I. — LE BOUDDHISME AU JAPON
L'ame de Fart japonais, c'est le caractère profond, essentiel et stable de la croyance, sous la forme religieuse ou sous la forme morale. Môme chez un peuple actif, assimilateur et réfléchi, elle demeure entière. L'histoire du génie japonais est un long hommage aux dieux de TAsie et à des formules éthiques qui furent ses éducatrices. en même temps qu'un incessant effort pour traiter d'une manière personnelle ces formules elles-mêmes. Quelque ferme et décisive qu'ait été sa résolution de se mettre à l'école de l'Occident et quelque développement qu'aient pu prendre ses facultés critiques, le Japon moderne, comme le Japon d'autrefois, est maintenu par une armature religieuse faite d'éléments divers associés depuis des siècles. Une certaine conception de l'univers, traduite par des rites d'un grand charme, y lie étroitement l'homme à la nature et l'individu à la communauté. La vie religieuse n'est pas ici l'expression d'une poésie person-
L'ART BOUfJÛtilQUl^ ET LE GI'NII;: JAPONAIS m
nelle ou l'affaire d'un parti, mais une tradition unanime, ancienne, solide et vivante comme le cœur même de l'empire. Elle est l'âme du patriotisme, elle est l'inspiratrice des arts. En elle on discerne des degrés, des nuances et des écoles, elle est faite de plusieurs confessions : chacune d'elles s'est toujours appliquée à comprendre les vieilles choses chères au cœur d'un peuple qu'elle ne venait pas évangéliser à neuf, si l'on peut dire, mais auquel elle apportait quelques raisons de plus de doter la vie d'un sens élevé et d'en supporter les vicissitudes et les exigences avec la plus élégante fermeté. Ainsi Sintoïsme, Bouddhisme et Confucianisme ont fini par former une sorte de faisceau très serré et, s'il est vrai qu'ils ne se soient pas confondus, chacun de ces aspects de la foi, bien loin de compromettre la puissante unité du génie japonais, a collaboré à lui donner sa personnalité et sa grandeur.
Il y a là, surtout en ce qui concerne le Bouddhisme au Japon, toute une série de voiles qu'il nous faut soulever d'une main légère, un trésor spirituel dont notre vieille logique occidentale ne nous donne pas spontanément la clef. Il est relativement plus facile de comprendre le principe animiste qui est à l'origine de la religion Sintô et qui est l'essence même des formes les plus vénérables de la foi. L'homme est entouré par les dieux, et les dieux, ce sont tous les morts. Cette formule se retrouve au début du xix*' siècle, dans les écrits du théologien Hirata. Comment le culte des ancêtres,
principe fondamental des antiques cités méditerranéennes, s'est élargi au Japon jusqu'à embrasser trois formes successives et superposées : la religion domestique (ancêtres de la famille), la religion de la communauté (ancêtres du clan), la religion nationale (ancêtres impériaux), c'est une question sur laquelle il n'y a pas lieu d'insister et qui a été très clairement étudiée par Lafcadio Hearn, entre beaucoup d'autres. L'essentiel, c'est que l'homme chemine dans la vie, surveillé par un cortège de morts.
11 était inévitable, d'autre part, que les forces naturelles, déchaînées dans un archipel volcanique assiégé par la mer, incessamment secoué par des convulsions terribles, fussent interprétées comme des forces divines. L'univers n'était pas seulement peuplé de la présence des morts, les esprits des puissances élémentaires y circulaient librement et y régnaient en maîtres.
On conçoit quel danger d'écrasement et d'annihilation morale peuvent courir des peuples si étroitement entourés par ces génies hostiles et par ces surveillants funèbres, à quelles pratiques de bas exorcisme, à quelles formules d'imploration confuse leur vie religieuse peut s'arrêter. Seules les élites humaines résistent aux terrifiantes suggestions de l'animisme. Loin d'être opprimé par elles, le génie japonais y a pris des forces pour se développer et pour s'élever. Les redoutables divinités du cataclysme ont reçu les honneurs qu'il fallait pour les apaiser, et l'imagination
Pl. XVU.
Cl. Feneliosa.
Aré^ danois {VI 11^ siècle).
Wou Tao-tseu (Go Dô-si). — Çakya-Mouni.
(Collection Charles Freer, à Détroit.)
Pl, XVlll
Art Chinois iXlb siècle).
HwEi TSONG (?). — Un Faucon hlang (Hritish Muséum).
d'une race exceptionnellement habile à douer de vie la matière, les apparences et leur représentation même, mais gaie, mais familière et bienveillante, fit naître ainsi tout un ordre de dieux qu'elle qualifia de sa propre bonhomie. Ces magnifiques inventeurs de monstres savent admirablement associer le terrible et le comique avec une nuance d'humour respectueux dont l'accent est difficile à bien saisir. De là une luxuriance de divinités qui ne sont pas toutes l'image de l'aveuglement et de la férocité. Dans ces terres chaudes d'Asie, elles fourmillent. Elles se mêlent à l'existence de chaque jour, non pour la terroriser, mais comme un rappel de la vie cachée des choses. Elles sont une poésie majestueuse et familière, tantôt un compagnonnage auguste, tantôt une menace qu'on peut désarmer.
