour s'appuyer, et comme contemplant quelque chose qui serait plus bas qu'elle. Tels sont quelques-uns des grands aspects des montagnes.

«... L'eau est une chose qui vit. Sa forme est profonde et tranquille, ou douce et unie, ou vaste comme un océan, ou pleine comme de la chair, ou cerclée comme des ailes, ou s'élançant et svelte, ou intrépide et violente comme une flèche, riche comme une fontaine qui s'écoule de loin, faisant cascade, tissant des brumes sur le ciel, se précipitant sur la terre où les pêcheurs sont à l'aise. Les gazons et les arbres des rives la regardent avec joie et sont comme de charmantes femmes sous des voiles de brumes, ou quelquefois brillants et éclatants, comme le soleil rayonne sur la vallée. Tels sont les aspects vivants de l'eau.

«... Les rochers sont les os du ciel et de la terre, et leur noblesse est faite d'âpreté et de profondeur. La rosée et l'eau sont le sang du ciel et de la terre, et tout ce qui coule librement est un noble sang.

«... En peinture, les rochers et les forêts doivent éminemment avoir raison. Un pin puissant doit être peint tout le premier : c'est le patriarche, et dans la mêlée des arbres, des graminées, des plantes grimpantes, des cailloux et des rochers qui l'entourent, comme des sujets qu'il regarde de haut, il est comme un sage au-dessus des hommes inférieurs.

« ... On véritable artiste doit nourrir en son âme la douceur, la beauté, la magnanimité. 11 lui faut en luimême d'aimables pensées et des idées, des pensées de celles qu'Ichokushi appelait onctueuses comme l'huile...

«... N'avoir jamais qu'une sorte de coup de pinceau, c'est ne pas avoir du tout de coup de pinceau, — et ne se servir que d'une sorte d'encre, c'est ne rien connaître à l'encrage. Aussi, quoique la brosse et l'encre soient les choses les plus simples du monde, très peu d'artistes savent comment les manier avec liberté.

«... Ici, dans mes jours de loisir, je lis de vieilles poésies et des nouvelles, et j'extrais de stances admirables ce que je sens être l'expression complète de ce que mon àme ressent. Les anciens sages disaient qu'un poème est une peinture sans forme visible, et qu'une peinture est une poésie qui a pris forme. Ces paroles sont sans cesse en moi. »

Celte esthétique, si sensible et si libre, eut une influence décisive dans Thistoire de l'art extrêmeoriental. Elle est probablement l'expression la plus complète du génie Song. Elle permet de comprendre, non seulement l'art du paysage, mais toute la peinture bouddhique de ce temps. C'est nourri de pareilles pensées que Li Long-myen, en japonais Ri Ryou-min peignit les senn'ms des montagnes, ces humains surnaturels, en constante communion avec Fâme des choses, sur lesquelles ils exercent un magique pouvoir, les prêtres Tchhan, et surtout les chevaux sauvages, enivrés de leur liberté. C'est cette philosophie et cette esthétique qui dominent, qui inspirent le règne du grand et malheureux empereur Hwei tsong\ en japonais Ki sô, poète, collectionneur et peintre luimême (1101-1128).

Quand, après avoir imprudemment appelé les Tartares pour étouffer, avec le concours de ces rudes soldats, la révolte des Liang, les Song durent leur abandonner, comme prix de leurs services, tout le nord de Fempire et furent contraints de transporter

1. Ce prince fonda l'Académie de peinlure et de calligraphie qui, plus tard, sous les Ming, devait exercer une influence néfaste sur la liberté de développement de Fart chinois. Comme peintre, il était célèbre par ses aigles et ses faucons (PI. XVill). Ses œuvres, — l'une d'elles a été exposée en 1912 au Musée Cernuschi, — ne sont pas exemptes de sécheresse. Ce délicat voyait plus « joli » que large et vivant. Les maîtres contemporains ou immédiatement antérieurs, par exemple Tswei Pô, qui fit intervenir dans la manière du sud quelque chose de la franchise et de la fermeté du nord, ont en général plus d'accent et plus de légèreté. V. An Asiatica, I, pp. 19 sqq.

