I. — LES ORIGINES BOUDDHIQUES
IL ne nous est possible de nous représenter les origines du Bouddhisme qu'à travers une scolastique et une imagerie. Le travail d'une pensée très riche, toujours en mouvement, luxuriante en interprétations et en commentaires, dans Flnde même, a considérablement surchargé la révélation initiale. D'autre part, la personne et la vie du Sage disparaissent sous les oruements prolixes, sous les anecdotes édifiantes dont l'imagination populaire s'est plu à les décorer. Les deux grandes églises, celle du sud et celle du nord, ont modelé chacune pour son compte l'image et la philosophie du Bouddha. Les Écritures pâlies et les Écritures sanskrites ne portent pas jusqu'à nous l'écho d'une même voix, traduit en deux langages. L'illumination de Cevlan et la doctrine du nord se rattachent à la même loi, mais l'une et l'autre sagesse, à mesure
li L'ART BOUDDHIQUK
qu'elles s'éloignaient de leur commune source, prenaient des chemins opposés. Dans la préface de la traduction du Bouddha d'Oldenberg, M. Sylvain Lévi remarque que ce grand schisme se fait sentir encore chez les historiens modernes : les uns s'attachent à la haute doctrine de vie, à l'ascétisme monacal, les autres posent à l'origine a une débauche de mythologie populaire ».
11 ajoute avec raison : c<. Les deux systèmes se complètent sans doute, le Bouddhisme n'a pas jailli brusquement d'un sol vierge ; les premiers qui prêchèrent et recueillirent la Loi n'avaient pas fait table rase des crovances et des idées héréditaires; ils les subissaient, alors même qu'ils s'en croyaient affranchis. Mais pour marquer une empreinte si profonde et si durable, une personnalité vigoureuse fut nécessaire, comme il fallut, pour assurer si vite le succès, une prompte constitution de la communauté. Les deux svstèmes tendent ainsi
à l'unité, comme les deux Églises se rattachent à une
commune origine. »
Ces lignes, d'un sens historique si conciliant et si juste, sont confirmées par l'étude des monuments et tixent notre méthode. L'art bouddhique est à la fois une mythographie très anecdotique, très concrète, et l'expression d'une haute pensée. Tantôt il décore les balustrades des stupas de toute une imagerie de reliefs où les épisodes légendaires de la vie du Bouddha sont représentés comme le sont les scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament sur les tympans de nos églises.
Tantôt il dresse au-dessus des vies agitées, des tumultes, des changements, Timage solennelle des méditations du Sage et de son infinie pitié. Il semble d'abord limité aux formes les plus solides, les plus pleines et les plus stables de la plastique, et il finit par aboutir à l'esthétique de la pure suggestion, à une interprétation de la nature où une tache, une ligne, un point suffisent à éveiller en nous Tidée de l'absolu et la notion du tout. Nous traiterons donc la vie du Bouddha, non comme une matière à exégèse, mais comme une Légende Dorée, dont chaque élément doit être, au point de vue iconographique, considéré comme un fait inébranlable. Mais nous essaierons aussi d'analyser les formes élevées de cet art en fonction de la pensée qui les pénètre, qui les inspire si profondément et qui a ordonné, non seulement leurs linéaments généraux, mais jusqu'à leurs particularités techniques.
Le fond de la doctrine bouddhique, le salut par le renoncement, ne doit pas être considéré comme l'invention d'un génie novateur, mais comme l'expression définitive d'une vieille inquiétude de race qui avait déjà hanté la pensée religieuse de Tlnde brahmanique. La contradiction qui existe entre l'idée de l'unité divine de l'univers et, d'autre part, le spectacle de la vie chaotique, dissociée, prisonnière des étroites limites du moi, avait de longue date enfanté le pessimisme et l'obsession de la douleur, en même temps qu'elle provoquait des tentatives vers une philosophie de la délivrance, chez une race jadis vigoureuse.
trempée par le rude et sain climat du nord-ouest, puis affaiblie par un ciel mou, à la suite de ses migrations vers le sud. A travers la confusion de pensée qui obscurcit pour nous la littérature sacrée des Brahmanes, on voit se dégager cette doctrine que la vie n'est pas à elle-même sa propre limite, que la mort n'est pas l'anéantissement, mais que nous mourons pour renaître, avant de mourir et de renaître encore. Dans un oupanishad antérieur au Bouddhisme, Yama, le dieu de la mort, révèle à Nacikétas, qui l'interroge, le secret de la délivrance définitive : le sage qui s'élève à la connaissance de l'Unique peut seul s'affranchir du temps et dompter la mort.