Quant aux morts, ils font rayonner sur les vivants plus de vérités bienfaisantes qu'ils ne les enchaînent par la peur de leur méchanceté, La croyance populaire aime à préciser leur influence sous une forme à la fois concrète et lyrique. Les esprits circulent parmi nous pour accomplir des missions mystérieuses, pour achever des tâches interrompues, pour attester la fidélité aux souvenirs par delà la tombe. La fiancée qui n'a pas connu les noces revient, métamorphosée en papillon, chercher à l'heure suprême le vieux fiancé que les ans n'ont pas consolé. Par la tradition de l'exemple, par le culte des ancêtres héroïques, les morts sont surtout les éducateurs de l'énergie; ils
montent une garde ininterrompue autour de Tempire des vivants ; ils sont la chaîne des générations, la leçon toujours présente, la grande généalogie des devoirs
éternels.
Par là, la religion des morts est une source de grâce efficace, un trésor inépuisable de vertus actives. Elle n'est pas seulement un contrôle, elle est un entraînement. D'ailleurs sous ses formes archaïques, le Sintô se présente comme une discipline pleine de rudesses, une religion d'effort et de pureté, qui pratique les ablutions ascétiques et les grandes lustrations solennelles. Sans doute, à cet égard, les ans ont assoupli la rigueur de ses commandements. Mais la communauté éprouve toujours le besoin d'être parfaitement en règle à l'égard de ses obligations, et, il y a peu de temps, subsistait encore dans certaines provinces la coutume de déléguer chaque année et pour une année un ascète temporaire, en général un vieillard connu pour ses vertus, chargé d'aller prier dans la solitude et de remplir scrupuleusement tous les devoirs que la piété relâchée des fidèles ne leur permettait pas à tous d'accomplir avec une égale ferveur. Coutume pleine de la plus fine et de la plus exacte sagesse, grave et spirituelle conciliation des devoirs du groupe et des faiblesses de chacun! Un peuple qui conserve avec cette intégrité, avec ce tact exquis, ses institutions religieuses, sans asservir rudement sa vie, sa capacité d'évoluer, est assuré de se maintenir toujours sur le plan le plus élevé. Je m'arrête, car je pourrais être
soupçonné d'interpréter à l'occidentale l'ascétisme pa délégation.
C'est à cet ensemble de croyances et de traditions, presque toutes aussi anciennes que le Japon historique, et qui nous permettent de deviner déjà quelques-unes des vertus les plus solides et les plus délicates du génie japonais, que le Bouddhisme s'est superposé avec douceur, et sans rien détruire de cette armature séculaire à l'intérieur de laquelle il sut insinuer des leçons nouvelles. Remarquons-le une fois encore : un pareil équilibre entre deux formes si différentes de la vie religieuse a quelque chose de rare et de singulier. Il faut sûrement en faire honneur pour une part à l'adresse politique des premiers missionnaires bouddhistes, mais ne doit-on pas admirer d'abord l'esprit de haute et tolérante compréhension d'un peuple qui témoigna toujours la plus active bienveillance aux confessions les plus diverses et d'un gouvernement qui ne fut amené à les persécuter que lorsqu'elles devinrent un danger pour l'intégrité de l'empire? L'extermination des moines bouddhistes par Nobounaga, à la fin du xvf siècle, ne doit pas être interprétée autrement. Deux formes bien opposées de la pensée asiatique avaient également préparé les âmes à accepter le Bouddhisme en Extrême-Orient, la philosophie confucéenne, non sous sa forme sèche, dépouillée, littérale, mais par sa religion de la fraternité, par son bon sens tendre, par son souci de donner à la vie une harmonie pacifique, et surtout l'éthique individualiste de Lao-
H6 LARÏ BOUDDHIQUE
Iseu, par l'amour de la nature et par le culte de la liberté. C'est en 552 que le Bouddhisme est officiellement introduit au Japon. Peu de temps après, le prince Oumayado, régent de Timpératrice Soui-Ko, promulgue les dix-sept articles d'une constitution qui atteste la fusion complète des éléments Sintô, confucianiste et bouddhique : « Ce document, dit Okakura\ proclame le devoir du dévoûment à l'empereur, inculque l'éthique confucéenne et s'étend sur la grandeur de l'idéal indien qui doit les pénétrer tous, faisant ainsi l'abrégé de la vie nationale du Japon, pendant les treize siècles qui allaient suivre. »
11 est vrai que ces éléments si bien fondus tendirent tardivement à se désunir, et qu'une longue période de discussions théologiques s'ouvrit à la fin du xvif siècle. Mais la renaissance de l'érudition chinoise et la propagande anti-bouddhiste ne touchèrent pas le fond de la croyance générale : on doit même les interpréter comme des faits d'ordre politique et comme une nuance caractéristique de l'administration Tokougawa. De même la lutte des vamatisants contre les abus du néoconfucianisme, à la veille de la Restauration, a un sens nationaliste et patriotique. Les efforts des néo-sintoïstes pour conserver Bouddha, en l'annexant au nombre des divinités Sintô, comme le Bouddhisme avait fait jadis pour les vieilles divinités japonaises, témoignent d'un intelligent respect pour la vieille foi chère à tous, pour un passé peuplé de tant de grandeurs. Ce qui est