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la capitale dans le sud, sur les bords du Fleuve Bleu, leur art, leurs pensées ne devaient pas changer, bien au contraire. Ils se retrouvaient dans la vraie patrie de leur sensibilité, au milieu des sites qui avaient inspiré les premiers poètes taoïstes et les premiers peintres de paysage. Dans les pavillons de marbre, entourés de jardins et d'eaux courantes, s'épanouit alors une civilisation délicieuse. Dégagés de tout ce qu'il y a d'inhumain dans l'esprit de secte, courtois, fraternels, libéraux, les philosophes Song essaient de renouveler, de rajeunir le Confucianisme, devenu sec, violent et dur dans la Chine du nord, en lui infusant quelque chose de l'essence spirituelle des deux autres grands courants religieux. Ma Yuen % en Japonais Ba En, peint pour la première fois côte à côte Çakya-Mouni, Confucius et Lao-tseu. Ce qu'il y a de fragile dans ces tentatives conciliatrices, élaborées avec bonne foi par une grande civilisation à la veille de son déclin, serre le cœur. Cette fleur d'humanité va être foulée, mais, avant de mourir, elle donne tout son parfum. Le paysage prend un accent et une vigueur extraordinaires. D'une tache, le pinceau des maîtres fait surgir toute une poésie de vérité, saisie au vol par l'impressionnisme le plus délicatement décisif.

1. Un des fondateurs de Técole des Ma, dont l'influence a été considérable en Chine et au Japon. Une peinture de cette école, exposée au Musée Cernuschi en 1912, portait une exquise poésie bouddhique exprimant avec profondeur le sentiment de tristesse qui, malgré le renoncement du sage, peut s'épanouir dans son âme en présence de la nature. V. Ars Asiatica, I, pp. 30sqq.

A côté des peintres, les potiers confient à la terre et à Témail la suggestion des splendeurs cachées. Cette évolution parallèle de la peinture de paysage et de la céramique dans la Chine Song se reproduira plus tard au Japon (avec Ken-zan, frère de Kô-rin), puis en Europe à la fin du xix^ siècle. Le même courant de naturalisme éperdu et d'amoureuse observation, la même tendance à cacher un sens profond dans une forme concise, simplifiée, rapide et comme accidentelle, à capter dans le réseau de quelques traits le rythme de la vie et ses vibrations les plus lointaines aboutissent dans les deux arts à des résultats qu'il n'est pas sans intérêt de rapprocher.

La céramique chinoise devait évoluer avec le génie chinois et, partant de formes simples et raffinées, aboutir peu à peu à un luxe complexe, à une surcharge parfois fatigante, à d'éblouissants effets de polychromie. Dans la céramique Song, la qualité de la matière, la poésie du feu, la magie d'un ton rare^ et le charme de la sensibilité importent avant tout. Porcelaine ou poterie, c'est parfois une évocation des puissances secrètes de la nature plus directe et plus saisissante

1. «... des blancs variés, des gris de teintes bleuâtres ou pourprées, des verts, depuis le céladon vert-de-mer pâle jusqu'à l'olive foncé, des bruns, depuis le chamois clair jusqu'aux teintes profondes se rapprochant du noir, du rouge éclatant et du pourpre sombre..., le pourpre pâle, souvent éclaboussé de rouge, les verts gazon ou éclatants de la porcelaine de Long-ts'inan..., leyue-po ou« clair de lune », un gris bleu pâle, et le pourpre sombre ou « aubergine » (k'ie-tscu) de la manufacture de Kiun-tcheou. » S. W. Dushell, L'art chinois, trad. fr., p. 204.

encore qu'un paysage. Les potiers Song et, d'une manière générale, tous les potiers de terre en Extrême- Orient sont à la fois des peintres, des poètes, des musiciens. Sous la glaçure de l'émail, dans les pleurs onctueux des coulées, dans le grain rugueux de la terre crevée et calcinée par de feu \ résident, fixées à jamais, quelques-unes de ces verlus stables et profondes des choses, que célébrait l'esthéticien Song, associées à la beauté fugitive des apparences, au charme de Tonde qui coule et du vent qui passe. Là encore, nous sommes au terme d'une conciliation. Gracieux et solides, brillants et durs, ces vases ont l'assiette et la fixité de ce qui ne saurait plus évoluer, et, en même temps, ils conservent en eux des notes, des nuances, des oscillations impondérablement passagères. Une tumultueuse vie s'y assoupit et s'y élargit dans le définitif du style. Us sont matière et vie par la terre et parle feu, ils sont esprit, équilibre et repos par la puissante dignité des lignes. Plus précieux que l'or et que l'argent, aux mains des prêtres dans les solennités bouddhiques \ aux mains des officiants dans les cérémonies du thé, ces vases ne sont ni des ustensiles vulgaires ni même des accessoires symboliques, mais bien les images de toute une conception du monde et de l'art.

1. A ces hasards, souvent si heureux, les Chinois donnent le nom de yao-pien, ou « transformations de four ».

2. Voir (PI. XIX) le vase bouddhique, en porcelaine dite Jou-tcheou, de la collection Bushell. décoré de douze figures debout autour de la panse et, autour du col, de l'image de Çakja-Mouni entre deux assistants.

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