Toujours cette philosophie suscita des ascètes et des moines. Elle fit naître une infinité de sectes, elle répandit sur l'fnde, avec la hantise de l'absolu et la passion des spéculations abstraites, le goût des mortifications les plus excentriques. Tout s'y prêtait, — le génie excessif et confus de la race, le dégoût d'une vie sans avenir terrestre et parquée dans le régime des castes, une indifférence profonde et physique à l'égard de la liberté, ce ferment des grandes civilisations actives de la Méditerranée orientale.
Mais le Bouddhisme n'est pas une pure continuation de ces tendances. 11 est une réforme et il est une modération. Il s'élève contre le ritualisme étroit des Brahmanes, contre leur pédantisme liturgique. Avant d'être reconquis par le génie de l'abstraction, il commença par sourire de ceux qui affirment et de ceux
qui nient. Il tempère le purisme ascétique : entre ces deux extrêmes, la macération et la volupté, il suit la (( voie du milieu ». Par là surtout, il se distingue d'un autre grand mouvement de réforme religieuse, qui date comme lui du vf siècle avant notre ère, le Jaïnisme, inauguré par Mahavira. Comme le Bouddhisme, le Jaïnisme donne une importance primordiale à la doctrine de la transmigration et des vies successives, mais il prêche une sombre violence envers soi-même et toutes les rigueurs de l'ascétisme. C'est par la méditation et par la connaissance, non par des supplices volontaires, que le Bouddha détruit en lui la douleur et la mort; c'est par la douceur et par la pitié qu'il se répand sur les hommes.
Nous voudrions saisir dans sa vérité individuelle, avec l'accent de sa vie morale, la forte personnalité qui tenta d'apaiser le malaise religieux de l'Inde ancienne. 11 ne nous est permis que de l'admettre comme un fait, sans pouvoir la préciser davantage. Le Bouddha de la dévotion et de l'art, nous l'avons tout entier. Mythe solaire, « dieu à biographie », saint miraculeux, il se révèle à nous avec sa légende, telle que l'ont faite les divers dépôts des âges, des nations et des écoles. Imagerie parfois enfantine, rêve indécis de l'Asie, auquel viennent se mêler d'antiques divinités, des inquiétudes éternelles et des songes étranges. Cette légende, ces images, il faut les suivre et les lire avec sympathie : ce sont elles qui nous permettent de sentir la poésie de ces grandes
existences lointaines et de la respirer encore à travers les siècles.
//. - Lk VIE LÉGENDAIRE DU BOUDDHA.
11 naquit^ de la noble race des Çakyas, dans une plaine basse, au pied des montagnes du Népal, entre les hautes futaies des manguiers et des tamarins et leschamps de riz. Il porta d'abord le nom de Siddharta. Son père était un grand de ce monde, peutêtre un roi. Ses premières années s'écoulèrent dans ces campagnes paisibles, où le Brahmanisme était moins pesant que dans d'autres contrées de l'Inde. « Sa vie, dit Oldenberg", se mouvait sur ce même fond de riches et merveilleux décors dont s'entouraient alors comme aujourd'hui, dans l'Inde, les habitations des grands; ce sont des jardins pleins d'ombres, avec des étangs de lotus, et, à la surface de ces étangs, ondulés doucement, comme un lit flottant de fleurs bariolées qui brillent au soleil et, le soir, répandent au loin leurs parfums; ce sont aussi, hors de la ville, les grands parcs où l'on se rend en voiture ou à dos d'éléphant, et là, loin du bruit du monde, sous l'ombrage des grands arbres touffus, des manguiers, des pippalds et des salas ^ on trouve, dès le seuil, repos et solitude. » Il se maria, il eut un fils.
Telles sont les approximations historiques que la