Op. cit., pp
sûr, c'est qu'avant cette ère de disputes, qui n'ébranlaient rien des forces essentielles, le Japon connut une longue période d'équilibre dans sa vie religieuse.
Au Japon, comme ailleurs, le Bouddhisme fut le consolateur des simples. Par la doctrine de la transmigration, il ouvrit des vues à la fois vastes et claires sur l'avenir de l'homme, il enseigna aux humbles à supporter le poids de leur Karma, la loi des mérites et des démérites, et leur promit, dans l'enchaînement des vies successives, une juste rétribution de leurs efforts et de leur patience. Il est légitime de supposer qu'au VI' siècle de notre ère, le Sintô, considéré à la fois comme armature sociale et comme interprétation métaphysique de l'univers, avait encore quelque chose d'aride et de tendu. Le Bouddhisme l'humanisa. Les rites anciens, chers au cœur des pauvres, furent conservés, accrus, embellis.
Surtout le Bouddhisme dota l'élite d'une philosophie supérieure. En même temps qu il amenait avec lui un cortège de lois, d'institutions, de formules hautement civilisatrices et d'arts, il dégageait la pensée profonde de tout l'Orient. La nature n'est pas un plan distinct de notre activité. Elle n'est pas le décor insensible dans lequel nous nous agitons, héros de quelque drame obscur. Le monde et la nature sont étroitement nousmême. Notre volonté, pure ou impure, crée non seulement le bien ou le mal en morale, mais toute réalité concrète. La configuration des paysages n'est pas l'expression, mais le résultat de notre vie intérieure, de
nos sentiments, de nos actes. Il n'y a pas sympathie, il n'y a pas réaction, mais identité, mais fusion.
Sans doute, en s'associant aux formes prolixes de riiindouisme, le Bouddhisme faisait naître de chaque moment de la vie, de nos minutes morales les plus légères une infinité de dieux que la secte Singon accueillit dans son panthéon avec un enthousiaste libéralisme, — mais la philosophie indienne, traitée par l'énergique génie de la race, ne lui fit jamais courir le danger de l'énervement, par la pratique d'une dévotion fade, même aux heures de mysticisme exalté. Elle a certainement enrichi le trésor japonais des vertus actives : on en trouve une lumineuse preuve dans le succès de la philosophie Zèn qui prêcha la maîtrise de soi et le culte de la volonté.
Mais le sentiment de la nature et l'art de contempler sont plus redevables encore au Bouddhisme. On a déjà vu comment le Zénisme les développa en Chine sous les Song. Ils s'épanouissent au Japon, sous les Asikaga. Dans cet immense océan de vies secrètes, confuses, palpitantes, il ne suffit pas de voir et d'être ému, il faut pénétrer, il faut aimer. Pour les romantiques d'Occident, la nature gravite pesamment autour des passions de l'homme. Ils l'invoquent, ils la détestent, ils la chérissent, comme un comédien frappe de la main le décor et les accessoires d'un théâtre. Qu'ils lui prêtent une sympathie pour leurs souffrances ou qu'ils Taccusent d'être insensible, elle est toujours la spectatrice de leurs désordres. Ici la nature n'est ni
le prétexte d'une fiction sentimentale ni l'aliment du désespoir ou de la joie. Elle est, et nous sommes en elle. Partout en elle, sous tous ses aspects, vit et frémit lame du monde. Sous l'écorce des choses pal[)ite une flamme cachée qui n'atteste pas la présence mystérieuse (Tun dieu défini. Tantiijue génie de latiimlsme Shinto, mais une essence plus vaste et plus rayonnante. Loin de changer avec l'état de nos cœurs, sa permanence conserve aux êtres et aux objets leur individualité concrète. Esprit et matière sont un ; tout compte, tout a son intérêt, tout vit dans Timmense univers. L'ardente spiritualité de l'époque Asikaga donne sa formule et son développement à cette philosophie de la nature. La contemplation des choses accroît le génie de la race d'une note émouvante et profonde. Les vivants de la terre, du ciel et des eaux, les formes des fleurs, des nuages, des arbres, les monts, la plaine, l'orage, la lune, la nuit, les saisons envahissent les arts.
De là un admirable équilibre entre l'homme et la nature, une perception solennelle des rapports du moi et du tout, qui engendre une sérénité puissante. La contemplation n'a pas le désenchantement pour point de départ ou pour conséquence. Elle va plus loin que l'intuition bergsonienne, greffée sur le courant des forces obscures, et d'un rythme plus égal. Elle plonge au sein de la vie, mais sans jamais perdre pied, sans devenir une torpeur ou un délire. Du haut de son rocher, au fond des forêts, le solitaire bouddhiste
contemple l'univers, non comme le décor de sa fantaisie, non comme la pensée d'un dieu lointain, mais comme la palpitation d'un infini caché. Sa pensée se mêle au paysage, elle participe religieusement à tout ce qui est vie en lui. Le mot de contemplation, avec tout ce qu'il entraîne de souvenirs, le rite latin qui découpe dans le ciel un espace choisi, Tacte de l'homme qui épie et qui suppute, apparaît désormais comme un contre-sens. La rêverie pénétrante du solitaire et du poète ne délimite rien : elle s'étend à toutes les formes de Têtre ; elle n'est pas une mélancolie passive : l'âme multipliée sent battre en elle toutes les pulsations de la vie. Dans la retraite du sage japonais, il n'y a rien d'une manie inhumaine, rien d'un érémitisme stérile ou de la vénérable démence du yoghi. Par un bon sens exquis, chaque fois que le génie de la race a été tenté par ces ivresses redoutables, la philosophie contemplative ou, si l'on veut, la méditation de la nature a été ramenée à son vrai sens, à ses proportions justes.
