‹ L'art bouddhiqueChapitre 30 sur 36 · INVASION MONGOLE. LES MING · texte numérisé non relu

INVASION MONGOLE. LES MING

Pendant un demi-siècle, les Song du sud luttèrent avec acharnement contre les progrès des invasions. Mais que pouvait leur incontestable valeur contre l'extraordinaire machine militaire des Mongols? Déjà maîtres des provinces du nord, les cavaliers nomades, conduits par des stratèges de génie, ne pouvaient pas ne pas s'emparer du reste de la Chine. En 1280, une dynastie mongole s'impose à l'empire pour près d'un siècle.

Cahun fait observer justement que la différence essentielle entre l'Europe et l'Asie réside dans la structure de leur partie septentrionale. Tandis que le nord de l'Asie est homogène et continental, étend sur l'océan glacial d'immenses plaines en façade, le nord de l'Europe est profondément découpé en golfes, en fiords, en péninsules. Mais, de même que les mers d'Europe furent une libre arène pour les coureurs des flots, vikings et normands, de même les plaines d'Asie s'ouvrirent aux chevauchées sans fin des nomades. Ainsi se précise pour nous le rôle du cavalier mongol qui, de la région des hautes herbes, s'élança sur l'Asie entière et jusque sur l'Europe. Rien de plus extraordinaire et de plus défiguré que son histoire. Par lui l'Asie fut brassée, amalgamé, et, plus d'une fois, révélée à elle-même. De la Soungari à l'Irtych pait et s'ébroue sa cavalerie innombrable. ïl la conduit par-

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tout, en Chine, en Iran, en Russie, au pays de Roum, et jusqu'aux boulevards de la Germanie, plus tard dans rinde. Partout sa stratégie inflexible culbute l'adversaire. En pays conquis, il laisse derrière lui un fonctionnaire désarmé, un bureaucrate à la chinoise, que la terreur du nom mongol entoure d'une inviolabilité d'airain, et dont la tache consiste à dénombrer les troupeaux, à les marquer, à régler la bonne marche d'une fiscalité savante, à faire respecter le Yassak, le Règlement. Nulle tyrannie morale, nul despotisme exercé sur les consciences, la tolérance la plus large en matière religieuse. Certaines impératrices mongoles furent chrétiennes. Kit-Bouka, élève et lieutenant de Souboulai, qui fut vaincu par Bibars en Syrie, dans une lutte où le fanatisme islamique triompha pour la première fois du tolérantisme touranien, était chrétien lui aussi. Bouddhistes, nestoriens, musulmans, païens pratiquèrent longtemps leur culte en liberté dans toute l'étendue de Tempire.

Ainsi les Mongols ne se présentaient pas comme des tyrans de la pensée et comme des dévastateurs. Dans leurs vieilles bandes, toutes les races et toutes les croyances, toutes les langues aussi, et presque tous les âges du monde, représentés par les divers degrés de la civilisation. Avec eux, des routiers chinois combattirent en Syrie. On peut imaginer ce qu'un pareil déplacement de peuples suppose d'échanges et de contacts. Eux-mêmes, en dehors de leur stratégie et de leur patriotisme qui ne faiblirent jamais, délais-

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saient volontiers les usages des steppes pour prendre ceux de leurs vassaux. La Chine des Song, leur conquête, les prit et les vainquit à son tour. Elle les étonnait par la puissance d'absorption du régime communautaire, par l'éclat de la cour impériale, par la majesté des bureaucraties. Ils restaient cependant euxmêmes. Dans la cour du palais de Koublaï, à F^ékin, un large plant d'herbes rappelait les collines des ancêtres et la vie rustique des tribus.

Mais les Mongols avaient un plus grand besoin des Confucianistes organisateurs que des Tchhan dilettantes. De nouveau, toute la puissance morale de la Chine passa aux mains des vieux adversaires du Bouddhisme. Quelque chose du génie Tchhan subsista dans les provinces,maisceséléments dispersés restaientsans force et sahs autorité. La grande civilisation bouddhique des Song était morte, et morte pour toujours. Les œuvres d'art produites sousladynastie mongole des Yuen ont néanmoins l'intérêt de porter jusqu'à nous la trace d'un apport nouveau dans le système des idées chinoises : le réalisme politique et militaire des nomades du nord se traduit par un réalisme esthétique qui sert d'ailleurs à merveille la propagande confucéenne. L'art devient le véhicule des grands exemples historiques et moraux. La Chine était encore trop près de sa splendeur pour n'en pas conserver encore quelques beaux rayons. Certaines œuvres Yuen ont de l'accent, de la puissance et même une certaine grandeur. Mais il est bien rare qu'elles ne soient pas entachées de

lourdeur et d'incorrection. La pureté du style graphique, Télégance d'un dessin mené d'un jet, le charme de cette fantaisie qui, en art, est le caprice des forts, ce sont là des vertus éteintes, et le réveil national des Ming (1368-1664) ne les ranimera pas.

De ce grand mouvement de libération, il était pourtant naturel d'attendre une renaissance. Pendant quelques années, elle s'ébaucha. Mais, en 1421, elle fut arrêtée net dans son développement par cette fatalité géographique et politique qui domine toute l'histoire de la Chine et qui, en déplaçant le centre d'influence du sud au nord, de la vallée du Fleuve Bleu aux plaines de terre jaune, change profondément l'aspect de la civilisation. Le troisième empereur Ming transporta la capitale de Nankin à Pékin, une place d'armes tartare, la citadelle du Confucianisme. Dans le nord, les positivistes confucéens avaient beau jeu. Tenant l'empereur et la cour, ils tenaient la Chine. L'art n'est désormais toléré que comme le délassement des lettrés. Les idées, les intentions, le maniérisme scolaire envahissent la peinture. Aux mains des copistes de copistes, le pinceau s'applique, devient pauvre et sec : bien plus, il trahit délibérément les maîtres en essayant de les conformer avec impudence à une esthétique de convention, bâclée par des critiques d'art. Les peintres confucianistes de l'école orthodoxe se tournent vers les modèles Yuen, dont ils essaient de rattacher les origines au vieil art Thang. Quelle que soit, dans cette culture étrange, la part du Bouddhisme

tartare ou du Bouddhisme thibétain, le conservatisme confucéen la limite, la dirige et l'inspire. Après les tentatives de réforme du sage Khang-hi, des Mandchous, il prend un formidable renouveau de vigueur historique, il déferle sur toute la Chine, il l'endort, il Tembaumedansun formalisme solennel et commode. Toute trace d'inspiration bouddhique a depuis longtemps disparu. Le Bouddha continue sa méditation de l'absolu dans des pagodes étranges, construites de solives en bois robuste et précieux, coiffées de toits qui ondulent et se recourbent comme la crête des vagues et dont les larmiers fourmillent de dragons, écume d'or. Les monstres appelés chiens de Fô veillent sur ces songes inexprimables. Us sont l'image des vieilles férocités asiatiques domptées parla sagesse. Mais autour de ces sanctuaires ne se propage plus aucune influence créatrice. C'est au Japon, dans son art, dans toute sa vie sociale, ce merveilleux chef-d'œuvre, qu'il faut aller étudier désormais la grande pensée d'Asie. C'est là qu'elle s'épanouit avec le plus d'ampleur et le plus de raffinement. C'est là que nous trouverons la plus haute conciliation des deux forces qui parcourent et qui animent l'art extrême-oriental, — l'idée de l'éternel repos, l'idée du changement éternel.

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