Elle ne fut pas non plus une délectation de raffinés. Les simples, les bonnes gens y eurent part. Si les riches se font bâtir des galeries pour admirer la neige et le clair de lune, les routes de la campagne sont pleines de pauvres qui s'en vont en pèlerinage vers des arbres célèbres et vers des points de vue choisis. Tous sont aptes à traduire leur émotion naturaliste par ces minuscules poèmes appelés haï-kaï qui expriment de la manière la plus nerveuse, sous une forme sentimentale ou humoristique, le brusque contact d'une
Pj. XIX.
Cl. Bushell.
Art Chinois des Song.
Vase Bouddhique, ex céladon vert craquelé.
Cl. Fenellosa.
Art Chinois (A7r« siècle).
LiANO Chi 'P>[okai\ — L'n Ermite de la ^[ontagne.
LART BOUDDHIQUE ET LE GÉNIE JAPOiNAlS 121
âme aVec l'essence des choses. Ils sentent avec profondeur la beauté fugitive d'une fleur ou d'un ciel, et, ce qui est plus difficile à comprendre pour un homme d'Occident, la majesté, la puissance, l'intensité expressive de la nature, fortement accusées dans un caillou ridé par les eaux. Nous pourrions être tentés de croire qu'ils ont une prédilection pour les hasards pittoresques, pour les accidents énigmatiques qui semblent le résultat de quelque obscure fantaisie, ou encore pour les diminutifs de la nature, qui ajoutent à sa poésie une sorte de monstruosité rare. Mais non. Toute apparence est suggestive de vie. La réalité concrète n'est pas une boue grossière, une épaisse et méprisable gangue où sommeille l'esprit captif, comme nous l'ont enseigné les formes les moins élevées du spiritualisme occidental, — elle est esprit. Ses moindres linéaments tressaillent de vie. Le bloc sculpté par les eaux, façonné par des siècles d'usure et d'intempéries, est aussi ample, aussi riche de sens qu'un beau pan de falaise. Un bouquet noblement composé parle au cœur et à la pensée comme un soir sur un vallon. Les jardins ne sont pas les promenoirs de la sensualité ou la projection des géométries de Tintelligence, mais la suggestion des paysages.
Suggestion, c'est à ce choix et à cette ardeur qu'aboutit en dernière analyse le génie bouddhique, quand, de la rêverie des solitaires et de la contemplation des poètes, il fît sortir une expression d'art; c'est à une suggestion pure qu'il astreignit l'élégance du pinceau.
N'e pas montrer, mais suggérer^ voilà le secret de V infinité. L'achèvement, le fini, le fait de tout dire sans rien omettre, c'est la limite et la mort. A des intelligences habituées à penser le tout, une synthèse expressive suffit. Une ligne ample, deux ou trois tons justes, quelques accents nous stimulent excellemment et nous rapprochent de la vie. Une pareille méthode permet de saisir et de dégager avec netteté ce qu'il y a d'individuel et de caractéristique, c'est-à-dire de vivant et de profond, dans chaque aspect de la réalité. Elle n'immobilise pas le passage, le ?7iome?2^ des choses, elle les suit du même rythme, elle touche ainsi à leur essence. Fixer, c'est faire mourir ; suggérer, c'est respecter l'élan, le départ, le changement. Dès lors l'intelligence participe à l'activité de l'univers. L'Occident étudie la natui'e à travers la logique et dans l'état de stabilité : c'est dans la mort qu'il cherche les secrets de l'organisme. Il analyse et il reproduit. Le génie japonais contemple et suggère.
Quelle différence d'autre part entre cette concision exaltante et la terrible loquacité, l'écrasante profusion de l'art hindou ! On sent quelles forces divergentes animent et séparent les deux races, qui spéculent pourtant sur la même pensée. Les grappes de dieux et d'apsaras, sculptées sur les parois des temples, sont pareilles à la floraison fiévreuse qui naît sur un sol mou, un lendemain d'orage. Ici le paysage moral est peuplé d'arbres élégants, durs et droits, les racines plongent au cœur de la terre. Ainsi traité pendant des
siècles, ridéal asiatique, sur un archipel de volcans, a fait un peuple de héros, de sages et d'artistes, un peuple spirituel et grave, délicat et fort, et qui. sans jamais sombrer dansla vanité des digressions abstraites, n'a cessé de respecter et de cultiver ce sens des profondeurs auquel il doit ses vertus les plus rares. H nous reste à voir comment elles contribuent à Fharmonie des arts.